1 juin 2012

Orage sur mon corps


André Béland, Orage sur mon corps, Montréal, Éditions Serge Brousseau, 1949, 179 pages.

Les bouquinistes le présentent comme le premier roman homosexuel publié au Québec. Chose rare, le roman est suivi de neuf poèmes.

Julien Sanche a été renvoyé de son collège sous prétexte qu'il « corrompt tous ceux qui l'approchent ». Ses parents ont été convoqués par le directeur du collège qui leur a appris la nouvelle sans ménagement. « Julien invite chez lui des jeunes gens. Il les initie de sang-froid aux plus basses expériences. » Depuis ce temps ses parents humiliés et scandalisés le regardent avec dégoût. Julien lui-même est convaincu de sa faute et il se dit qu'une jeune fille saura le guérir de sa perversion. « S’il en existait une dont l’œil brille incessamment de désir, si une sorte de femme que la solitude sépare maintenant de tout un passé pittoresque, languissait dans sa demeure enrichie et cherchait un jeune homme pour elle seule, je tenterais de m’offrir. » Ce n’est pas une jeune fille mais plutôt une femme qui organise des partouzes (et qu’on dit folle) qui l’initiera aux plaisirs hétérosexuels.

Il parlera peu de cette aventure. Bien entendu, il n’en est pas ressorti hétéro : « Mais de là à soutenir que je ne porte en moi aucune trace de féminité, c'est autre chose, c'est mensonge ignoble... Satanée empreinte sur une telle journée, marque scélérate apposée sur le vingt-neuf novembre, par la soutenance d'une idée, d'un quasi-idéal que mes énergies avaient jusqu'ici sauvé du péril. Je ne suis pas femme ! Allons ! Je le suis peut-être trop ! De cela dépend en partie le malaise d'introspection qui me tracasse. De cela, ma faiblesse humaine est en partie née. Ah ! combien, à cette heure, je me déteste ! Avec quelle haine je me sens prostitué… »

Le soir de ses 18 ans, avec trois de ses amis, il s'enivre, ce qui diminue encore plus l’estime qu’il se porte et augmente la culpabilité religieuse : « Grâce pour mes vices innommables devant celui qu'à douze ans je fus !... Il ne m'est plus possible de reconquérir la pureté à laquelle je tenais tant : j'ai trop profané le mystère de ton génie par mes hypocrites chansons, mes lubricités, mes haines essentiellement contraires à ton message. J'ai théoriquement écrasé du talon les hosties exposées à l'adoration des croyants; quelques circonstances   propices auraient pu amener la pratique, Seigneur! Je n'ose désormais plus me retourner devant ton pardon, tant de noirceur et d'excréments sont entrés en moi et s'exhalent peu à peu de mon passage. Je suis lâche et je voudrais, mon Dieu, scier le bas de ta croix, pour qu'avec moi tu tombes à jamais dans le gouffre, pour que l'un par-dessus l'autre nous nous éteignions dans la mémoire des hommes. »

Il finit par quitter ses parents. II écrit une lettre à un poète qu’il admire, espérant quelque secours de ce côté, mais peine perdue et frustration supplémentaire, il ne reçoit aucune réponse.

Par désespoir, il en vient à l’idée de combattre le mal par le mal, quitte à plonger encore plus profondément dans son « abjection » : « Je ne devrais pas agir ainsi. Mon esprit me le dit assez. Mais l'orage est sur mon corps. Et mon corps, c'est ce qu'il y a de plus puissant chez moi. Alors, trop faible pour avancer, j'aurai assez de force pour reculer, pour descendre dans les plus profonds replis de la haine et de la perdition. Ma girouette zigzague vers les bas-fonds... »

Il décide de revoir une lointaine cousine qui souffre de tuberculose avec le dessein de la faire souffrir, de se venger sur elle. Il la visite, elle lui écrit, il s'amuse du fait qu'elle patauge dans un amour possible. Il la visite sur son lit de mort, juste pour lui dire que tout leur amour ne fut qu'une horrible farce.

Il se retire à la campagne. Il rencontre un jeune homme et une jeune fille. On peut imaginer le pire.

Mon résumé ne rend pas compte du déroulement du récit. Je n’ai retenu que les événements, alors que ceux-ci occupent très peu de place dans ce roman qui a le ton du journal intime. Julien Sanche essaie de se décharger de l'immense sentiment de culpabilité qui l'accable. Son témoignage n’est qu’une longue introspection plutôt abstraite, qu’une longue d'effusion lyrique. Le monde extérieur n’existe pour ainsi dire pas. Il n’y a presque pas de scènes dans le roman, que de l’analyse. En un sens, le roman est plutôt désincarné même si on ne parle que de sexe sans le nommer. L’égotisme du personnage finit par nous excéder.

En 1949, hors de tout doute, le sujet de ce roman était audacieux. Il est dommage que Béland (ou l’éditeur) l’ait bousillé. L’édition est bâclée (pleine de fautes) et le roman, parfois, surécrit : « Je pleure une cascade de sincérité, cependant que la fiction théâtrale dispose pour elle-même des clartés et des ombres… Quelle mare circulaire ou salée, produite par le subconscient salé de mon enfance, puis d’une partie de mon adolescence jusqu’à la découverte pubère, quelle plénitude où le dégoût jouit principalement, pourrait ne pas croire au prix de sa présence, ce soir? » 

4 commentaires:

Le Flâneur a dit...

On croit généralement que la rupture dans la littérature canadienne-française entre l'idéologie de survivance et le modernisme s'est effectuée au début des années 60, avec la révolution tranquille. Je crois que c'est plutôt après la deuxième guerre mondiale que le changement est arrivé.

On observe aussi après la deuxième guerre une augmentation du taux de scolarité, 15 ans avant la réforme de l'éducation du début des année 60.

Je crois que ce roman illustre bien ce changement dans les valeurs de la société québécoise.

Il faut dire aussi que cet éditeur se spécialisait dans les livres qui étaient jugés scandaleux par l'autorité religieuse.

Jean-Louis Lessard a dit...

Je suis d’accord pour dire que l’idéologie de survivance bat de l’aile après 1945, qu’il y a une rupture dans la littérature. À preuve, il n’y a pour ainsi dire plus d’œuvres du terroir. Le courant majeur, quantitativement du moins, c’est la littérature psychologique-existentialiste. Même si la littérature n’atteint pas la grande liberté qu’elle se donnera dans les années 60, il y a de plus en plus de francs-tireurs, souvent isolés : les artistes de Refus global, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère, Claude Gauvreau, Miron et l’Hexagone… Tous ces artistes ne seront reconnus que dans les années 60. Bref, ce qui deviendra la norme est encore marginal.

Moi qui ai vécu à la campagne, je peux ajouter qu’au début des années 60 le pouvoir religieux était omniprésent, que les grosses familles étaient chose courante (dans mon voisinage, deux familles de plus de vingt enfants), que l’agriculture était souvent vue comme une panacée universelle, qu’il y avait un clivage moral entre la ville et la campagne, qu’un certain messianisme missionnaire existait bel et bien (dans le séminaire que j’ai fréquenté, au début les années 60, plus de la moitié des finissants choisissait la voie religieuse). Et tout cela s’appuyait sur l’idée que le petit peuple canadien-français était exceptionnel et qu’il fallait le protéger de toute influence extérieure : des Anglais qui ne faisaient pas d’enfants et qui étaient protestants, des Français qui avaient des mœurs sexuelles douteuses, des Juifs, des communissses… Toutes ces notions (c’était plus une vue de l’esprit qu’une réalité) étaient mélangées et n’avaient d’autres significations que morales. Bref, l’esprit de conservation, une certaine orthodoxie dans les valeurs, l’attachement au patrimoine, un sectarisme mal défini perduraient à la campagne du moins.

Tout cela pour dire que, selon moi, les changements idéologiques ne s’opèrent jamais brusquement, qu’ils sont le fait de quelques francs-tireurs ou de groupuscules avant de s’imposer à l’ensemble d’une communauté. Ou encore, que les artistes sont souvent en avance sur leur époque. C’est ce qu’on voit après 1945.

Cladolphe a dit...

Bonjour, vous saviez sans doute que ce roman a été ré-édité chez Guérin en 1995 ?

Jean-Louis Lessard a dit...

Merci,
Je l'ignorais.