19 octobre 2014

Le Miroir des jours

Albert Lozeau, Le Miroir des jours, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1912, 245 p.

Le Miroir des jours, à bien des égards, ressemble à L’Âme solitaire. Dans le poème liminaire, Lozeau  annonce le caractère intimiste de sa poésie : « Écoute de ton cœur monter la voix suprême ; / Ta musique est en lui, c’est là qu’est ton poème ». Le recueil compte 245 pages réparties en trois parties : La ville et les bois, Le cœur et les lèvres, L’âme et l’esprit.

LA VILLE ET LES BOIS
La nature est le thème de cette partie. On se demande même pourquoi la « ville » est mentionnée dans le sous-titre, elle qui n’existe que par la présence des arbres ou encore, le soir, dans la nuit qui la masque. Le thème est exploité de différentes façons. Parfois la nature existe en elle-même, dispensaire de beautés : « Ta beauté sereine à jamais me possède »; parfois le poète y cherche une compagne, une consolatrice; parfois elle devient métaphore du genre humain : «Tout l’espace est en moi, qui vibre clairement ; / Je l’ai bu du regard de moment en moment, / Et pourtant je ne suis qu’un atome en l’espace… ». L’arbre est le motif le plus récurrent, peu importe la saison : « L’arbre m’est un plaisir constant ». On connait tous « Érable rouge », son poème le plus souvent cité, mais il y en a beaucoup d’autres. La tombée du jour est un autre motif fréquent, cette fois-ci, davantage pour exprimer sa détresse. « Dans l’ombre vaste où rôde le vent frais / Le feuillage murmure en un bruit de marée; / L’espace est plein de lune et la nuit est sacrée. / Dormez comme ceux-là qui dorment pour jamais !»

Du printemps à l’hiver, Lozeau décrit les transformations de la nature : l’espoir du mois d’avril, la plénitude de l’été, la magnificence de l’automne, la tristesse de l’hiver. Peu importe la saison, la mort n’est jamais très loin. « Le charme dangereux de la mort est en toi, / Automne, on le respire en ton souffle, on le boit, / Tu fais le ciel couleur de cendre et de fumée, / Et ton ombre est si douce, ô saison bien-aimée ».

LE CŒUR ET LES LÈVRES
Cette partie est dédicacée à une femme : « Vos gestes, sur le papier blanc, Je m’en suis fait le plagiaire ; / J’ai copié servilement / Tous vos souvenirs, ma très chère. » Le sentiment amoureux y est développé en trois temps. Première étape, l’amour rêvé : « Car c’est un ineffable et familier plaisir / Pour le poète doux d’admirer en lui-même, / Pieusement, les yeux adorables qu’il aime, /Comme on contemple un ciel lointain, sans un désir. » Deuxième étape, l’amour partagé : « Quand elle met ses gants, je l’aide, et c’est très long… […] / Elle me tend ses mains ; j’hésite, je tâtonne : / Ses doigts sont délicats, fuselés, élégants ! / Je les baise à loisir, quand je lui mets ses gants ! » Viennent les inquiétudes : « Je vous regarde rire au fond de vos yeux clairs, / Et je me dis que leur lumière va s’éteindre ». Dernière étape, l’amour regretté : « J’aimais, quand vous m’aimiez. Maintenant, mon cœur vide / Regrette le plaisir si doux qui fut le sien ». Vient la désillusion amoureuse : « On aime trop souvent toutes sortes de choses, / On s’épuise le cœur de moment en moment ; / La lassitude vient de ces amours sans causes, / Et par petits morceaux le cœur meurt tristement… »

L’ÂME ET L’ESPRIT
Lozeau décrit le travail du poète et la difficile relation aux mots : « Les mots souffrent, ayant aussi leurs passions. / Ils tremblent de colère, ils pleurent de détresse ». Après avoir honoré quelques confrères (Ronsard, Musset, Verlaine, Fréchette…), il regrette pourtant l’insuffisance des mots : « Ceux qui veulent capter, comme un oiseau céleste, / Le rêve pour l’enclore en un vers immortel, / Après l’effort, ceux-là savent ce qu’il en reste, / Et mâchent un dégoût plus amer que le fiel ! » Lozeau ne se fait pas d’illusion sur la nature humaine : « L’homme est fourbe, orgueilleux, imparfait, misérable ; / Sur son fumier, le rêve éclot comme une fleur ». La poésie (le rêve, la beauté) apparait comme un mode de survie : « Garde un beau rêve sous ton front, garde une étoile ». Les derniers poèmes sont ceux d’un poète qui cherche des consolations au-delà de la poésie : « Possession de soi, plénitude de l’être, / Recueillement profond et sommeil du désir… / Douceur d’avoir sa part du ciel à la fenêtre, / Et de ne pas rêver qu’ailleurs est le plaisir ! » Mais la véritable consolation lui vient de sa croyance religieuse : « Seigneur, malgré le mai dont souffre l’être humain, / Malgré les trahisons, les mensonges, les haines, / Merci des jours présents et des heures prochaines ! / Accordez-moi de vous bénir encor demain. »

Comment jugerions-nous Lozeau s’il avait su faire un tri plus rigoureux dans ses poèmes? La question me tarabiscote, car il est indéniable que nous sommes en présence d’un poète qui ressort du lot. Tout en simplicité, sans métaphores percutantes, très musicaux, ses vers sonnent juste à l’oreille contemporaine si on oublie les « azur », « opale »… Et malgré ce que fut sa vie, il évite les grands atermoiements et la sentimentalité facile.

L’heure calme
Les tics-tacs hâtifs des pendules
Se répondent dans la maison
Tranquille, où par la vitre entre le crépuscule,
Naissant, là-bas, à l’horizon.

Le silence s’aggrave d’ombre,
L’intimité s’approfondit
De tout le charme triste et doux que la pénombre
Avec mystère répandit.

C’est l’heure où le sang bat aux tempes
Plus lent, où le rêve descend,
Où volontiers l’on tarde à rallumer les lampes
Dans le soir peu à peu croissant ;

L’heure de solitude calme,
Où quelque dieu tendre aux humains
Semble nous éventer le cœur avec sa palme
Fraîche, en ses invisibles mains ;

Tandis que meurt le crépuscule
Noyé de soir à l’horizon,
Que les tics-tacs hâtifs des sonores pendules

S’interpellent dans la maison…

1 commentaire:

Le Flâneur a dit...

Justement, pour le faire découvrir, il faudrait le rééditer en faisant un tri en fonction de nos goûts «modernes». Pourquoi pas un «florilège» des poètes québécois ou canadiens du début du 20e siècle.