9 décembre 2006

Restons chez nous

Damase Potvin, Restons chez nous, Québec, J. A. Guay,  1908, 243 p. 

Jacques Pelletier a hérité de la terre paternelle dans la « belle paroisse » de La Malbaie. Il a eu trois fils, mais les deux plus âgés sont décédés. Un incendie vient détruire tout l’avoir des Pelletier. Plutôt que de reconstruire, satisfaisant un vieux rêve de pionnier, il décide de mettre en vente ce qu'il reste de la terre paternelle et de remonter le Saguenay jusqu’à Bagotville, où l’on peut obtenir une concession de terre non défrichée.

Nous voilà à Bagotville, quelques années plus tard. Son fils Paul, celui qui doit assurer sa relève et ses vieux jours, rêve de partir, ne serait-ce que quelques années, afin de voir le monde et de ramasser rapidement un petit pécule qui pourrait le libérer du travail de la terre. Pourtant, la ferme est de plus en plus belle et Jeanne, sa voisine, son amie d’enfance et son amoureuse, lui a ouvert les bras. Rien n’y fait, l’appel du large est trop fort. Même les beaux discours du vieux curé n’y peuvent rien : « On ne vous a pas trompé, monsieur le curé, je dois partir, en effet, et je suis bien décidé, dès le commencement de janvier, après les Fêtes, je prendrai la route des États-Unis... Voyez-vous, monsieur le curé, c’est plus fort que moi; je m’ennuie ici, c’est bien triste à dire, allez, je n’aime pas la terre non plus, j’en suis même dégoûté et je n’y saurais rien faire de bon... Tout m’ennuie vraiment ; cette monotonie dans le travail, cette lenteur à avancer, à faire son chemin, ce train-train d’une vie que l’on passe à peiner, cette routine, enfin, d’un travail sans joie, sans amusement, sans distraction, je ne puis plus supporter cela… » 

Il part pour New York, avec promesse de retour dans deux ou trois ans. Il travaille comme débardeur et gagne juste ce qu’il faut pour survivre. Il s'ennuie, regrette sa décision, sa santé se détériore. Il frôle la débauche et l’alcoolisme, mais les prières de sa mère et de Jeanne – relayées depuis le Saguenay! - réussissent à lui éviter le pire. Finalement, il s’engage sur un bateau qui l’amène en Europe. En France, sa situation empire encore : tout au plus il survit. Au bout de quelques mois, il finit par trouver un bateau qui doit le ramener à New York, d'où il pourra rentrer chez lui. Lors du voyage, il attrape une fièvre typhoïde et, quelques jours après son escale à New York, il meurt très religieusement, avec tous les repentirs et les regrets d’usage. Il meurt en espérant que son triste sort serve de repoussoir à ceux qui rêveraient de l'imiter : «Elle est bien seule, la tombe du petit Canadien, au milieu de milliers d’autres, étrangères toutes. Elle est seule !... Mais c’est le vœu de celui qui y est enfermé qu’elle reste seule longtemps, longtemps. Le pauvre enfant a bien souffert, les trois dernières années de sa vie, et, devant la mort, où tout égoïsme capitule, son dernier vœu a été de faire servir, en exemple à ses jeunes compatriotes et ses souffrances et ses misères d’exil, et il a désiré dormir seul, éternellement, sous la terre maudite de l’exil et de l’esclavage... / Et, en retour des prières et du souvenir qu’il demande de lui envoyer pas delà les espaces, il nous crie, d’en dessous son tertre, et comme s’il était encore ici, il nous crie, tristement : « RESTONS CHEZ NOUS ! »

En épilogue, on apprend que ses vieux parents ont vendu la terre et que Jeanne est devenue religieuse.


Édition Granger de 1945
Voilà un « vrai » roman à thèse, en fait un roman de propagande. Potvin interrompt sans cesse son récit pour défendre l’idéologie de conservation. Aux chapitres 14 et 15, il l'abandonne pendant 29 pages pour vilipender l’émigration vers les États-Unis et - dans une moindre mesure - vers l'Ouest canadien : « Ce funeste courant qui porte les nôtres vers les États-Unis ne date pas d'aujourd’hui. On peut même dire qu’il n’existe plus de nos jours, tant il a diminué ; surtout quand on songe à ce qu’il était vers 1840. / À cette date, en effet, commença le désastreux exode des nôtres vers les États-Unis et aussi vers le Nord-Ouest, le pays des fourrures. / Au recensement de 1844, la population totale du Bas-Canada était de 699,800 personnes...» Plus on avance dans le récit, plus celui-ci s'efface derrière le discours du narrateur.

On le sait, le roman du terroir découle de l'idéologie de conservation. Aucun roman québécois n'illustre mieux que Restons chez nous cette relation. C’est tantôt l’éloge de l’agriculture : « Rien n’est meilleur que l’agriculture, rien n’est plus beau, rien n’est plus digne d’un homme libre. Elle suffit amplement aux besoins de notre vie. Toutes les autres professions, mes enfants, ne sont que secondaires » C’est tantôt la glorification de la maison paternelle : « Pauvres vieilles habitations, elles s’enrichissent pourtant à mesure des souvenirs de famille qui y ont passé ! Elles vivent, vieillissent avec leurs habitants. […] c’est la maison de famille, le toit paternel, la « vieille maison » ou plutôt, la « maison de nos gens », comme on l’appelle chez nous… » S’ensuit un salut bien complimenté à la « sainte » famille : « Si le bonheur existe quelque part sur la terre, il est dans la vie de famille… » Enfin, n'est pas oublié le panégyrique de monsieur le curé : « Ah ! nous devons gros à notre clergé canadien ; à tous ces prêtres et religieux, obscurs héros de la foi et de la civilisation… »

Et, comme s’il était besoin d’en rajouter, Potvin complète son portrait par un discours dénigrant, d’abord, contre le progrès : « Tu en parles à ton aise du progrès ! Prends-y garde !... » Ensuite, il fallait s’y attendre, il vilipende les villes, ces lieux de « contagions malsaines, des dépravations précoces des étiolés des villes », ces « antres du vice et de la débauche ». À la défense de Potvin, disons qu'ici et là, il manifeste une certaine admiration pour les grandes cités, mais il souligne que ce n'est pas pour le «petit» Canadien français.

Malgré tout ce que je viens de dire, je ne crois pas qu’on puisse connaître la littérature du terroir sans avoir lu ce roman, « amusant » à force de nous débiter à gros traits tous les clichés terroiristes.


Lire le roman 
Voir aussi Le roman du terroir au Québec

3 commentaires:

Anonyme a dit...

Il y a beaucoup de vérité dans le message de Damase Potvin. Ainsi l'agriculture le seul métier nécessaire, les autres étant accessoires, est la seule évidence qui mérite d'etre enseignée car souvent oubliée car peut-on s,en passer même au pays de l'aluminium et du bleuet.

les idées de Potvin sont celles qui prévalaient avant la révolution industrielle et je crois qu'elles ont encore cette vertu de procurer à l'hommeun certain bonheur par la conquête du sens de la vie et de sa destinée éternelle.

Anonyme a dit...

Damase Potvin possède réellement le sens de la narration et en plus il parvient aussi à nous faire ressentir pleinement les sentiments de ses personnages.

Le rappel historique de l'origine l'émmigration américaine qui a débuté vers 1840 est fort intéressant et juste à la fois et procure au lecteur une vision historique assez unique dans un roman et cette longue parenthèse des chapitres X1V et XV transforme totalement le sens du roman qui de roman individuel petite histoire d'un habitant de Bagotville devient grande fresque nationale et donc l'auteur transcende son statut d'écrivain régional pour devenir écrivain national au même titre que Philippe Aubert de Gaspé dans son oeuvre "Les anciens Canadiens".

Damase Potvin a accompli une oeuvre vraimnet nationale dans ce récit et ceux qui le qualifie d'auteur régionaliste sont des réductionnistes attardés et des esclaves idéologiques qui ne peuvent lire au-delà des mots et qu'avec une loupe.

Oui le livre promeut abondamment les vertus et les charmes du terroir et on peut dire que le message de la conservation du terroir est complet et bien rendu et il faut entendre par cette insistance que la seule valeur qui est vraiment nécessaire à l'homme est la pratique de l'agriculture, les autres n'étant que des valeurs accessoires.

Et celà s'applique partout sur la planète et au Saguenay aussi car même avec la disparition de l'industrie de l'aluminium et des industries qui en profitent par le biais de contrats ,la région pourrait facilement survivre par l'agriculture et autres industries reliés à l'alimentation car ce sont des activités humaines de toute nécessité et celà tombe sous le sens d'autant plus que la région du Saguenay et lac St-Jean et le Canada tout entier ne produisent pas un seul gramme de toute la bauxite nécessaire à la fabrication de l'aluminium.

Ainsi,le dit roman "Restons Chez Nous" est et demeure une grande fresque nationale aux vérités très profondes et révélatrices de la vie d'un peuple qui malheureusement a perdu sa culture propre et qui doit en importer de l'étranger sous différentes formes tel les festivals de toutes sortes comme les rythme du monde sur la rue Racine à Chicoutimi, festivals western à toutes les sauces, et autres festivals et emprunts de toutes sortes et d'ailleurs James Murray Gouverneur miltaire de la Nouvelle-France ne disait-til pas au Roi dans son rapport: "Peuple sans culture et sans gloire toujours prets à courber l'échine et à emprunter les usages des autres peuples au dépends de ses us et coutumes propres"

Notre peuple est devenu un peuple de gens vulgaires, approximatifs, un peuple de gens corrompus sans âmes et surtout sans grande gloire et toujours prêts à prendre le parti des plus forts et à épouser toutes sortes d'idées du moment et sans grande valeur.

Jean Ubota
ps
uboatsag@hotmail.com

Anonyme a dit...

Je me suis bidonné comme un fou en lisant le commentaire ridicule de M. Ubota. Comparer de Gaspé à Potvin ! Ben voyons donc ! Pourquoi ne pas élever Marie-Mai au statut de Félix Leclerc...? Certes, le texte de Potvin est intéressant, mais elle ne constitue pas véritablement une œuvre littéraire. Son manichéisme, sa minuscule ouverture d'esprit sur les lieux urbain et sur l'ailleurs en général sont des aspects qu'on ne peut négliger au moment de lire Restons chez nous! De faire de l'agriculture la porte de salut et l'unique valeur nécessaire à l'homme était une chose en 1908, mais de faire de ce discours quelque chose de moderne et d'actualité en 2013, allons donc... Je n'aime pas laisser des commentaires sur les blogues, mais je me sentais un certain devoir suite à la lecture du commentaire précédent. Restons chez nous! est tout sauf une fresque. Les Misérables, la Comédie humaine, les Rougon-Macquart sont des fresques puisque ces œuvres offrent une pluralité de points de vue sur la société et les relations humaines. L'intention de Potvin était louable à mon avis : il avait à cœur la société canadienne et la sécurité sociale et linguistique de son peuple (sa race à l'époque...). Ce roman nous offre une perspective intéressante sur une époque qui est heureusement révolue. De parler encore de nos jours d'insécurité sociale et linguistique comme nous le faisions du dépôt du rapport Durnham à la publication du Refus Global, voilà probablement le discours d'un baby-boomer nostalgique d'une époque révolue et incapable de constater la beauté et la grandeur des nouvelles générations de Québécois. Pardon pour cette envolée, mais les commentaires xénophobes et sans intérêt n'ont certainement pas leur place sur un blogue littéraire aussi intéressant que celui-ci.

Metzetin
Étudiant en littérature passionné par le roman canadien-français d'autrefois