15 décembre 2006

La Forêt

Georges Bugnet, La Forêt, Montréal, Éditions du Totem, 1935, 239 pages.

Début du siècle, en Alberta. Louise et Roger Bourgouin, jeunes bourgeois français, ont donné suite au rêve de « retour à la nature » de Roger. Ils ont émigré au Canada et ont acheté une terre vierge, très haut au nord d’Edmonton. Ils ont espoir de retourner dans leur pays dans dix ans, quand ils auront fait fortune. Une voie ferrée doit passer dans les environs, ce qui devrait donner de la valeur à leur propriété. À quelques milles, habitent les Roy, une famille de pionniers arrivée du Québec. Il y a aussi un petit village, mais très loin.

Au milieu de l’été, avec l’aide des Roy, ils érigent une petite maison et, seuls, une grange-étable. Puis, Roger, avec l’aide de deux employés slaves, s’attaque à la forêt. Il apprend à manier une hache, à faire de l’abattis. Il achète des animaux (cheval, vache et poules). Louise essaie de faire un petit potager. Elle découvre rapidement que cette vie ne lui convient pas. Elle a horreur de la saleté, du manque de confort et, surtout, elle entretient une peur maladive envers cette forêt qu’elle perçoit comme une ennemie. (Cette forêt millénaire va se venger des hommes qui osent la défier, la détruire.) Elle aspire à une certaine vie intellectuelle, mais voit son mari se désintellectualiser. Dès cette première année, leur couple est mis à mal. Roger abandonne ses bonnes manières, devient de plus en plus frustre, grossier même. Elle souffre en silence. (C’est son point de vue qui filtre les événements). Elle donne naissance à un enfant (Paul) au printemps suivant leur arrivée. Ainsi se termine la première partie.

En cette deuxième année, ils font les foins (avec les Roy) et continuent d’agrandir leur champ. Mais Roger découvre que la repousse est abondante, ce qui le décourage un peu. Le couple semble retrouver un peu sa vie amoureuse, mais cela ne dure pas. Roger est obsédé par son travail de défrichage. Elle déporte alors tout son amour sur leur enfant. L’hiver vient, ils perdent un cheval. Leurs économies sont pour ainsi épuisées. Ils doivent vivre de plus en plus modestement, se priver. Louise, toujours aussi malheureuse, réussit à arracher à son mari la promesse qu’ils ne resteront pas plus d’un an. Ils passent l’hiver côte à côte, dans la petite maison, en essayant de s’éviter. L’atmosphère est hostile. Au printemps, tous les espoirs sont permis. Pourtant, une gelée tardive vient en partie détruire la récolte et le potager de Louise. Et, par-dessus tout, leur enfant se noie dans la rivière. C’en est trop, tous les deux concluent qu’ils ne sont pas de taille à affronter la nature canadienne qui s'est vengée (lire l’épilogue) en leur prenant tout : leur couple, leur enfant, leur économie, leur raffinement. Ils décident d’abandonner.

Oui, je sais, ce n’est pas vraiment un laurentiana mais plutôt un canadiana. Mais bon… C’est un roman du terroir, mais à très forte teneur psychologique. L’auteur décrit surtout la lente décomposition du couple, en quelque sorte victime d'une nature vengeresse. Le retour à la terre, c’est le retour à la barbarie. D’ailleurs cette vision d’une nature barbare, Bugnet la partage avec son compatriote Louis Hémon. Vous trouverez sur internet toutes les informations sur l’auteur. Rappelons, pour les amateurs, qu’il est le créateur de la célèbre rose Thérèse Bugnet. ****

Extrait

ÉPILOGUE
Lorsqu'arriva le petit cercueil, nous étions tous au neuf cimetière du village. Ce fut la première tombe, longtemps solitaire. En voyant les restes de son enfant qui s'enfonçaient dans l'éternité, la pauvre mère ne put y résister. Il fallut les soins et la tendre compassion des femmes pour ramener un peu de vie dans ce cœur si déchiré.
Deux semaines après, par une belle matinée d'automne, les malheureux parents revinrent encore en voiture avec M. et madame Roy. De leur terre, rien ne leur demeurait, qu'un peu d'argent. Tout avait été vendu. Pour leur dire adieu, presque tous, depuis le curé jusqu'aux petits enfants, furent encore là. Madame Roy, les yeux humides, s'efforçait une dernière fois de retenir Louise:
— J'aurais tant voulu que vous restiez avec nous. De vous voir abandonner la terre, ça me fait gros de peine. Votre bébé, comme de raison, c'est bien dur. Mais, ma pauvre chère dame, les enfants, voyez-vous, quand le Bon Dieu nous les donne, ça n'est pas pour nous. . .
Et les pâles et tremblantes lèvres de Louise répondirent:
— Oui, cela... depuis... je l'ai compris.
— Alors, pourquoi ne pas rester avec nous? Je gage que si vous essayiez encore vous finiriez par réussir.
Louise prit dans les siennes les fortes mains brunes, et elle dit:
— Non. Je ne peux pas... Toujours, je garderai le souvenir de votre bonté, mais jamais je n'aurais votre courage... Roger me reste... Ni lui, ni moi, ne sommes assez forts contre ce pays. Je le sais. Oui, cela, il y a longtemps que je le sais...
Tous vinrent serrer leurs mains, et ils nous souriaient tristement. Il fallut enfin les laisser partir. Monsieur Roy les emmenait jusqu'à Edmonton.
Sur la route du sud, tandis que nos yeux pleins de regret et de pitié les suivaient, les pathétiques silhouettes s’en allèrent, diminuant avec la distance, puis elles s évanouirent.

FIN.

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