29 décembre 2018

Hélas! les vieux noëls...

Lundi, 30 décembre 1895.

Hélas! les vieux noëls, les naïfs cantiques — ces émouvantes et chères traditions du passé, — s'en vont donc eux aussi !
On ne les retrouve plus que dans les récits et les contes, et c’est en vain que le cœur, ému par ces réminiscences, demande aux échos de lui répéter les chants simples et beaux, rien ne se fait entendre. . .
On crie de tous côtés que la foi s’en va, qu’elle n’est pas aussi vivace, aussi ardente qu’aux anciens jours. Eh! mon Dieu! que fait-on pour l’activer? pour ranimer l’étincelle qui luit encore au milieu des cendres refroidies?
Il faut quelque chose qui frappe droit au but, un moyen infaillible et sûr qui aille au cœur, et ce moyen, ce n’est pas tant d’éblouir l’esprit comme de toucher l’âme.
Il faut ramener l’impie ou l’indifférent aux jours pleins de foi de son enfance; à ce temps béni où il était si heureux de croire, et ce retour fera plus pour son âme que tout le reste.
Qu’est-ce que ces magistrales interprétations de classique musique, données cette année dans la plupart des églises, qu’est-ce que tous ces flonflons d’orchestre ont dit à l'homme du monde, allé à la messe de minuit pour oublier ses affaires et retremper son âme en retrouvant les émotions d'autrefois?
Ils l’ont laissé indifférent, ennuyé, éprouvant un vague désappointement de ne pas ressentir les sensations qu’il espérait.
Qu’ont-ils dit à celui qui ne croit plus? D’autres chants auraient peut-être, en évoquant les souvenirs de son enfance, éveillé des regrets, excité des remords, mais ses oreilles seules ont été amusées et son cœur est demeuré insensible.
Qu’ont-ils dit à la mondaine? Ils ne l’ont pas distraite, croyez-moi, une seule fois de sa toilette.
Et qu’ont-ils dit au pauvre? Ils ne lui ont certes pas fait oublier sa pénible condition; ils ne lui ont pas parlé de Jésus dans sa crèche, de Dieu fait homme, humble et misérable comme lui, pour l’encourager et lui enseigner l'exemple de la souffrance.
Ah ! gardez donc vos superbes orchestrations, vos chants savants pour les autres fêtes, et donnez-nous une fois, une seule fois par année, nos chères pastorales, si poétiques et si mélodieuses, qui vont au cœur et le fondent si délicieusement.
Oh! les douces et salutaires impressions d’une messe de minuit comme celle-là! les bonnes larmes qu’elles mettent aux yeux, et les ferventes prières que murmurent les lèvres!
Comprendra-t-on jamais tout le bien moral qui résulte de ces solennités?
Je le dis parce que je le sais, je le dis parce que c’est le cri de tous, et que je suis aujourd’hui l’interprète de la grande majorité: Redonnez-nous nos antiques messes de Noël!

* * *

En certaines églises, on serait tenté de croire, si l’on en juge par les prix exorbitants, demandés pour les sièges, que la messe de minuit est une spéculation.
C’est le même prix qu'au théâtre, et la comparaison ne s'arrête pas là, puisque j’ai vu des hommes se rendre à l'église en cette occasion, vêtus de leur habit de gala.
Eh ! quoi, tout cela pour honorer celui qui eut pour abri une étable, pour édredon, un peu de paille? Ah! que le contraste fait réfléchir.
Oui, c’est pour ce même Dieu qui n’eut jamais une pierre pour reposer sa tête, lui qui est venu surtout pour les pauvres, qu’il faut payer à prix d’argent le privilège de venir l’adorer dans sa crèche? Étrange paradoxe!
Aussi, les déshérites des biens de ce monde se trouvent-ils bannis de ces lieux.
Dans ces nefs resplendissantes de richesse et d’élégance, l’humble blouse du savetier ferait tache. Et le charpentier Joseph frapperait en vain à la porte: « Ils n’ont plus de place, » pourrait-il répéter comme autrefois, il y a deux mille ans, en une pareille nuit...
Il y a de nobles exceptions.
À la cathédrale, notamment, le prix très modique des places ne varie en aucune occasion. C’est toujours dix sous pour le meilleur siège, en quelque endroit que vous le choisissiez.
Et pourtant, sur cette coupole de la grande cathédrale, une dette de deux cent mille dollars demanderait à être amoindrie...
Mais on a raison, la maison de Dieu ne doit être qu’un lieu de prière, où le pauvre et le riche puissent également se présenter devant Lui. (Françoise [Robertine Barry], Chroniques du lundi, p. 323-325)

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