11 août 2016

Les aurores fulminantes

Suzanne Meloche, Les aurores fulminantes, dans Imaginaires surréalistes, Montréal, Les Herbes Rouges, 2001, pages 36 à 80, postface de François Charron (1re édition : Les Herbes rouges, no 38, 1980, 42 pages.)

Je ne suis pas entré en toute innocence dans Les aurores fulminantes. Je viens de lire La femme qui fuit de la petite-fille de l’auteure, Anaïs Barbeau-Lavalette, et j’ai revu l’immense film de sa mère, Manon Barbeau, sur les Enfants de Refus global.

Meloche n’aurait pas signé Refus global pour des raisons plus personnelles qu’idéologiques, si je me fie au roman La femme qui fuit : elle était frustrée que Borduas refuse d’intégrer quelques-uns de ses textes et elle trouvait que l’écriture du manifeste n’était pas assez aboutie. Sept femmes l’ont signé : Madeleine Arbour, Françoise Riopelle, Françoise Sullivan, Louise et Thérèse Renaud, Marcelle Ferron, Muriel Guilbault.

Le recueil a été retrouvé dans les archives de Borduas quelques années après la mort du maitre, survenue le 22 février 1960. Suzanne Meloche le lui avait fait parvenir le 21 octobre 1949. C’est Marcel Barbeau qui aurait fait les démarches pour que le recueil de son ex-femme paraisse aux Herbes rouges en 1980.  

Ce qui ressort d’une première lecture, c’est la grande place du « je ». Un « je » martelé, accompagné le plus souvent d’un verbe qui traduit la volonté de changement et le désir d’agir. Ainsi dans le premier poème : « je sens, je tends la main, j’ai envie, je touche, je perçois, je bois, je recueille ». L’autre a peu de place dans ce défilement de « je », même quand l’auteure évoque le désir sexuel : « Je m’enroule à l’odeur des roses blanches / dans l’attitude prostituée des genèses triomphantes. » Le plus souvent, l’autre n’existe pas pour lui-même mais comme agent de libération ou partenaire d’émancipation, comme dans ce poème où elle évoque un « homme au bord de la danse » qui la regarde s’éclater sur la piste.

Il y a à l’intérieur de ce « je » entravé, dépossédé, un trop plein difficile à porter : « Ô torrides esclavages! / Que brûle le prisme inquiet des tours cinglantes ». Le « donjon des donzelles endimanchées » n’est pas pour elle. Il n’en résulte pas une accusation, une colère, un sentiment de révolte inhibiteur.  Cet état donne plutôt lieu à la volonté dure d’en découdre avec toutes les entraves : « Je possède le noyau de la maturité. / Je bois le sucre des récompenses. / Torche sibylline, orge coupant, / Ô longue apostrophe des mâtures! »

Beaucoup de souffrances on le devine, mais pas d’apitoiement. Ce qui compte pour la poète, c’est de fuir une situation intenable, de se libérer de cette « brin de poubelle » : « Adieu escargots sous la carpe élastique. / Mensonges dévorants. / Adieu croconphiles, sampouloques, mirconsoles. / Adieu carlipèdes tuméfiés, tumeurs échancrures / vernissage maculé / Adieu colossales fourberies d’esplanades. / Retournoiements chatouilleux des ventres de plume. / Faibles embauchages à la gangrène d’estropié! »

Et bien entendu, il y a cette « aurore fulminante », comme ligne d’horizon pour aiguillonner son désir : « Voici l’heure au parfum d’ébène. / Voici l’auge comme une étoile céramique. / La tendance volupté au miroir de l’accomplissement. » La danse incarne ce moment de liberté fulgurante auquel elle aspire  : « Je danse comme un maniaque / joyeuse acrobatie de mousseline. / Les bras, la jambe / le cou vers la pointe des aspirations. / Soupir, âcreté du sang / dans le tourbillon. / Vent, tambour de cachemire, / éperonne les cuisses martelées. / Nudité de chair-frisson / au rythme hallucinant. / Barbare, cœur de bronze. / Peau pantelante. / Jeu, jeu miroir d’écume. »

Comme on le perçoit dans les extraits, Meloche ne craint pas de transgresser les tabous de son époque, surtout en évoquant explicitement le corps : les « couchers libidineux », les « organes courroucées », la « verge de ta perfidie », la « carlingue incestueuse », les « bouches alanguies », le « tremblotti de ma chair »... Comme Gauvreau, avec qui elle a entretenu une relation amicale et littéraire, elle invente des mots quand elle ne trouve pas celui qui convient : « sulporal, macambres, escandres, ligation, épervielle, hycore… »

C’est toujours difficile de juger de la valeur d’une œuvre qui se donne autant de libertés. Disons simplement que certaines libertés verbales, souvent tonitruantes, peuvent sembler parfois un peu gratuites, ce qu'un éditeur compétent aurait pu corriger. Pourquoi n’a-t-elle pas été publiée en 1949? Retournons au contexte. Gauvreau non plus n’était pas publié en 49. Presque tous les recueils de poésie étaient édités à compte d’auteur. Thérèse Renaud avait publié Les sables du rêve en 1946 et Paul-Marie Lapointe, Le vierge incendié en 1948 grâce à de généreux amis plus âgés. Refus global est lancé le 9 août 1948 et Borduas perd son poste de professeur le 4 septembre. Comment aurait-il pu aider une auteure à ce moment difficile de sa vie ? Le recueil méritait-il d’être publié? Certainement. Meloche a quand même une voix qui détonne au cœur de la grande noirceur.

En guise d’extrait voici le dernier poème du recueil :

Ô lac redouté des tendresses souveraines
comme des yeux de velours.
Matin trop près du cœur.
Aile naissante au lancement magnifique.
J’attends les auréoles
récompenses des évasions solitaires.
L’aurore incandescente, merle debout
à la note éparpillée,
comme un ruisseau dégoulinant
en colonnades blanches.
Si près des heures heureuses.
Émoi, sensible étreinte de mes paumes
entre les éléments fournis de mes rêves.
Je pige enfin à l’eau sablonneuse
comme une cuillère de soleil.

Voir aussi Les automatistes

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