24 mars 2010

Escales

Rina Lasnier, Escales, Trois-Rivières, s.n., 1950, 149 pages.

Le recueil compte sept parties sans titre, plus quatre poèmes isolés : « Escales », « Ève », « Psyché » et « Les cailloux blancs ». La valeur du recueil tient en grande partie à ces quatre poèmes.

La poésie de Rina Lasnier n’est pas facile : elle contient une profusion de symboles et beaucoup de références bibliques, emprunte plein de méandres d’où le sens émerge à petit pas. Plus encore, pour le lecteur moderne, la tension qui anime la poète (l’amour mystique versus l’amour humain) nous semble tellement irréelle! Le fil conducteur qui doit relier le tout est, il me semble, souvent effacé derrière des digressions qui ont bien peu à voir avec l’essentiel. À force de brouiller les pistes, la poète finit par brouiller le sens de son recueil.

On comprend, dès le poème « Escales », que l’une des escales dont parle Lasnier, c’est celle qui consiste à quitter le monde de l’idéal pour habiter celui des vivants : « J’ai oublié la hauteur et ses gradins nus, / L’élargissement de ses voies sans affût / Pour éprouver le poids de vos amours brèves ». Ce tiraillement entre le ciel et la terre est le principal motif d’Escales : « Il a voulu renaître / Très loin de la lumière. / Il a voulu goûter l’amour / Obscur où n’entre pas le jour. » Qui dit « escale » dit arrêt passager. Il faut donc commencer par poser le pied, ce qui semble difficile pour Lasnier. Rejoindre le réel, c’est rejoindre l’amour : « Nous cherchions notre amour dans la gloire du jour / Et nous avons touché la nuit des astres séparés. » L’amour ne dure que le temps de l’escale : « Alouette! Alouette! Avons-nous le temps d’aimer / Et dans le miel des blés de combler nos amours? » Ou encore : « Garde ton ombre tournée vers ton cœur / Toi qui sais le vrai goût de la douleur; / Détruis le chemin des étoiles en cours, / Car j’ai pour voyage irréel… l’amour. » Ne serait-il pas préférable de retourner dans l’univers de l’irréel (le spirituel, l’intellectuel, l’imaginaire…)? « Remontons vers l’entre-jour des ciels à venir, / O cher Compagnon de la première blessure, / Joignons nos âmes dans la nudité de mourir / Et de n’être à l’amour qu’une fuite pure! »

À peu près au centre du recueil se trouve un long poème intitulé « Ève ». Je cite quelques vers qui vont donner une idée de la nouvelle attitude du poète face à la vie : « J’ai détruit la légende et la durable enfance » ; « J’ai changé l’air en un fardeau fiévreux / Où tout respire et partage ma mort »; « O beauté! Me voici pour toujours absente / De la perfection et de l’exemple! »; « J’ai refusé l’accord et le témoignage, / Que j’aille donc enfanter sur la pierre du pâturage! » Cette Ève a donc quitté son univers de la perfection et s’est engagée dans le monde des hommes, et ce choix l’angoisse : « Mon Dieu! J’ai peur de ce premier départ humain » Vivre dans le réel, c’est accepter sa vulnérabilité, la souffrance et la mort : « O grand dieu tonnant d’amour et de haine, / Ne broie point cette écorce virginale ». Ce séjour terrestre, peut-être suffit-il de le vivre intensément pour retrouver les hauteurs qu’on vient d’abandonner : « Je ne suis pas de cette fin agenouillée / Ni du faux feu des automnes ornementals, / Mais de ce défi et de cette cime foudroyée, / de cette mort au bout d’une épée de flamme. »

Dans l’avant-dernier poème du recueil, on assiste à une représentation du mythe de Psyché. Dans ce long poème, Lasnier donne la voix à plusieurs figurants. Voici la trame : en trouvant l’amour, Psyché a trouvé son équilibre : « Je ne suis plus Psyché debout dans l’absence de moi-même ». Pourtant cet amour ne peut la satisfaire complètement : « Eros, ta main sur moi ne cesse de me former un corps / Et ton souffle sur moi ne cesse de le détruire ». Psyché voudrait connaître l’amant qui la visite toutes les nuits. La Nuit, personnage de la fable, l’invite à la prudence : « Dors en moi comme la feuille dans sa croissance ». La Lampe, au contraire, la pousse à sortir de sa torpeur : « C’est assez de cette reddition dans l’absence de ta blancheur, / C’est assez de ce rapt silencieux au souffle du baiser! » Le désir de connaissance est si fort (comme chez Ève) que Psyché est prête à renoncer à l’amour d’Éros : « Mais je détruirai ce scandale et cette contradiction / De l’ombre s’appropriant la splendeur et la vision. / Par l’ivresse lucide de l’œil, je retrouverai l’éblouissement. » Éros l’ayant abandonnée, elle reconnaît sa faute et pleure sur son sort : « J’ai détruit ton amour pour fixer ta beauté.» Et encore : « Que ma pensée cesse de m’imposer ma douleur, / Et que je me disperse dans l’espace comme la couleur. » Pourtant, elle assume sa déchéance : « Ah! Couvre-moi de ta pitié comme d’une lèpre / Pour me laisser l’amère préférence de mon abjection, / Mais dans le sillage blanc et l’allée de l’absence / Que je sente encore le frémissement de l’aile immense, / Et dans mon sang, la course immobile du dieu. » Le poème se termine par un appel lancé à son amant : « Je cherche dans la spirale et le vortex de la montée / La foudroyante paix de tes ailes renversées… ». Psyché va retrouver l’amour. Cet amour, c’est celui d’un dieu.

Le recueil se termine par « Les cailloux blancs », un quatrain qui est lui-même évocation d’un nouveau départ, donc de nouvelles escales : « Nous retrouverons l’orient aux cailloux des étoiles. »

Quelques critiques
« Le recueil suivant, Escales, son plus riche aussi, et son plus personnel, est l’œuvre du retour à la mesure humaine, dans le secret désenchantement d’un rêve trop pur et trop haut. » (Gilles Marcotte, 1955)

« Plaintes d’un cœur qui a préféré renoncer à l’amour humain plutôt que de s’y souiller » (Samuel Baillargeon)

« Le recueil ESCALES vaut surtout par trois grands poèmes : Escales, Ève, Psyché. Tous les trois gravitent autour de la même idée : la nécessité de s’arracher à l’extase, de quitter la « cage de cristal », de s’élever dans le souffle ascendant de la souffrance quotidienne, fut-ce au risque de se brûler les ailes comme Icare ou, au contraire, d’errer dans les humbles terres de l’amour. » (Bessette, Geslin et Parent)

« La permanence des oppositions constatées au cours de notre étude — bien que le repérage de celles-ci soit loin d'être exhaustif par rapport à l'ensemble du recueil — permet peut-être de tracer quelques jalons dans une perspective plus synthétique de la lecture d'Escales. L'instabilité, la métamorphose, la mobilité qui caractérisent maints thèmes et images et qui rendent difficiles la saisie d'une continuité de la pensée, pourraient de prime abord être perçues comme des particularités baroques inhérentes aux premières étapes de l'œuvre. Mais non : elles s'inscrivent dans Ia nature même de l'univers imaginaire de Rina Lasnier puisqu'elles perdurent dans les œuvres postérieures. » (Paul Chanel-Malenfant)

« Quel est donc l'obstacle intérieur qui sépare à ce point Rina Lasnier d'elle-même qu'il lui faille appeler de tous ses vœux une plongée au sein du réel et parmi les hommes? Sur le plan individuel, on ne peut que soupçonner une préférence spontanée pour la vie contemplative, la paix, la solitude peut-être. Collectivement, il serait inexact de dire que les autres poètes de sa génération, et notamment Anne Hébert, Saint-Denys Garneau, Alain Grandbois, partagent ce goût. Ce que l'on peut par contre affirmer d'eux tous, c'est que (pour des raisons que de nombreux critiques ont depuis dévoilées, par des méthodes convergentes) l'habitation du réel, pour eux, fait problème. Chez Rina Lasnier, on constate à la fois un brûlant amour du donné et une volonté de distance par rapport à lui, qui sans doute repose sur l'indéracinable dualisme de l'esprit et de la matière, culpabilisant quiconque s'attache au monde. » (Éva Kushner)


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1 commentaire:

Lali a dit...

Rina Lasnier que j'aime tant!
Et ESCALES fait partie des deux recueils publiés chez Fides qui réunissent la grande partie de son œuvre...