27 février 2010

Évadé de la nuit

André Langevin, Évadé de la nuit, Montréal, Le Cercle du livre de France, 1951, 245 pages.

Évadé de la nuit est sans doute l’un des romans les plus noirs de toute la littérature québécoise. On reconnaît, bien sûr, les influences de l’existentialisme et du courant de l’absurde. Jean Cherteffe, l’antihéros, a perdu tout espoir en l’humanité. Il tente tant bien que mal de résister au destin cruel qui l’accable, mais toutes ses tentatives se soldent en de lamentables échecs. Ni la solidarité ni l’amour ne réussissent à combler l’immense solitude dans laquelle il est irrémédiablement plongé.

Le première partie du roman s’ouvre sur une visite au salon mortuaire : le père de Jean Cherteffe vient de mourir. Son fils, qui ne connaît pas ce père, nous révèle un peu ce que fut son enfance à l’orphelinat. Il découvre aussi à travers le témoignage de ses proches que cet homme, qu’il avait idéalisé, n’était qu’un « ivrogne au destin médiocre », un homme triste à la vie étriquée.

Au début de la deuxième partie, on retrouve Cherteffe dans un bar. Il observe les ivrognes qui l’entourent. Dans un sursaut d’orgueil, comme un défi lancé au destin, il fait un drôle de projet, celui de changer le cours de l’existence d’un être qui ne va nulle part. Ce faisant, il espère trouver un sens à sa propre vie. Il choisit presque au hasard Roger Benoit : « Il devait avoir quarante ans, peut-être moins. L'alcool avait modelé un masque derrière lequel l'homme disparaissait. Des yeux sans couleur, malades, aux paupières rougies, douloureuses comme les lèvres d'une plaie. » Il l’amène chez lui et l’oblige à renoncer à l’alcool. Il le prend en charge complètement, essayant tant bien que mal de lui redonner une dignité. Il découvre que c’est un ancien écrivain, qu’il a une femme et un enfant, à l’hôpital. Il le force à assister son fils qui est condamné à mourir. Quand l’enfant meurt, tout l’édifice s’écroule : Benoit se suicide. Cherteffe le vit comme une défaite personnelle : « Il avait donné une injection dans le but de le sauver, mais la dose avait été trop forte et fatale. »

À l’hôpital, il a fait la connaissance d’une jeune fille qui, à sa façon, tente de modifier le cours de l’existence des plus démunis : elle accompagne les malades. Elle est la fille d’un juge, a le cœur sur la main et, contrairement à Cherteffe, elle conserve beaucoup d’espoir en l’humanité. Micheline, c’est son nom, semble s’intéresser à lui, mais il fait tout ce qu'il trouve de plus odieux pour la décourager. Mais la jeune fille, aux prises avec un père malade, amer et tyrannique, s’accroche à lui. Il finit par s’avouer qu’il l’aime. Et quand elle lui révèle qu’elle est enceinte, il va trouver le juge pour lui demander la main de sa fille. Ce dernier, juste avant de mourir, furieux, déshérite sa fille, au profit de la Ligue de la décence, et tente de l’assassiner. Jean et Micheline se trouvent un petit logement à la campagne. Jean s’occupe d’elle plutôt bien. Tout s’écroule quand Micheline meurt en couches. Cherteffe ne trouve qu’une solution : le suicide.

Gilles Marcotte, toujours perspicace, a publié dès 1951 une critique que j’endosse de bout en bout. L’article a été repris dans Une littérature qui se fait. Je vous en livre la fin.« Malgré de lourdes accumulations de mots et d'images, Langevin n'arrive pas à nous imposer ses personnages comme des êtres vivants, ni leur convergence comme un milieu romanesque. Cherteffe lui-même demeure à l'état de problème. Si l'on n'apercevait l'auteur, en filigrane, on trouverait aisément le personnage ridicule; comme un ballon soufflé. L'emphase habituelle aux jeunes gens explique mal qu'il n'ouvre la bouche que pour proférer des aphorismes définitifs. Ses gestes ne sont pas moins emphatiques et faux. Sauf en quelques circonstances: la visite au salon mortuaire où son père repose, les souffrances et la mort de Micheline, ce personnage qu'on voudrait pitoyable décourage l'émotion. Une sorte de stérilité marque tous les mots qui le désignent. L'auteur a beau répéter les « pantelant » et les « bouleversé », nous restons de glace. […]

La même contrainte qui empêche les personnages d'exister, fige l'action. Chaque chapitre semble la recommencer. On tourne en rond, on piétine constamment les mêmes plates-bandes. Conversations interminables, qui laissent les interlocuteurs sur les mêmes positions; rencontres de hasard, où se fait jour un goût un peu morbide de l'abjection charnelle. Tel chapitre, comme celui qui met en scène le romancier Parckell, totalement inutile. Pour forcer malgré tout l'action à progresser, Langevin a recours à cette caricature du drame qu'est le mélodrame: le père de Micheline meurt en tentant de l'assassiner; Benoît, Cherteffe se suicident; Micheline et deux ou trois autres personnages disparaissent tragiquement; j'en passe... Un tel défilé de catastrophes finit par faire sourire. La voix de l'auteur porte toujours un ton trop haut. Manque de justesse, qui dénonce impitoyablement l'immaturité de l'expérience, et prive le roman du poids que lui conférerait normalement sa matière. »

Extrait
Serait-ce par des gestes frivoles qu'il pourrait s'échapper de lui-même ? L'espoir irraisonné qui l'avait poussé vers Micheline devant le cercueil allait-il renaître ? Sa panique n'existait plus et il craignait l'aventure. Avec Benoît son échec avait été si complet qu'il ne lui était pas permis de recommencer, de chasser une âme avec acharnement pour ne s'emparer que d'une défroque, pour se réveiller diminué, prêt à accomplir les actes les plus insensés, à brasser l'air de ses bras dans une expression pitoyable de son désir de puissance.
Pourtant, il lui fallait avouer que Micheline l'avait sauvé, que, si elle n'avait pas été à ses côtés, il eût touché le fond lui aussi. L'autre lui avait porté un coup si terrible que peut-être il ne s'en serait pas relevé, s'il n'avait dû compter que sur ses seules ressources. Et maintenant, il souffrait de l'engourdissement qui suit les crises. Ce lui était une sensation pénible de ne plus se reconnaître, de craindre sa faiblesse, de n'entrevoir devant lui qu'une longue suite de jours à vivre sans but et sans espoir. Et, cependant, il ne consentait pas à refuser le secours de Micheline, les promesses dont il ignorait si elles mentaient. Rejoindre une âme jeune serait peut-être différent d'un rêve. Il suffisait peut-être de ne pas se méfier du bonheur.
Et qu'importait le rite commun, prévu qu'il faudrait suivre ? Les gestes de l'homme sont partout les mêmes. Il serait difficile de ne pas se méfier des mots, des attitudes.
Que s'était-il donc passé qui permît de former ce qui n'existait pas encore ? Mais non, il demeurait le même et l'inéluctable issue était de s'accepter. (p. 119)

2 commentaires:

Le Flâneur a dit...

Comment expliquer que ce roman ait gagné le prix du Cercle du livre de France en 1951 si c'est aussi mauvais que le disait Marcotte?

Jean-Louis Lessard a dit...

Je n'ai repris que la fin de la critique de Marcotte. Au début, il reconnaît la qualité d'écriture de Langevin et son mérite de soulever des problèmes philosophiques qui en valent la peine. Il lui reproche de noyer le tout dans un flot verbal souvent désordonné. Et j'ajouterais: dans de lourdes analyses psychologiques.

Par curiosité, j'ai regardé quels romans avaient été publiés en 1951. On peut en obtenir la liste à cette adresse. http://www.litterature-quebecoise.org/PlandeCours/Le%20roman%20canadien-francais.pdf

Je ne les ai pas tous lus. Parmi ceux que je connais, je choisirais Le dompteur d'ours de Thériault.

Peut-être que certains membres du jury ont été sensibles au fait que le roman était audacieux sur le plan de la morale, ce qui n'était pas si fréquent en 1951.