21 mars 2010

Rue Deschambault

Gabrielle Roy, Rue Deschambault, Montréal, Beauchemin, 1967, 260 pages (1re édition : 1955)

Quand Gabrielle Roy publie Rue Deschambault, elle est déjà une auteure célèbre. Elle avait écrit Bonheur d'occasion (1945), La Petite Poule d'eau (1950) et Alexandre Chenevert (1954). Son œuvre manitobaine était amorcée.

Voici un recueil de nouvelles qui a une grande unité. Toutes les histoires ont la même narratrice, Christine, une toute jeune fille, toutes portent sur elle et sa famille, et elles sont présentées de façon chronologique. Le tout compose un merveilleux tableau de famille. Le cycle manitobain se poursuivra dans La Route d'Altamont (1966), Un jardin au bout du monde (1975), Ces enfants de ma vie (1977), De quoi t'ennuies-tu, Évelyne? (1982) et La Détresse et l'Enchantement (1984).

Les deux nègres
La famille de Christine entretient des liens très étroits avec ses voisins, les Guilbert. Quand la mère de Christine, pour régler les fins de mois, décide de prendre en pension un « Nègre », elle est bientôt imitée par madame Guilbert.

Petite misère
« Petite Misère », c’est le surnom que son père lui avait donné. Un jour, celui-ci la réprimande et elle se réfugie dans sa chambre. Personne, et même sa mère au souper, ne réussit à la faire descendre. Pour l’amadouer, son père lui confectionne une tarte à la rhubarbe.

Mon chapeau rose
Christine passe ses vacances à la campagne. Elle ne quitte pas un chapeau rose que sa mère lui a acheté. Chez sa tante, elle s’ennuie, fait une fugue et passe l’après-midi avec deux personnes âgées.

Pour empêcher un mariage
Christine et sa mère se rendent en Saskatchewan pour empêcher Georgianna, la plus vieille des filles, de se marier. Rien n’y fait. Christine s’interroge sur l’amour et le mariage.

Un bout de ruban jaune
Odette, sa sœur de 20 ans, profite de ses derniers moments de liberté avant d’entrer chez les sœurs. Elle se défait de tous ses biens; Christine lorgne un ruban jaune.

Ma coqueluche
Immobilisée par la maladie, Christine passe tout un été dans un hamac à rêvasser.

Le Titanic
C’est l’orgueil qui aurait été la cause du naufrage du Titanic. Christine s’interroge sur la volonté des hommes et celle de Dieu.

Les déserteuses
Sa mère, une nomade dans l’âme, envers et contre tous, entreprend un voyage au Québec avec elle. Elles revoient des anciens parents et une amie d’enfance.

Le puits de Dunrea
Son père, fonctionnaire, travaille auprès des immigrants. Il a un faible pour la communauté des Ruthènes. Quand un grand feu se déclare, il doit se réfugier dans un puits.

Alicia

Sa sœur Alicia, celle à laquelle elle est le plus attachée, perd peu à peu la raison, à la suite d’une fièvre.

Ma tante Thérésina Veilleux
Tante Thérésina souffre d’asthme chronique. Son oncle Majorique et elle font le rêve d’aller vivre en Californie. Ils y parviendront après de multiples déménagements d’un bout à l’autre du Canada.

L'Italienne
Des Italiens viennent s’établir près de chez eux. Leur vie en est quelque peu changée tant ceux-ci mettent de l’exubérance dans tous leurs gestes.

Wilhelm
Wilhelm, un immigrant hollandais, âme sensible, devient le premier amoureux de Christine.

Les bijoux
Pendant une période, rien ne fascinait plus Christine que les bijoux, les parures… En écoutant sa mère, elle comprend que cette attitude contribue à inférioriser les femmes.

La voix des étangs
Le soir, dans le grenier, en écoutant le bruit de l’étang, elle découvre qu’elle veut devenir écrivain.

La tempête
En pleine tempête hivernale, avec ses cousins et cousine, elle entreprend un voyage de 12 milles.

Le jour et la nuit
Contrairement à sa mère, tôt levée, son père, déjà vieux, vit la nuit : il voudrait tant que ses enfants l’accompagnent et allègent sa solitude.

Gagner ma vie
Ses études achèvent. Sa mère la convainc de devenir institutrice. Son premier poste, elle l’obtient à Cardinal, petit village qui a mauvaise réputation.

Ce recueil demeure l’une des œuvres les plus fortes de Gabrielle Roy. À part Monique Proulx, je ne vois personne qui aurait fait aussi bien qu’elle dans le genre de la nouvelle. Comme Évelyne le dit dans De quoi t’ennuies-tu Évelyne?, « ce qui fai[t] une bonne histoire, propre à saisir le cœur, [c’est] malgré tout la vérité: vérité des personnages, vérité des lieux, vérité des événements». Et elle aurait pu ajouter : « vérité des sentiments ». C'est ce que Gabrielle Roy n'a jamais cessé de faire.


Extrait
J'allais encore souvent dans mon grenier, même quand je fus une élève studieuse, même quand je fus un peu plus âgée et au bord de ce qu'on appelle la jeunesse. Qu'allais-je faire là-haut ? J'avais seize ans, peut-être, le soir où j'y montai comme pour me chercher moi-même. Que serais-je plus tard ? ... Que ferais-je de ma vie ? ... Oui, voilà les questions que je commençais à me poser.
Sans doute pensais-je que le temps était venu de prendre des décisions au sujet de mon avenir, au sujet de cette inconnue de moi-même que je serais un jour.
Et voici que ce soir-là, comme je me penchais par la petite fenêtre du grenier et vers le cri des étangs proches, m'apparurent, si l'on peut dire qu'ils apparaissent, ces immenses pays sombres que le temps ouvre devant nous. Oui, tel était le pays qui s'ouvrait devant moi, immense, rien qu'à moi et cependant tout entier à découvrir.
Les grenouilles avaient enflé leurs voix jusqu'à en faire, ce soir-là, un cri de détresse, un cri triomphal aussi... comme s'il annonçait un départ. J'ai vu alors, non pas ce que je deviendrais plus tard, mais qu'il me fallait me mettre en route pour le devenir. Il me semblait que j'étais à la fois dans le grenier et, tout au loin, dans la solitude de l'avenir; et que, de là-bas, si loin engagée, je me montrais à moi-même le chemin, je m'appelais et me disais: « Oui, viens, c'est par ici qu'il faut passer... »
Ainsi, j'ai eu l'idée d'écrire. Quoi et pourquoi, je n'en savais rien. J'écrirais. C'était comme un amour soudain qui, d'un coup, enchaîne un cœur; c'était vraiment un fait aussi simple, aussi naïf que l'amour. N'ayant rien encore à dire... je voulais avoir quelque chose à dire...
M'y suis-je essayée sur-le-champ ? A cet ordre baroque, ai-je tout de suite obéi ? Un doux vent de printemps remuait mes cheveux, les mille voix des grenouilles emplissaient la nuit, et je voulais écrire comme on sent le besoin d'aimer, d'être aimé. C'était vague encore, bienfaisant, un peu triste aussi.


Gabrielle Roy sur Laurentiana

Bonheur d’occasion
La Petite Poule d’eau
Alexandre Chenevert
Rue Deschambault

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