21 décembre 2006

Les Vengeances

Pamphile Lemay, Les Vengeances, Montréal, Granger frères, 1930, 285 pages (3e édition).

La première édition date de 1875. La même histoire est éditée, un an plus tard, en pièce de théâtre. La seconde édition paraît en 1888 sous le titre de Tonkourou. L’édition de 1930, celle que j’ai lue, a été publiée 12 ans après la mort de Lemay (1837-1918).Lemay a sous-titré cette œuvre : « Poème rustique ». En fait, oui c'est un poème parce que l’histoire est écrite en alexandrins. Mais on aurait tout aussi bien pu la sous-titrer : « Roman rustique et patriotique en vers ».

Lotbinière, Bas-Canada, 1836. L’histoire commence par une action adventice. Voilà une quinzaine d’années, un jeune chef huron du nom de Tonkourou (nom prédestiné) est éconduit brutalement pas une jeune fille canadienne. Fou de rage, il ne dit mot. L’heure de la vengeance sonne quatre ou cinq ans plus tard : la jeune fille, qui a oublié l’incident, file le parfait bonheur avec son mari Jean Lozet. Elle a même un fils. Sans se faire voir, Tonkourou l’enlève et le fait disparaître à jamais.

Des années passent et nous voici au cœur du récit principal. Les Lozet (dans la cinquantaine) n’ont pas eu d’autres enfants, mais ils ont adopté une jeune orpheline, Louise, aujourd’hui en âge de se marier. Elle a un prétendant, François Ruzard (nom prédestiné), qui convoite davantage la terre de Lozet que la jeune fille.

Un soir d’automne, un bateau fait naufrage. Ruzard et Tonkourou se portent à son secours, décidés à tirer profit de leur « bonne action » : ils exigent des naufragés une récompense avant de les sortir du pétrin. Ils sauvent deux passagers : le jeune Léon et le vieux Auger. Les deux vont passer l’hiver chez les Lozet. Comme il se devait, la jolie Louise tombe amoureuse du gentil Léon, au grand dam du méchant Ruzard. Ce dernier conclut un pacte avec Tonkourou ; il lui promet la moitié de la dot s’il l’aide à évincer son rival. Les deux commencent à colporter des médisances sur le compte du jeune homme, l'accusant de déshonorer la jeune Louise. Lozet, qui ne voit pas clair dans le jeu de Ruzard et qui l’espère comme gendre, est sensible à ce discours. François en profite pour faire sa grand’demande, qui est acceptée par le vieux Lozet. Louise, malheureuse, résiste.

Premier coup de théâtre ! Le vieux Auger se révèle le père de Louise, une orpheline, je vous le rappelle. Lui, il voit clair dans les manigances de Ruzard et il refuse de donner sa fille à ce malhonnête. Deuxième coup de théâtre! Le jeune Léon est le …. fils perdu des Lozet, celui-là même que Tonkourou par vengeance a enlevé 20 ans plus tôt. Mais cela, seuls Tonkourou et Ruzard le savent! Leur projet risque de chavirer si la vérité est découverte. Il leur faut écarter définitivement ce Léon. Ils incendient l’étable de Lozet et s’organisent pour que Léon soit accusé. Le tout marche : Lozet chasse le jeune homme.

Le printemps venu, Auger reprend la mer. Léon, lui, qui a trouvé refuge ailleurs et qui a compris le jeu de ses rivaux, attend son heure. Entre-temps, il adhère complètement au mouvement patriotique qui secoue le Bas-Canada. Il essaie même de soulever ses compatriotes, plutôt amorphes. Ruzard et Tonkourou décident de frapper encore : ils se rendent à Québec et dénoncent le jeune homme. Au retour, leur canot s’étant fracassé sur un récif, ils sont prisonniers de la montée des eaux. In extremis, une barque les aperçoit et vient à leur secours. Devinez qui est le bon samaritain? C’est Léon, bien entendu, grand cœur, qui les sauve. À partir d’ici, le vilain Tonkourou va changer. Quand les Anglais viennent arrêter Léon, il le fait évader. Léon va rejoindre Chénier à Saint-Charles et se bat comme un patriote. Il est laissé pour mort sur le champ de bataille, mais recueilli par un curé qui le guérit. Tonkourou fait aussi figure de héros lors de la bataille de Saint-Denis.

Léon, guéri, essaie d’oublier son amour et part pour le Grand Nord. Aux termes de la saison de chasse, il est attaqué et volé par des Iroquois et, encore une fois, il se trouve blessé. Cette fois-ci, ce sont les Inuits qui le guérissent et qui lui parlent d’un bateau ancré dans la Baie d’Hudson. Il s’y rend et… autre coup de théâtre : c'est son vieil ami Auger qui est là. Le printemps venu, tous les deux décident de rentrer à Lotbinière.

Le vilain Ruzard a continué sa cour assidue, si bien que Louise, assiégée par son père aveugle et croyant Léon mort, a fini par céder. Léon arrive juste avant le mariage. Il est en train de se recueillir dans l’église quand entrent les mariés. Louise s’évanouit en le voyant et le mariage est annulé. Les événements se précipitent. Ruzard essaie de tuer Tonkourou qui veut révéler la vérité à propos de Léon. Les deux se battent et Tonkourou, très gravement blessé, a juste le temps de parler avant de mourir. Ruzard, fou, se jette au bas de la falaise. Le vieux Lozet demande pardon à son fils.

En épilogue, Lozet est devenu vieux et s’amuse avec son petit fils sous l’œil du fantôme de Tonkourou.

Les Vengeances est à la fois un récit du terroir (les saisons et les travaux de la ferme servent à marquer l’écoulement du temps, l’auteur décrit le brayage, la fenaison, les labours…), un récit patriotique (des parties sont consacrées à Papineau, aux batailles de Saint-Denis et Saint-Charles…), un récit d’aventures (les batailles, les coups de théâtre, les naufrages, les amours contrariés…) et même un récit ethnographique (Lemay décrit une course sur le fleuve gelé, le lien des habitants avec le fleuve, la fête de la Grosse gerbe, mais surtout cette curieuse hésitation entre le curé et le shaman, entre la médecine et la guérison par les tisanes de simples). ***

Extrait patriotique
Le Blessé
O combats de Saint-Charle! O jours de Saint-Eustache
Vous étiez un malheur, mais non pas une tache.
La force triompha; le droit fut opprimé;
On dressa l'échafaud et tout fut consommé.
Les héroïques morts ne sont jamais stériles,
Et les persécutés font les races viriles.

Grands aussi nos guerriers qui vinrent en ces temps,
Comme les blés féconds que l'on sème au printemps,
Tomber de toutes parts sur la terre opprimée,
Ou mourir au gibet d'une mort innommée.



Extrait ethnographique
Les courses
Le fleuve est couvert d’un éclatant manteau ;
Et d’une rive à l’autre, ainsi qu’un vaste anneau,
La glace qui s'étend, épaisse, dure, austère,
Enchaîne chaque bord comme une même terre.

C'est un jour de plaisir; c'est le grand jour des courses.
Heureux qui gagnera la victoire et les bourses !
Dans leurs traîneaux, debout, tous les guides rivaux
Du fouet et de la voix animent leurs chevaux.



Extrait terroiriste
Le Brayage
C'est le temps du brayage. Un grand feu de sarments
Gronde sans cesse au pied des hauts escarpements.
Un ruisseau, près de là, roule une eau diaphane.
Sur un large échafaud de saule et de platane,
Au-dessus du foyer, le lin est étendu
Et sèche sous les soins d'un gardien assidu.

Quelle est, dans ce doux nid, cette troupe joyeuse ?
Entre toutes quelle est la plus belle brayeuse ?
La plus belle est Louise. Et, depuis le matin,
Volent ses gais propos et son rire argentin.

Près d'elle, tout le jour, ses compagnes, pareilles
En leur empressement aux actives abeilles,
S'en viennent tour à tour au fragile échafaud,
Prendre à grande poignée un lin aride et chaud.
Et l'on entend au loin, sous les hautes futaies,
Sans cesse retentir le tintement des braies,
Qui battent le lin mûr en cadence et sans fin.


Lire le recueil

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Le Pèlerin de Sainte-Anne
Les Vengeances (Tonkourou)
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