5 décembre 2006

Visions gaspésiennes

Blanche Lamontagne, Visions gaspésiennes, Montréal, Imprimerie du Devoir, 1913, 84 p. (Préface d’Adjutor Rivard)

Il semblerait que ce soit Henri Bourassa qui ait suggéré à l’auteure de publier ses poèmes. L’œuvre a été couronnée, lors du premier Congrès du Parler français au Canada, tenu en 1912. C’est sous l’égide d’Adjutor Rivard et de la Société du parler français qu’elle paraîtra en 1913. Ce même Rivard publiera un an plus tard son célèbre Chez nous, titre emprunté (?) à l’un des poèmes de Lamontagne.

Dès le premier poème du recueil, « Dédicace », le ton est donné. « A toutes mes sœurs canadiennes, / Les grands cœurs et les fins cheveux, / Aux femmes de chez nous, je veux / Offrir ces humbles cantilènes. » Le recueil est dédié aux femmes, mais pas à n’importe quelle femme : « Aux jeunes mères, les gardiennes / De nos foyers religieux, / Aux vieilles qui ferment les yeux, / Aux filles, épouses prochaines » La mère assure le lien entre les générations, telle cette fileuse qui a « filé [s]on beau voile blanc […] des langes d’enfants [….] et le drap qui doit [l]’ensevelir » ou cette « jeune tricoteuse », aperçue au loin, qui fait « quelque gilet pour l’aïeule tremblante ». Cette forte présence de la femme-mère est encore manifeste dans « Ma sœur », « Les vieilles » ou « La campagnarde ».

Oui, la mère, mais non n’importe quelle mère. Il est offert à la femme « canadienne ». On trouve donc aussi quelques poèmes à saveur patriotique, mais d'un patriotisme très discret si on le compare à celui d’un Crémazie ou d’un Fréchette. Chanter le pays, c'est chanter la nature canadienne, comme dans « La Gaspésie » ou le « Saint-Laurent » : « Pour te chanter, ô toi mon pays, je voudrais / Que ma voix fût semblable aux brises musiciennes / Qui font vibrer tes champs, tes monts et tes forêts… » (« Souhaits ») Pour Lamontagne, le pays c’est le lieu qu’on habite de cœur et d’esprit : « Elle se plaît uniquement à dire les choses de chez nous ; et, parmi les choses de chez nous, elle préfère les petites choses de chez elle », écrit Rivard dans la préface. Ici, il faudrait citer au complet le très court poème « Chez nous » où sont déclinés tous les souvenirs d’enfance imprégnés à jamais dans l’esprit de la poétesse : « Ici, c’est le berceau, là c’est la cheminée […] ». D’autres poèmes vont évoquer avec la même nostalgie le pays de l’enfance, que ce soit « La vieille maison », « Étoile », « Retour à la maison », « La paix des champs », « Paysage ».

Toujours dans « Dédicace », le thème de la nature, probablement le plus important du recueil, apparaît à travers « le parfum de nos plaines » . De conception romantique, la nature est bienveillante et témoigne de la présence de Dieu. Les élément naturels les plus présents, ce sont le champ et la forêt et non la mer, comme on pourrait s’y attendre d’une Gaspésienne ayant vécu à Cap-Chat. « Dans la plaine où le ciel a versé sa lumière. […] » (« Dans la plaine ») ; « Homme des champs, mon frère, écoute dans la plaine / Écoute la chanson suave des épis » (« La chanson des épis ») ; « Au soleil qui rougit le toit de la chaumière, / Au vent, au clair ruisseau qui borde les chemins, / Dieu confie en secret le bonheur des humains… » (« Printemps »).

Il est un autre mot, présent dans « Dédicace », dont il faut tenir compte et c’est « cantilènes ». Chez cette jeune poète de 25 ans, tout est chant (le mot revient constamment). Dans plusieurs poèmes, certains vers sont repris, ce qui confère certainement un rythme, un peu suranné, à ses poèmes. « Des rythmes entendus chantent à ses oreilles et elle en adopte volontiers les dessins » (Rivard) Le lecteur est constamment interpellé, on pense parfois aux chansons à répondre. Bref, rien de figé, de grandiloquent. Pourtant, il ne faudrait pas penser que la jeune auteure écrit en toute naïveté : on surprend ici et là une réflexion sur la poésie elle-même, comme dans « Poésie », « L’art » et surtout « Glanures ».

Enfin, qui sont ces Canadiennes aux « fins cheveux » évoquées dans « Dédicace » – ici, on prend le risque d’interpréter – sinon des jeunes filles à la croisée de leur vie, prises dans l’agitation de l’amour, craignant que leur existence ne se fige à jamais. Le poème « Les bohémiens » en dit beaucoup à cet égard. L’auteure semble envier ces nomades qui vivent en toute liberté leur amour. « C’est très drôle de voir la vie / Qu’ils font : manger, danser, fumer, / N’avoir pas de haine et d’envie, / Et sans se connaître s’aimer. » L’inquiétude engendrée par la fragilité de l’amour se retrouve dans les poèmes « Trois fées », « Cachez vos nids », « Villanelle », « Puisque tu m’aimes », « Le soir », « Le ruisseau ».

Lamontagne est une « naïve », comme on dit un « peintre naïf », sans qu’il n’y soit rien de péjoratif. Tout son recueil témoigne d’une vie rapetissée, riche en « certitude[s] », d'une vie centrée sur la famille, ancrée dans la nature canadienne, protégée des cieux.

Lire le recueil

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :
Par nos champs et par nos rives

3 commentaires:

Carole a dit...

Je cherche toujours à me procurer le recueil de Blanche Lamontagne, je vais bien finir par en trouver un...

Jean-Louis Lessard a dit...

À ma connaissance, seule une anthologie a été publiée, il y a une vingtaine d'années. Mais je n'achèterais pas cela. Par contre, on peut trouver assez facilement ses recueils chez les libraires de livres anciens. Son meilleur recueil, selon moi : Par nos champs et nos rives (1917). C'est du bon vieux terroir québécois...

Carole a dit...

Merci pour l'information. C'est noté... il me reste à le trouver.