24 novembre 2006

Le Cap Éternité

Charles Gill, Le Cap Éternité suivi des Étoiles filantes, Montréal, Le Devoir, 1919, 161 p. (préface d’Albert Lozeau)

Charles Gill (1871-1918) avait formulé le dessein d’écrire une grande épopée, une espèce de « Jocelyn » canadien. Or, si on se fie à la préface de Lozeau, il était un type dépourvu de sens pratique, et plutôt irrésolu, si bien qu’il ne mena pas à terme son projet. Son poème devait compter 32 chants ; on en n'a que 12. En plus, l’œuvre posthume qui nous est parvenue a été rassemblée par sa sœur Marie qui en a expurgé et corrigé certains passages. Le recueil compte deux parties : la première et la plus importante, Le Cap Éternité, est un long poème d'une centaine de pages; la seconde, Étoiles filantes, rassemble des poèmes d’inspirations diverses (patriotique, religieuse, existentielle, amoureuse) et même quelques traductions de poètes grecs.

Nous n’allons rendre compte que du Cap Éternité, sans lequel le recueil n'aurait probablement jamais paru.

Gill utilise un artifice littéraire pour présenter son poème. Il en confie la paternité à un auteur fictif. C’est un illustre inconnu, dont le bateau aurait fait naufrage, qui l‘aurait écrit pendant un hiver passé dans un petit village de la Côte-Nord. Il l’aurait laissé à ses hôtes en les quittant le printemps venu. Le narrateur, hébergé par ces gens quelques années plus tard, l’aurait récupéré et n’aurait fait que le transcrire. « Sur la côte sauvage où le mûrier fleurit, / Je transcrivis soigneusement le manuscrit ». Voilà pour l’artifice littéraire.

Le poème compte 12 chants, dans lesquels on suit le parcours du mystérieux voyageur, de Sainte-Marguerite sur la Basse-Côte-Nord jusqu’à Tadoussac. « Dans mon canot d'écorce aux courbes élégantes, / Que Paul l'Abénaquis habile avait construit, / Je me hâtais vers Tadoussac et vers la nuit. » (« Le goéland ») À Tadoussac, il rend un pathétique hommage aux Innus et à un de leur grand chef, prévoyant leur dispartion prochaine : « Je suis Tacouérima, que le chagrin emporte, / Sur les ailes du vent, au pays montagnais; / Je viens du souvenir où je veille à jamais, / Et j'ai sonné le glas de ma nation morte!»

Suivent quelques poèmes mystiques où notre voyageur semble en débattre avec la Solitude et l’Oubli, autrement dit le Saguenay est devenu le fleuve de la Mort. Revenu sous des cieux plus prosaïques, notre voyageur nous entraîne plus avant dans le paysage grandiose du fjord du Saguenay et, comme il se doit, étant un poète romantique, il trouve ici l’occasion de chanter l’infinie grandeur de la nature canadienne.

Les éléments naturels qui galvanisent surtout son imagination sont, bien sûr, le Cap Éternité et le Cap Trinité, deux pics qui bordent le Saguenay, au nord de Tadoussac. La nature y est grandiose et le style de Gill extatique : « Le ciel aime les fronts qui s'approchent de lui ; / Pour les mieux embellir sa splendeur les embrase, / Chair ou granit, d'un feu triomphal et pareil : / Il donne aux uns l'éclat d'un astre à son réveil, / Aux autres la lumière auguste de l'extase ! » En bon auteur romantique, la Nature se conjugue avec la Religion, la nature devient manifestation de la grandeur divine, tant ces hauts caps aspirent cette « fourmi » d'être humain vers les cimes célestes. Ainsi du cap Trinité : « Ce rocher qui de Dieu montre la majesté, / Qui dresse sur le ciel ses trois gradins énormes, / Et verticalement divise en trois ses formes, / Il mérite trois fois son nom de Trinité. » Le cap Éternité, lui, semble plutôt, comme son nom le suggère, mémoire de l’humanité : « Témoin pétrifié des premiers jours du monde, / Il était sous le ciel avant l'humanité, / Car plus mystérieux que dans la nuit de l'onde / Où sa base s'enfonce, il plonge dans le temps ».


Le sommet du poème, on l’aura deviné, est atteint aux termes de l’escalade, au sommet du cap Éternité, au moment même où le soleil décroit : « Devant tant de grandeur, la main de Dieu m'écrase / J'entre en communion dans cet immense amour / Qui monte de la terre au soleil qui l'embrase. / Je suis pris du vertige où défaille le jour ». Le douzième et dernier chant « La fourmi » vient rappeler la petitesse humaine.

Le style est très ampoulé, très lyrique, romantique. Même Dante y passe ! On est très loin de Nelligan et de l’École littéraire de Montréal, dont Gill faisait pourtant partie (depuis le 10 septembre 1896) et qui essayait de rompre avec la grandiloquence des auteurs du XIXe siècle. « Comme tous les esprits supérieurs, l'infini le tourmentait », écrit Jean Charbonneau dans L'École littéraire de Montréal. Quelques bons vers ici et là. ***

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