8 août 2007

Patrie intime

Nérée Beauchemin, Patrie intime, Montréal, Librairie d’Action canadienne-française, 1928, 199 pages.

Le recueil de Beauchemin s’ouvre et se ferme sur des odeurs. Dans le poème liminaire, « Prélude », l’auteur souhaite que son recueil soit comme une ancienne maison paysanne qui distille des parfums agrestes. Dans « Dernier bouquet », poème épilogue, toutes ses sources d’inspiration composent un bouquet, une somme poétique et un bilan humain.

Le recueil est divisé en quatre parties.

Patrie intime
La patrie intime du poète se réduit à un « petit cercle d’horizon ». Au cœur, on trouve la maison paysanne, bien campée dans la nature, à portée d’oreille de l’Église. Ici se perpétue la tradition française. Ces poèmes décrivent un monde idéalisé en reprenant les motifs habituels du terroir : la maison, le laboureur, la glaneuse, l’aïeule, la mère, le nouveau-né, le ber, le dévidoir, les aiguilles.

Au grand soleil des champs
Le point de départ, c’est la nature, mais non la « grande nature » à la manière de Desrochers, même si un poème prend comme sujet le Saint-Laurent. C'est parfois la nature agricole, celle du semeur, celle des champs, mais le plus souvent la nature telle qu’on la voit dans les jardins, aux abords des routes. Les oiseaux y sont légion - et même des rossignols! ; les arbres font aussi l’objet de plusieurs poèmes. Certains poèmes ont une portée symbolique : le Saint-Laurent et l’érable reflètent le destin sinon les caractéristiques du peuple canadien-français : calmes, courageux, forts.

Au rythme du clocher
Ce qui étonne, c’est la profondeur de la foi de l’auteur. Plusieurs poèmes sont des prières ou des chants religieux dans lesquels il célèbre son Créateur ou encore il lui demande humblement d’intercéder pour lui ou ses frères. « Viens du couchant, viens de l’aurore, / Viens, Esprit, viens du ciel des cieux, / Esprit que le silence adore, / Esprit des chants harmonieux. » D’autres poèmes évoquent des lieux saints, des offices religieux, des rites, des officiants. Ici, la religion est vécue pour elle-même, sans relent idéologique, pour sa beauté, comme espérance.

À ma plus doulce France
Seuls quelques poèmes réfèrent à son amour de la France. « Ma France, c’est mon pays »; « Moi je suis Français d’abord ». L’image qu’il véhicule de la France semble peu correspondre à la réalité : va pour la vieille langue et la douceur du paysage, mais dire qu’elle « est le ciel où se dessine / La croix du clocher natal » semble plutôt une vue de l’esprit. Quelques poèmes sont consacrés à la glorification des figures de l’histoire (Brébeuf, Montcalm, Papineau, Crémazie), d’autres à évoquer des événements ou des « circonstances » qui nous sont étrangers aujourd’hui.

Beauchemin a publié ce recueil deux ans avant sa mort, trente et un ans après les Floraisons matutinales. Il reprend là où Pamphile Lemay a laissé. Va-t-il plus loin? Je ne pourrais l’affirmer. Disons, comme le titre l’indique, qu’il est plus intime, moins « officiel ». Il a davantage le sens du rythme, de la petite touche musicale. C’est un poète du terroir, mais non un poète de la terre, du « labourage et des semailles ». C’est la nature qui lui parle. Il était médecin et devait se déplacer dans la campagne au chevet de ses malades. Il semblerait que ses poèmes naissaient souvent au cours de ces promenades. Chose sûre, il était très sensible aux chants des oiseaux. Plus encore que la nature, le sentiment religieux (plus que la religion) est à l’origine de plusieurs poèmes. Enfin, comme tous bons terroiristes, il a écrit aussi quelques poèmes patriotiques, un patriotisme intime pour ainsi dire.

Le problème avec Beauchemin, c'est qu’il est difficile de trouver quelques très bons poèmes qui porteraient le recueil, qui lui donneraient sa couleur et son identité. Tout est un peu égal, l’inspiration et l’écriture demeurant trop modestes tout compte fait. ***½


LA PRIÈRE DU VIEILLARD

Vers cet éternel lendemain,
Dieu des temps, c'est toi qui me pousses;
Dans la douceur de la secousse,
Je sens la douceur de ta main.

Comme un enfant, l'âme ravie,
Je m'abandonne à ta bonté,
Et je bénis la volonté
Qui prolonge encore ma vie.

D'un esprit lucide, je crois
En la grandeur du privilège
Et de la grâce qui m'allège
Le poids de mes dernières croix.

Malgré la crainte coutumière
Qui me fait trembler devant toi,
C'est avec la plus vive foi
Que je marche vers ta lumière.

1 commentaire:

Le Flâneur a dit...

L'analyse est très juste. J'ajouterais que Nérée Beauchemin a publié ce dernier recueil ayant pour thème "la petite patrie" en réponse aux encouragements de son ami l'abbé Joseph-Gérin Gélinas de Trois-Rivières. À la fin de sa vie, Beauchemin a été un des principaux promoteurs du régionalisme en Mauricie avec Joseph-Gérin Gélinas, Albert Tessier et Louis-Delavoie Durand notamment.