14 décembre 2018

Lill


Gaétane Beaulieu, Lill, Montréal, Chez l’auteure, 1929, 205 p.

Lill est une petite fille de 4 ans dont les parents, Berthe et Louis, ne s’occupent guère. Leur mariage bat de l’aile. C’est plutôt Paul, le frère de son père, qui veille sur elle. Cet oncle, célibataire écrivain, qui est aussi le narrateur, s’est installé dans la famille, à la demande de son frère, le temps de passer l’hiver. Et c’est lui qui hérite de cette enfant qu’il adore quand la mère s’enfuit et que le père se suicide. L’été venu, avec Catherine, la bonne, ils déménagent à la campagne, dans un chalet près d’un lac, à Oka. Le narrateur, fou de sa petite nièce, raconte  une série d’événements anodins qui émaillent leur vie : vagabondage dans la campagne, création d’un « musée des sciences naturelles » dans le hangar,  visite d’un vieil homme qui va mourir, cueillette de fraises… L’arrivée de la tante Louise et de son fils Lu vient à peine modifier la routine, sinon qu’il se crée une belle complicité entre les enfants. S’ajoutent d’autres « aventures » tout aussi enfantines. C’est avec Lu et sa poupée Lou que Lill discute des traumatismes qui ont perturbé son enfance. L’automne arrive et le temps est venu de plier bagage et de retourner en ville.

À la lecture de ce résumé, on devine que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel. Le seul problème, susceptible de créer de l'intrigue, a lieu dans les premières pages et Beaulieu l’expédie sans jouer dans le pathos. Bien entendu, l’auteure aurait pu s’attarder sur les malheurs de Lill. Elle a choisi une autre voie, celle de la résilience.

Le mot « chronique » conviendrait mieux à cette histoire. Le narrateur, souvent en position d’observateur, rapporte sur un ton amusé tout ce que fait et raconte sa jeune protégée. Le ton change momentanément quand l’enfant discute avec son cousin du traumatisme qui a bouleversé sa jeune vie, ce dont elle semble bien consciente. (voir l’extrait).

Louis Dantin a raison de reprocher à Gaétane Beaulieu d’avoir mis dans la bouche de cette enfant certaines réflexions et un langage pas tout à fait de son âge : « Si la personne de Lill est très naturelle, sa conversation l’est beaucoup moins. Elle dépasse de beaucoup la portée probable d’une intelligence de quatre ans, tout en s’exprimant en formules qui semblent au-dessous de cet âge. Et comme les monologues de Lill occupent une bonne part du volume, ils y répandent un peu d’artificiel, empêchent la sensation d’une vérité complète. C’est très bien d’avoir éclairé la psychologie enfantine, mais fallait-il qu’elle s’exprimât par la bouche même de l’enfant ? » (Lire sa belle critique)

Ce livre a reçu des critiques presque dithyrambiques de Valdombre (p. 69), d’Albert Laberge dans Peintres et écrivains d'hier et d'aujourd'hui (p. 149 et suivantes) et une critique plus mitigée d’Alfred Desrochers dans Paragraphes (p. 13 et suivantes).

Extrait
— « Moi, quand la sera grande... grande comme mon oncle Paul, déclare Lill, qui profite du dépit boudeur de Lu pour placer enfin quelques mots, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! »
Cette déclaration inattendue, faite avec une petite voix frémissante, me jette dans un rire fou qui bouleverse toute la maison. Riquet aboie avec rage; Louise m’interroge en vain; Catherine proteste contre cet excès de vacarme en claquant ses armoires; les petits, leur dos à la vitre maintenant, me regardent, effarés. Puis, Lu se déride: il se met à rire sans savoir pourquoi, avec son insouciance de petit bonhomme qui aime la joie. Lill, elle, a compris: « Oui, quand l’aura poussé l’haute, l’haute, la sera un l’homme! » réitère-t-elle brusquement, et ses yeux d'ombre fixent les miens avec un regard que je n’y avais encore jamais vu. En une seconde, je lis clairement ce qu’ils disent: la blessure faite involontairement à la petite âme sensible, l’étonnement de n’être pas comprise par l’oncle Paul, qui rit comme si c’était très drôle ce que Lill vient de dire, alors que c’est le plus cher désir de son petit cœur de quatre ans! Et pour n’avoir pas songé plus tôt que les idées des enfants, si baroques puissent-elles nous paraître, n’en sont pas moins des idées mûries, réfléchies et chéries par eux, des idées que leur logique enfantine approuve, des idées créées dans un petit monde où nous avons vécu, dont nous sommes sortis et que nous ne pouvons plus comprendre, mais qu’il faut bien prendre garde de ne pas détruire, pour n’avoir pas songé à tout cela, il me faut aussitôt, si je ne veux pas être exclus désormais des confidences de Lill, trouver une raison quelconque à mon rire de tantôt. (p. 120-121)

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