28 novembre 2006

Les Engagés du Grand Portage


Léo-Paul Desrosiers, Les Engagés du Grand Portage, Montréal, Fides, Nénuphar, 1958 (1re édition : 1938)

L’aventure se déroule au début du XIXe siècle. Trois compagnies luttent pour le monopole des fourrures dans les pays d’En-Haut. La compagnie de la Baie d'Hudson est anglaise et basée à la Baie d’Hudson; la compagnie du Nord-Ouest et la compagnie XY sont canadiennes et basées à Montréal. L’histoire, qui compte quatre parties, raconte l’ascension d’un homme sans scrupule, Nicolas Montour.

I. Les engagés du Grand Portage
Nicolas Montour a été engagé par la Nord-Ouest, comme voyageur, malgré des qualités physiques insuffisantes. Le départ a lieu à Lachine. Ils sont 10 voyageurs sur un rabaska; deux postes sont prépondérants : le gouvernail en arrière et le brigadier (chef) en avant. De simple «milieu» au départ, Montour réussit, pendant le trajet qui les mène au Grand Portage, à déloger le brigadier et à écarter tous les adversaires potentiels (dont Louison Turenne, le gouvernail, un honnête homme, qui sera son adversaire tout au long du roman) qui pourraient l'empêcher d'obtenir sa place. Au Grand Portage, centre névralgique de la traite des fourrures, sur la rive occidentale du Lac Supérieur, Montour devient chef d’équipe. Comme il ne s’embarrasse pas de principes, on décide de l'envoyer dans la région d'Athabasca pour faire la lutte à la compagnie XZ qui tente de s'implanter sur ce territoire de la Nord-Ouest. L'équipe repart. Elle atteint Fort Chipewyan (presque 2000 milles de Montréal) 70 jours plus tard. Les portages sont longs et difficiles.

II. Le Grand Lac des Esclaves
À Fort Chipewyan (poste de ravitaillement et de traite), ils doivent poursuivre jusqu'à Fort Providence (ils y arrivent au mois d'octobre) pour épauler le bourgeois en place, trop faible aux dires de la compagnie pour contrer les XY. Les deux compagnies se font la lutte pour attirer les pelletries et ce, les Indiens l'ont bien compris et en profitent. Ambitieux, Montour réussit à se débarasser du bourgeois en place. Plus encore, il réussit à mettre à genoux ses concurrents : en fait, il a dérobé leurs filets de pêche avant qu'ils puissent assurer leur provision pour l'hiver. Quand les vivres viennent à manquer, ils doivent abandonner leur factorie à la compagnie du Nord-Ouest.

III. La Sakatchewan
Fier de ce succès, le printemps venu, Montour revient au Grand Portage, manigance à nouveau pour obtenir un poste plus élevé. Il réussit encore et obtient le poste de Vermillion en Saskatchewan. Là, il va manigancer autrement. Il organise une grande fête. Il invite ses adversaires commerciaux (les XY et la Baie d'Hudson). Pendant ce temps, il a passé une entente avec les Gros Ventres : ceux-ci doivent faire brûler les factoreries des deux compagnies adverses, tout en simulant une attaque sur le fort de la Nord-Ouest. La manoeuvre réussit. Les Indiens, avant de brûler les forts, ont récupéré les fourures et les ont rendues à Montour, moyennant rétributions. Il revient à Grand-Portage avec des lots de fourrures. Il exige une promotion.

IV. La rivière Rouge
On promet à Montour un poste de bourgeois (une part dans la compagnie) s’il accomplit deux missions : rapporter des fourrures du sud de la Saskatchewan, là où les Sioux règnent en maître; et faire en sorte que Turenne signe un autre contrat avec la Nord-Ouest. Les Sioux protègent jalousement leur territoire. Eux, ils ne s'abaissent pas à chasser le castor au profit des Canadiens; ils préfèrent poursuivre les troupeaux de bisons qui arpentent les plaines. Montour doit convaincre les Saulteurs, tribu limitrophe, d'outrepasser leur peur des Sioux et d'investir leur territoire. Il les fait boire et boire encore. Il épouse même la fille du chef et ils finissent par consentir. Et il s’acharne sur Turenne, lui si populaire avec les Indiens, utilisant tantôt la méthode douce, tantôt la méthode forte (chantage, tentative de corruption...). Juste comme ils allaient repartir, le printemps étant revenu, les Saulteurs s’enivrent et, au petit matin, ils sont tous massacrés. Montour réussit quand même à ramener à Grand Portage sa belle cargaison de fourures. Par contre, Turenne a décidé de rentrer au Bas-Canada. Montour doit faire pression pour que la Compagnie tienne parole (il a réussi la moitié de sa mission). Finalement elle cède lorsqu'il les menace de joindre les concurrents. Six mois plus tard, le grand chef Mctavish de la compagnie du Nord-Ouest meurt et c’est la fusion entre les deux compagnies canadiennes qui pourront se liguer contre la puissante Baie d’Hudson.

Ce roman, c’est autant sinon plus l’histoire d’un homme diabolique, aveuglé par l’ambition (avec de longues analyses de ses tactiques), cynique (il n'a aucune morale, aucune amitié pour ses employés) que l’histoire des voyageurs de la Nord-Ouest. Donc, roman historique mais aussi psychologique. D'ailleurs, il est écrit au présent, ce qui en dilue la portée historique. Desrochers offre une vision plutôt négative de l’activité des Voyageurs, de leurs luttes commerciales, du travail de sape qu’ils font contre les Indiens, les entraînant dans l’alcoolisme et entraînant de très jeunes filles dans la prostitution. Leurs prouesses de canoteurs ne réussissent pas à gommer cette mauvaise opinion qu'on retient d'eux. Et le personnage de Turenne, qui représente le «bon Canadien», n'est pas assez développé pour contrer cette impression. Roman qui plonge le lecteur dans un monde fascinant, roman qu'il faut avoir lu. *****

Extrait
Dans un baril de neuf gallons, les traiteurs mettent de l'eau et quatre ou cinq chopines d'alcool pour les Pieds-Noirs; six chopines pour les Cris et les Assiniboines, sept ou huit enfin pour les Saulteurs. Atteinte la première par les Blancs, cette tribu est plus adonnée que les autres aux boissons alcooliques. Dans les pays d'En-Haut, la durée du contact avec la civilisation se mesure à la dose plus ou moins forte d'alcool qu'un naturel peut absorber.
Toute la bande boit: elle s'est plongée, en effet, dans l'une de ces infernales boissons dont Montour a eu la révélation atténuée au Fort Vermillon. Les nations de Rabaska s'enivrent avec tristesse; celles des plaines avec austérité; mais les orgies des Saulteurs sont diaboliques. Dans la nuit éclatent des clameurs, des hurlements, des cris de bête; les courses luxurieuses se produisent dans une folie de stupre et de sang. Avec toute leur violence se déchaînent les passions de la vengeance et de l'amour. Meurtres et voies de faits se succèdent. « Je n'étais pas responsable, c'était la boisson », excuse commode qui sert toujours aux Indiens. (p. 166-167)

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