23 février 2010

Montréal ma ville natale

Albert Ferland, Le Canada chanté. Montréal ma ville natale, Montréal, Jules Ferland éditeur, 1946, 120 p.

Voici le cinquième et dernier cahier du Canada chanté, paru 36 ans après le cahier numéro 4 et 3 ans après la mort de Ferland. C’est son fils qui a édité le recueil.

Montréal ma ville natale est divisé en deux parties : « Dialogue » et « Exigences de la muse ».

Dialogues
Ferland reprend là où il avait laissé, 36 ans plus tôt : c’est toujours son amour de Montréal qui l’inspire. Pour lui, sa ville ne se conçoit pas sans le souvenir de l’ancienne Ville-Marie : « Ce soir j'entends ton Âme, ô Ville bourdonnante, / Exhumer ton Passé, ton Souvenir qui chante : / Tu me dis ton orgueil d'un berceau merveilleux, / Tes primes bâtisseurs, tes marins, nos aïeux, / Les porteurs de ton Rêve au Temps de ta naissance, / Ces rudes chevaliers de la Nouvelle France ». Montréal n’est pas seulement une ville historique mais aussi une ville messianique : « La première à prier dans la vierge Amérique, / A jeter sur ses bords l'Appel évangélique ; / Elle a du Canada baptisé les cités ».

Il y a aussi, ô surprise, un regard presque admiratif du Montréal contemporain : « Vois là-bas dans la nuit cet océan de toits / Se perdre à l'horizon plus loin que tu le vois, / Vois mes longs boulevards soulignés de lumières, / Je suis l'énorme roue, aux lointains solitaires ; / Superbe de mes feux, j'étends ma majesté. » Ou encore : « Je suis, Ville d'espoir, mon nom court l'univers ; / Par mon bleu Saint-Laurent cent vaisseaux vers les mers, / Vers Londres et Paris, vont porter ma richesse. » Dans « La ville de mon enfance », Ferland conclut ainsi : « La Ville toute mienne et que seul je regarde, / Ville simplifiée en son cher autrefois, / Comme enfant je l'ai vue avec ses jolis toits / Et qui me plaisait plus qu'en sa beauté nouvelle. // Moins vaste qu'aujourd'hui mais bien plus maternelle, / Son vivant souvenir me remplit de ses voix ».

Exigences de la muse
Cette seconde partie, qui fait cent pages et qui compte une cinquantaine de poèmes, est plus complexe. On peut quand même y relever un certain nombre d’étapes. Au départ, Ferland décrit le travail du poète en lien avec son environnement urbain : bien que Montréal ne soit pas propice à la poésie à cause des distractions, cette ville qui est née d’une idée, d’un rêve, qui fut presque un poème dans la tête de quelques hommes, est digne en tous points d’inspirer le poète. « Toi, la belle Cité, regarde ton matin, / Vois ceux qui t’ont fait naître en leur rêve divin / Car tu fus dans leur rêve avant d'être une ville / Avant ton premier fort, ta semence fertile / Avant ta prime messe et les mots de Vimont / Qui vit les grands amours qui de toi sortiront / Qui levant vers les bois son regard de prophète / Vois la vierge Forêt dans sa beauté muette Reculer sous le fer des bûcherons de Dieu / Pour laisser les clochers pointer vers le ciel bleu. » Suivent un certain nombre de poèmes qui nous rappellent l’histoire de la ville : sa naissance mystique en France, son érection sous le sceau de la foi, la lutte contre les Indiens, le courage des premiers paysans, normands et poitevins, la présence pacifiante des Sulpiciens et courageuse des Jésuites.

Dans la partie suivante, teintée de nostalgie, Ferland décrit d’abord une culture disparue, celle des nobles : « À suivre trop l’Anglais dans sa folle abondance / Les nobles appauvris n’eurent plus que leur nom ». Il évoque aussi certains lieux disparus ou transformés : la Petite rivière emprisonnée sous terre, l’ancienne rue Notre-Dame où l’on « venait rêver en lente promenade », le jardin Legris que « le Progrès a tué », l’ancienne rue Saint-Urbain qui « avait plaisant visage / Avec son air bourgeois et ses jolis pignons », la place Neptune qui « invitait les amis du clair de lune / À se chanter tout bas la romance du cœur ». Il raconte aussi certaines coutumes d’autrefois : les pique-niques à l’Ile Sainte-Hélène, la majesté de la Fête de la Reine, « jour de joie […] sans pareil », la Fête-Dieu, et toutes ces « joies de la ville » : défilés patriotiques, soirées d’opéra, concerts dans les parcs, carnavals… Il critique le progrès, sans tomber dans un rejet du présent ; il constate que le bruit et l’effervescence, que l’ancien et le nouveau, que les usine-enfers et les clochers se côtoient… Parfois, son amour de Montréal est dit sur un ton très lyrique. Il aime sa beauté nocturne : « Je suis belle le soir et j’étonne les yeux / Avec mon fleuve sombre et mes ponts et mes gares; »; ou encore : « La Ville s’assourdit sous le ciel étoilé; / Les Couvents vont dormir dans la nuit qui commence »

Il termine cette partie en rendant hommage à Jeanne-Mance, aux Augustines, à Mère d’Youville, à Duvernay…

Plusieurs poèmes sont datés des années 1940-1941. On peut supposer que les autres, presque jamais datés, ont été écrits entre 1910 et 1940. Ferland avait-il lui-même projeté de publier ce livre? On peut le croire. Ferland, qu’on classe trop vite comme poète du terroir, démontre son amour indéfectible de la ville de Montréal. Il n’a pas le regard social d’un Clément Marchand, son vers est toujours modeste bien que très précis, son inspiration est très fin du dix-neuvième siècle, et malgré tout je persiste à croire qu’il mérite mieux que l’oubli total dans lequel on le tient, ne serait-ce que sa poésie n’a pas la lourdeur de celle des Lemay, Fréchette, Chapman, Beauchemin…

Albert Ferland sur Laurentiana
Les Horizons
Le Terroir
L’Âme des bois
La Fête du Christ à Ville-Marie
Montréal ma ville natale
Femmes rêvées

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