14 décembre 2006

Le Mauvais Passant

Albert Dreux, Le Mauvais Passant, Montréal, Roger Maillet, 1920, 121 pages.

Dans l'azur de mon rêve où planent des désastres,
Malgré l'intime effroi des noires visions.
Je garde encor l'essor de mes illusions ;
Mon âme est un oiseau qui monte vers les astres. 


Le recueil compte 32 poèmes, répartis en six parties. Le titre de chacune d'elles est emprunté à un poème de son premier recueil, Les Soirs. Énumérons les six parties : « Je sens planer en moi… », « L’heure est belle… », « Sous l’ombre des cyprès », « Comme la nuit est douce… », « Elle est sœur de mon âme… », « L’immense clavier ».

Qui est ce mauvais passant évoqué par le titre? Dès le poème liminaire, et surtout dans le poème éponyme, on comprend que ce ne peut-être que le poète. « Halluciné, / Il marche, comme en rêve, les yeux / Fixés sur un songe obstiné, / Impérieux ; / Et titubant / Il ne voit pas les philistins / Se détourner de son chemin. / Il est ivre. Il chante ! » Tout de suite, on pense à Baudelaire, au poète maudit, au piteux « Albatros » maltraité par les « hommes d’équipage » ou encore à Nelligan et à ses « marins profanes » ; chez Dreux, l’ennemi prend la forme d’un « Affreux troupeau bêlant, qui piétine et s’embourbe / Sur la route vulgaire et s’y vautre en riant. » Le poète exilé mais hautain, le poète qui vit dans un monde supérieur, celui du Rêve, inaccessible pour la « vile multitude », voilà qui définit bien les premiers poèmes de ce mauvais passant.

Toute la deuxième partie prend comme thème la nature. Ici, notre mauvais passant, loin de la ville, retrouve l’harmonie, se repose dans la « paix du soir », et même retrouve la joie : « Qu'il fait bon s'en aller, le corps souple et dispos, / Dans un divin décor de cristal et de givre, / Sentir s'irradier l'ardent bonheur de vivre, / Et vibrer longuement en un long crescendo... » Mais le tableau s’assombrit quelque peu quand il découvre que la nature, « dont l'histoire / Se perd dans la chanson du vent », lui échappera toujours.

D’ailleurs, toute la troisième partie est teintée de ce regard existentiel. C’est d’abord l’éloge du doute, c'est ensuite un long poème (Le Désespoir) qui retrace l’évolution spirituelle de l’humanité, ses désespoirs, ses doutes, ses révoltes, sa résignation. La partie se termine par le poème « Immolation » qui est recherche de transcendance.

La quatrième partie, dans le prolongement de la précédente, est consacrée à la religion. « Comme la nuit est douée en l'ombre du vieux temple, / Il fait calme et silence ainsi qu'en un désert ; / Le trouble de mon âme avec lenteur se perd / Et j'éprouve un bonheur mystique, je contemple. » Ce bonheur mystique, c'est aussi celui du communiant au moment de l’Élévation, c'est celui du « Joueur d’Orgue » secondé par Sainte-Cécile ou celui de cette « Nonne » qui a renoncé à tout pour satisfaire à la règle monastique.

La cinquième partie est consacrée à l’amour. « Elle est sœur de mon âme et comprend ma souffrance, / Pour mes peines toujours elle a des mots aimés, / Des mots consolateurs et doux, et parfumés, / Dont mes nuits et mes jours gardent la souvenance. » L’amour, non sans lien avec la quête spirituelle dont on vient de parler, est sœur de la Beauté et objet d’extase. Cet amour, plutôt désincarné, fait peur, n’est jamais aussi beau qu'à l'étape du rêve et du désir. Tout comme la nature, l’amour satisfait pleinement quand il est médiatisé par l’art, par exemple par une sonate de Franck dans « Lorsque tes doigts… ».

La dernière partie vient refermer la boucle, en ce sens qu’elle nous ramène à l’artiste, à son génie, au besoin de transcendance : « Je suis puissant et fort, / J’ai vaincu la matière / Et la mort ; / Et je connais enfin l’altière / Et douce violence / De planer, indolemment, / Comme les aigles et le vent. »

Albert Dreux (1888-1969), de son vrai nom Albert Maillé, membre de L’École littéraire de Montréal, apparaît comme un poète qui déroge quand même quelque peu aux canons de l’époque. Le Mauvais Passant, qui mélange vers libres et vers classiques, a au moins le mérite d’être plus près des symbolistes que des romantiques et d’être universaliste sans être «exotique». En ce sens, Dreux mérite mieux que l’oubli total dans lequel on le tient. ****

1 commentaire:

Anonyme a dit...

Cette publication est le fruit de la collaboration de trois membres de l'école littéraire de Montréal puisqu'en sont membres Dreux, Isaïe Nantais dont une illustration est incluse dans le recueil et enfin l'éditeur Roger Maillet