24 août 2007

Fausse monnaie

Ringuet, Fausse Monnaie, Montréal, Éditions Variétés, 1947, 236 pages.

Suzanne Lemesurier a mauvaise réputation. On dit qu’elle est froide, hautaine, snobe. Elle a invité neuf amis à passer une fin de semaine au chalet de son oncle dans le Nord de Montréal. Le groupe se compose de trois couples, certains presque fiancés, d’autres presque séparés, et trois célibataires. Parmi les invités, il y a André Courville, un don juan pour lequel Suzanne a éprouvé son premier béguin à l’âge de quinze ans. Ils arrivent donc au chalet le samedi. Ils soupent et, en soirée, comme la température en cette journée de septembre est exceptionnelle, ils décident de prendre un bain de minuit. Suzanne, un peu fatiguée de l’exubérance de ses invités, préfère se retirer dans la gloriette qui surplombe le lac, seule dans le noir. Elle est bientôt rejointe par André, sans que rien n'ait été prémédité. Seules dans cette nuit qui invite à la romance, André se demande s’il n’est pas amoureux de cette fille qu’il connaît depuis toujours. Elle aussi, dont la vie amoureuse est un désert, éprouve du désir pour cet homme.

Le lendemain, dimanche, le groupe décide d’escalader la montagne Sans-Tête. La journée est exceptionnelle, la montée est très agréable; tout le monde blague, flirte, se sent amoureux. Suzanne et André ont repris là où ils ont laissé le soir précédent. Ils se comportent en amoureux, échangent sourires, petites caresses. Le groupe atteint finalement le sommet et les couples s’isolent. Suzanne ressent une telle attirance pour André qu’elle s’offre à lui. Lui, le don juan qui collectionne les proies, qui en fait même le décompte dans un petit carnet, refuse le cadeau qu’elle lui offre. Il aurait l’impression de trahir les nobles sentiments qu’il éprouve – ou croit éprouver – pour elle.

Le jour tombe tôt en septembre et le groupe s’est un peu attardé au sommet. Pire, un orage se lève. Il faut précipiter la descente. La belle entente qui avait poussé les couples l’un vers l’autre fait place à la rancoeur. Les couples s’accrochent, commencent à se désagréger. Même pour André et Suzanne, le charme est rompu. Arrivés au chalet, ils se sèchent et soupent avant de reprendre la route vers Montréal. André ramène dans son auto Suzanne et Marie-Charlotte. La route est encombrée, il pleut à verse, ils sont coincés dans un embouteillage. Suzanne peste contre tout et contre lui. Il finit par lui céder le volant, se rapproche de Marie-Charlotte et flirte ouvertement avec elle. Suzanne n’a qu’une idée : retrouver son petit monde douillet.

Pendant les trois quarts du roman, je me suis demandé où Ringuet voulait en venir. On a l’impression de lire trois ou quatre histoires d’amour en même temps, assez banales tout compte fait. On comprend mieux les intentions de l’auteur à la fin. Il y a la montée et la descente amoureuses. Disons que le roman n’est pas très convaincant : cela sent trop le procédé. En fait, ce n’est pas un roman d’amour, mais en quelque sorte une étude sur le comportement amoureux. Je crois que Ringuet a essayé de saisir un de ces moments de grâce, où le temps s’arrête, où tout d’un coup toutes les aspérités entre les êtres sont nivelées, pour que l’amour puisse régner sur les uns et les autres. Mais ces moments de grâce, d’agréables illusions, ne passent pas l’épreuve de la réalité.

Comme c’est Ringuet, le roman est bien écrit, les analyses psychologiques sont subtiles, la description de la nature est riche. Le roman présente aussi une description intéressante de la jeunesse des années quarante et, sur un plan plus concret, des Laurentides, de la route du nord, avant les autoroutes.

Extrait
D'un mouvement doux, souple et apparemment inéluctable comme le cours de l'eau sur une pente, Suzanne se tourna vers lui. Puis se dressant sur les genoux, elle marcha en glissant sur le roc. Et c'est ainsi que, les yeux toujours fixés sur les siens, elle se rapprocha d'André immobile. Quand elle fut près à le toucher, elle posa ses deux mains sur les genoux de son ami.
Alors elle se pencha vers lui. Ainsi agenouillée, elle lui fit l'offrande de ses lèvres. Elle lui offrit sa bouche pour en prendre possession, ses mains pour les saisir entre les siennes, sa tête pour l'emprisonner au creux de ses bras. Et en même temps, sans qu'il eût rien demandé, en un emportement d'orgueil, à la fois, et de renoncement, elle s'offrit elle-même toute ; afin que, asservissant ce corps jusque-là défendu par sa superbe, il en fit à son désir ; en maître à qui, en un élan suprême, elle faisait entièrement hommage et abandon. Alors, profondément joyeuse et troublée, elle attendit sans hâte la consommation du sacrifice auquel pour la première fois elle se savait prête.
André sentit ce qu'elle lui offrait. Il saisit avec une douce violence, avec une timidité passionnée, comme si c'eut été là son premier baiser, cette bouche dont la caresse ardente lui parut effacer d'un coup tout ce que, jusque-là, il avait cueilli au cours de ses vaines aventures. Un bouillon de joie lui monta à la tête tandis que dans sa poi­trine le cœur lui battait comme jamais encore il n'avait battu.
Et voici que le feu du désir qui un moment l'avait envahi s'éteignit en une douceur calme qu'il ne connaissait point. Il sentit à son tour qu'une seule offrande et un seul sacrifice pouvait être mis en balance avec l'offrande et le sacrifice de Suzanne. Et il ne voulut point être en reste.
Leurs lèvres se quittèrent. Il prit dans ses mains tremblantes la tête pâle de la jeune fille. Il chercha en lui quelque chose de vierge aussi, quelque chose que jamais il n'eût donné. Et ce qui lui vint fut une phrase simple que jamais pourtant il n'avait dite, qu'il avait toujours gardée pour celle qui serait l'élue et la compagne ; une phrase qui néanmoins lui parut douce et facile :
— Suzanne... je t'aime !
Alors il sentit en lui-même un grand apaise­ment. (p. 173-174)

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