18 décembre 2006

Nord-Sud

Léo-Paul Desrosiers, Nord-Sud, Montréal, Fides, 1960?, 216 pages. (1re édition : Le Devoir, 1931)

Berthier, 1849. Deux vieilles familles canadiennes-françaises, les Douaire et les Auray, vivent l’une près de l’autre. Les terres de leurs ancêtres ayant été mal cultivées, les récoltes sont minces. La situation se complique davantage du fait que toutes les bonnes terres de la vallée du Saint-Laurent sont occupées. Une rupture de génération est en vue. Hippolyte Douaire ne voit pas comment il pourra établir ses fils, du moins dans les environs. Il ne reste qu’une solution : grimper beaucoup plus au nord, attaquer la forêt vierge, au pied des Laurentides. Pour ce qui est de Maxime Auray, la situation est encore pire, sa terre étant devenue carrément inculte : une déforestation trop sévère a entraîné l’ensablement des champs. Son dilemme : ou il monte au nord et repart à zéro, ou il essaie de gagner sa vie comme journalier, ce qui ne sera pas facile car tous les métiers sont occupés. En fait, la vallée du Saint-Laurent est surpeuplée.

Mais après la Conquête, avec la paix continuelle, en quelques années, cette race prolifique avait déferlé comme un raz-de-marée jusqu'aux pieds des Laurentides autrefois si lointaines. Les paroisses s'étaient remplies, et partout avaient disparu ces flots de bois d'abord restés intacts. Avec vigueur les colons se donnaient de l'air, desserraient l'étreinte de la forêt dense sur leur gorge.
Mais des fils et des filles naissaient toujours dans les maisons pleines ! Les foyers comptaient jusqu'à douze, quinze, dix-huit enfants. Pères et mères vivaient avec leurs fils et leurs petits-fils. Il avait fallu morceler la propriété, la diviser, ajouter de nouvelles clôtures et de nouvelles maisons.
Et la population montait toujours comme l'eau dans un lac sans issue. Entre les Laurentides trop dures d'accès et le fleuve, dans la vallée de quatre lieues de large, elle s'étouffait, souffrait d'inanition. L'aisance diminuait. (p. 55)


Mais les héros du roman, ce ne sont pas les pères, mais Vincent et Josephte, le fils Douaire et la fille Auray. Vincent, 25 ans, a déjà dû s’expatrier, il a travaillé pour la compagnie du Nord-Ouest, il a bûché dans les forêts de la Gatineau. Il a pris goût au voyage. Cet été, il le passe à Berthier pour guérir une maladie contractée lors de son dernier périple. Par ailleurs, il aime Josephte Auray, cette fille que tous les gars de la place convoitent. Elle l’aime aussi. Desrochers va nous raconter leur dernier été.

Tous les deux ont été engagés par le Domaine (la seigneurie d’Inverness) pour la fenaison. Ils se côtoient quotidiennement. Leurs parents et amis considèrent qu’ils sont faits l’un pour l’autre. Pour Vincent, un garçon entreprenant, nomade dans l’âme, tout n’est pas si simple. L’appel du large le tenaille sans cesse, d’autant plus que dans les journaux on ne parle plus que de la ruée vers l’or de la Californie. Lui et certains copains, sans avenir à Berthier, sont plus attirés par cette aventure que par une terre de colonisation. Josephte est bien consciente et inquiète des enjeux, du tiraillement intérieur de son amoureux. Son avenir va dépendre de sa décision, mais elle choisit de ne pas essayer de l’influencer outre mesure. L’été passe et il n’arrive pas à se décider. Un jour, il reste; le lendemain, il part.

Vincent s'éloigna des autres. Tout son être, troublé par ce fait imprévu [ils viennent de voir des cageux descendre le fleuve], bouillonnait. Il aurait voulu ne voir, ne pas entendre. Mais fasciné comme l'orignal, au bord du lac, qui voit, la nuit, s'approcher avec lenteur, une grosse lumière, il restait là, immobile, incapable de détacher ses pieds du sol. D'ailleurs, quel bandeau sur ses yeux, quelle ouate dans ses oreilles auraient pu arrêter le bondissement de son imagination ? De nouveau les chansons des sirènes de l’aventure étaient en lui déchaînées. Il écoutait l'appel des hommes qui vivent sous le ciel, errent en liberté, nomades comme des Indiens. Ainsi qu'un cheval fougueux retenu par une main trop énergique, il ne pouvait calmer le frémissement de ses nerfs et les tremblements qui lui couraient sous la peau. Les êtres comme lui, le grand fleuve, l'avenue pale et bleue, les appelait, les aspirait comme une ventouse à l’intérieur de l’Amérique. Il leur ouvrait leur chemin liquide à travers la forêt, les montagnes et les lacs. Il leur tendait à chaque détour les promesses de ses terres nouvelles, leur pointait des pays inconnus, les accablait de ses invitations et de ses curiosités. (p. 173-174)

L’automne venu, le père Auray, qui a vendu sa terre, monte dans le nord pour commencer une nouvelle vie : choisir une terre, abattre des arbres, ériger des bâtiments provisoires… Vincent l’accompagne, ce qui lui fait entrevoir la vie qu’il aura s’il décide de rester et d’épouser Josephte. C’en est trop pour lui ! Malgré ses remords face à Josephte, malgré des nouvelles moins reluisantes de la Californie, il décide de partir, emmenant avec lui ses deux jeunes frères et d’autres amis de Berthier, sacrifiant une Josephte dévastée qui devra embrasser l’avenir incertain de ses parents dans leur nouveau pays de colonisation.

En lisant ce roman, on pense tout de suite au Survenant de Guèvremont, publié 14 ans plus tard. Même dilemme de la part du héros : rester, choisir une femme, s’établir ou reprendre la route. Josephte ou Angélina contre l’appel du large. Étrange coïncidence, par ailleurs : Nord-Sud sur la rive nord du Lac-Saint-Pierre ; Le Survenant, sur la rive sud. Ce roman pose de façon très claire la problématique qui va entraîner l’exode massif vers les États-Unis, problème qui apparaît aussi dans des romans comme Maria Chapdelaine, La Campagne canadienne ou Trente arpents. Desrosiers est toujours bien documenté, précis dans ses descriptions, et il nous sert certains passages à valeur documentaire certaine : les seigneuries, le journal La Minerve, le brayage, les cageux, la colonisation, la récolte de l’herbe à liens, la fabrication des chaussures… ****

1 commentaire:

Jacques Cordeau a dit...

Je suis em train de le lire et je suis surpris de la qualite de la langue , de la description des metiers avec tous leurs termes precis, des references a l,histoire du Bas Canada.