3 mars 2010

Poussière sur la ville

André Langevin, Poussière sur la ville, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1953, 213 p.

Alain Dubois, qui vient d’être reçu médecin, a épousé Madeleine sans trop la connaître. Ils se sont installés à Macklin, une ville minière sans intérêt. Après seulement trois mois de mariage, leur union dérape. Madeleine, libre et sauvage, fréquente le restaurant de Kouri et flirte avec les hommes. Elle a rencontré Richard Hétu, et les deux frayent au vu et au su de la ville, ce qui alimente les cancans. Les notables de la place essaient de mettre en garde le docteur Dubois et, devant son inaction, de lui forcer la main. Mais celui-ci, après un court moment de révolte, décide que son devoir est d’aider Madeleine (un médecin de l’âme). Il finit même par accepter que sa femme et son amant se rencontrent sous son toit. C’en est trop! Toute la ville se ligue contre lui. Aucun patient ne vient à son cabinet. Comme il n’agit toujours pas, le curé prend les grands moyens : il force Richard Hétu à se fiancer à une jeune fille qu’il fréquentait avant l’arrivée des Dubois. Madeleine est inconsolable. Elle vole le révolver de Kouri, se rend chez son amant, le tire et se suicide. Hétu s’en tire avec une légère blessure. Contre toute attente, Alain Dubois, que la ville condamne, décide de rester à Macklin :

« Partir. Mais je ne puis pas quitter tout cela sans avoir vu clair. J'émerge de ma stupeur enfin, je cesse de vivre au ralenti, mais tout se confond, se mêle. Arrêtez le kaléidoscope. Je veux voir les images une à une, leur donner un sens. Pour m'assurer de ma qualité de vivant, il me faut la logique de la vie. Je dois sortir du cercle, prendre plus de recul encore. Au début, il y avait le bonheur, l'inconscience. Il y avait les sentiments que nous n'interrogions pas, notre passivité, notre ignorance l'un de l'autre, notre bonne nature. Le divan rosé ne possédait pas l'identité qu'il a maintenant. La médiocrité. Peut-être. Mais le bonheur peut-il avoir une autre qualité que celle-là ? Oh ! Madeleine, que ne sommes-nous demeurés médiocres, loin l'un de l'autre dans le même lit sans le savoir ! Les enfants seraient venus quand même et, avec eux, un foyer, un peu grisâtre, mal assuré, mais qui se serait affermi peu à peu d'habitudes et d'acceptations. C'eût été la vie, Madeleine, chaude et pacifiante, sans exaltation, mais sans danger aussi. Et il me faut te chercher sur le divan rose !
Le téléphone. Mais, oui, la vie reprend. Et il faut la vivre. Marie Théroux me fait le don d'accoucher dès maintenant. Je resterai. Je resterai, contre toute la ville. Je les forcerai à m'aimer. La pitié qui m'a si mal réussi avec Madeleine, je les en inonderai. J'ai un beau métier où la pitié peut sourdre sans cesse sans qu'on l'appelle. Je continue mon combat. Dieu et moi, nous ne sommes pas quittes encore. Et peut-être avons-nous les mêmes armes: l'amour et la pitié. Mais moi je travaille à l'échelon de l'homme. Je ne brasse pas des mondes et des espèces. Je panse des hommes. Forcément, nous n'avons pas le même point de vue. En les aimant eux, c'est Madeleine que j'aime encore. S'ils lui ont donné raison, c'est qu'ils la reconnaissaient pour leur. »

Poussière sur la ville, c’est le meilleur roman des années 1950, la plus grande réussite du roman psychologique. André Langevin utilise avec brio le monologue intérieur, ce qui est une première en littérature québécoise. Le contenu du roman est surprenant, provocateur. Face à sa femme, Alain Dubois adopte une attitude qui ne peut que nous surprendre, voire déconcerter si on ne tient pas compte de la posture philosophique derrière cette attitude. À partir d’une simple intrigue amoureuse, Langevin va construire un roman dont les aspects psychologiques, sociologiques et philosophiques sont bien développés.

Voyons un peu l’aspect psychologique. Le couple est bien mal assorti. Alain Dubois est immature (il vient de quitter sa mère), mais en même temps c’est un être de mesure. Madeleine est au contraire passionnée, instinctive, animale. A la recherche d'un absolu qu'elle ne saurait identifier, elle passe des bras de son mari à ceux de Richard Hétu, sans jamais trouver satisfaction. Comment évolue Alain? Il se révolte, puis décide que l’inertie et la compassion sont ses seules armes pour lutter contre l’absurde cruauté qui atteint sa femme : « Comme je comprends maintenant ! Je ne peux rendre Madeleine heureuse, mais je n'ajouterai pas à son malheur. Je ne suis plus son mari, je suis son allié contre l'absurde cruauté. Le bonheur qu'elle a donné déjà me revient intact. Je ne le vois plus à la lumière des événements des derniers jours, et je suis heureux de n'avoir rien commis d'irrémédiable contre elle. C'est un abcès qui coule enfin. Je me stérilise pour l'aimer mieux. Ma pitié, c'est peut-être ça l'amour en fin de compte, quand on a cessé d'aimer comme si on ne devait jamais mourir. Tout devient limpide pour moi maintenant. Je souffrirai encore par Madeleine, je le sais, mais je ne m'indignerai plus, je ne l'en accuserai plus. »

C’est aussi un roman social. Alain et Madeleine sont aux prises avec une petite ville, avec sa mentalité étroite. On reconnaît la pyramide sociale d’une « ville de compagnie » : les Anglais, propriétaires de la mine, sont soutenus par le Curé et quelques gros commerçants canadiens-français; suivent les médecins et les ouvriers et tous les autres. Milieu enclavé, laid, conformiste et poussiéreux : « Dans les petites rues, c’est la
farine souillée où l’on s’enlise. Même dans les champs, la neige a pris une teinte sale, grisâtre qui donne au paysage une morne tristesse. Les arbres dressent là-dessus leur bois mort, déchiqueté. Des champs de poussière avec des formes calcinées. » Le cadre physique déteint sur les mentalités.

C’est enfin un roman philosophique qui pose le problème de la liberté. Sartre et Camus ne sont pas loin. L’absurde, les déterminismes, l’étrangeté du monde, la routine obligée et l’ennui qui en découle sont quelques-uns des thèmes abordés dans le roman. Le monde est absurde, le destin de l'homme n'a pas de sens. On ne peut que compatir à ce destin. La solution de Dubois : accepter l'homme tel qu'il est, faire son métier d’homme.

 
Arthur Lamothe en a fait une adaptation cinématographique en 1967 avec la belle Michelle Rossignol dans le rôle de Madeleine.


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1 commentaire:

Brian Busby a dit...

Je suis d'accord, c’est le meilleur roman des années 1950.

Il ya un petit clip du film ici.