22 juin 2011

Jérôme Aquin

Jean-Paul Pinsonneault, Jérôme Aquin, Montréal, Beauchemin, 1960, 211 pages.

Jérôme Aquin a été renvoyé du séminaire où il était depuis trois ans. Son directeur de conscience lui a dit qu’il n’avait ni l’humilité ni l’abnégation pour être prêtre. Jérôme a quitté le séminaire blessé, honteux et humilié.

Dans son milieu familial, près de Sherbrooke, il est mal accueilli. Sa mère, veuve, est profondément déçue. Elle croit que Jérôme n’a pas été à la hauteur de sa vocation et elle ne lui pardonne pas les sacrifices qu’elle a dû s’imposer pour le faire étudier.  Son frère Mathieu, qui a repris l’entreprise familiale qui périclitait à la mort du père, craint de devoir partager le patrimoine avec son frère. Entre les deux frères se joue une épreuve de force dont la mère est l’arbitre. Jérôme trouve un peu de réconfort auprès de sa belle-sœur Anne, malheureuse avec son mari, et de sa sœur Geneviève.

Mathieu refuse d’intégrer Jérôme à l’entreprise familiale et sa mère lui donne raison. Jérôme est furieux contre eux. Il surprend une conversation entre Anne et Mathieu : la jeune femme a perdu son enfant et Mathieu semble bien content. Il ne pense qu’à l’argent, en véritable avare qu’il est. Jérôme, que les idées missionnaires n’ont pas quitté, essaie de la consoler. Anne, de plus en plus en butte à l’hostilité de son mari et de sa belle-mère, quitte la maison familiale et va s’installer à Montréal dans une petite chambre, gagnant péniblement sa vie. Jérôme finit pas l’imiter : il travaille comme journaliste, un travail humiliant selon lui. Les deux se retrouvent. Anne vit dans la dèche, elle est déprimée et suicidaire. Jérôme, trop heureux d’avoir une âme à sauver, joue auprès d’elle un jeu dangereux, plus préoccupé de ses compétences missionnaires que du bien-être de sa belle-sœur. Il ne lui donne pas toujours de bons conseils et elle finit par s’enlever la vie. De crainte de la perdre, il l’a pour ainsi dire poussée au suicide. Il revient brièvement dans sa famille, mais est mis dehors par son frère et sa mère.

Ce roman est typique des années 1950. Le drame est lourd, tortueux, déprimant au possible. Aucun des personnages n’est sympathique, à commencer par Jérôme, un véritable tordu. On a de la difficulté à croire à son histoire tant le personnage est caricatural. C’est un roman psychologique qui tient mal la route malgré toutes les finasseries que l’auteur emploie pour le rendre intelligible. L’écriture est belle, mais d’une autre époque.

Extrait
La rue était déserte, pleine de silence et d'eau. Il y régnait une indicible tristesse que la chaussée aux reflets de verre, les arbres noirs et les demeures grisaillées par la pluie rendaient plus poignante encore. Perdu de détresse, le jeune homme ne s'aperçut pas d'abord qu'il courait. On eût dit qu'il cédait à la crainte d'être happé de nouveau par cette maison qui venait de le chasser. Implacable retentissait à son oreille la voix de Matthieu et, à travers elle, celle de la famille qui le reniait, de l'univers dont chaque être devenu hostile le rejetait, se refermait derrière lui ainsi qu'un impossible refuge.
Toutefois, en dépit de la solitude où il s'enfonçait, le fils d'Elisabeth comprit soudain qu'il n'était pas seul. Une ombre l'accompagnait, à la fois douloureuse et inapaisée, dont l'insistance aggravait en lui le poids d'un fardeau familier. Dans cette rue aux façades brouillées, Anne le rejoignait, exigeait qu'il se justifiât. Hélas! il n'y avait rien à expliquer. Une autre main que celle du fils de la veuve avait tout conduit. Dès avant ce soir d'été où à l'insu d'Anne et de Jérôme s'était noué leur destin, la souffrance les avait mis en marche l'un vers l'autre, jetés côte à côte à l'orée d'une terre désolée, sans chemin que celui de leur inutile amitié. Cette angoisse, c'était elle qui les avait traqués, murés ensemble.
Qu'il le voulût ou non, Jérôme demeurait lié à la mort d'Anne. Elle ne faisait même plus qu'un avec l'espoir interdit qui depuis des mois le torturait. Par-delà le cadavre de sa belle-sœur, c'était son propre désarroi que l'ancien séminariste étreignait. Il le sentait vivre monstrueusement au fond de lui-même, tel un mal atroce. Cette flétrissure qu'était sa déchéance le rongeait d'une brûlure intolérable. (p. 208-209)

2 commentaires:

Adrienne a dit...

J'imagine que ça doit être pénible de lire un Jean-Paul Pinsonneault après deux Marie-Claire Blais ! :)

Une question me démange depuis longtemps : est-ce que vous achetez tous ces livres ?

Jean-Louis Lessard a dit...

Vous avez tout compris! Certains livres sont un peu pénibles et je les lis quand même. On me demande souvent : "Pourquoi tu les lis?" Je n'ai pas trouvé de réponse.

Oui, j'ai presque tous les livres que je blogue. Je suis un collectionneur.Il y a peut-être un début de réponse à la question ci-dessus. Ce serait bête de collectionner des livres sans les lire.