6 octobre 2021

Bertha et Rosette

Laurent Barré, Bertha et RosetteL’emprise, Saint-Hyacinthe, s. e., 1929, 224 pages. 

Roberval 1914. Bertha et Augustin sont amoureux. Ce dernier n’a qu’un défaut, il aime trop le gin. Et un soir où il avait bu, on l’a enrôlé contre son gré. Le voici catapulté dans la guerre des tranchées en Europe. Pendant son absence, Bertha s’ennuie. Sam, un jeune Américain, dont l’oncle lorgne les cours d’eau du Lac-Saint-Jean pour les harnacher, lui fait la cour. Elle vient bien près de flancher mais monsieur le curé et la Sainte-Vierge sont là pour la remettre sur le droit chemin. 

 

Bertha a une cousine : Rosette. Celle-ci, instruite, lève le nez sur les cultivateurs et bûcherons du coin, car elle compte bien épouser un « monsieur ». Et ce « monsieur », ce sera Sam, éconduit par Bertha. Mais Sam est protestant, ce qui constitue un obstacle pour sa famille. Rosette, à bout d’arguments et de patience, décide de fuir avec son bellâtre. On apprend qu’il l’a bien vite abandonnée à Montréal et qu’elle se prostitue pour survivre. 

 

Après avoir été tenu pour mort, puis fait prisonnier, Augustin finit par rentrer au pays et par épouser Bertha. 

 

Le roman est très moralisateur. C’est la thèse classique du roman du terroir : restons dans notre milieu, entre nous, près de nos églises, loin de la ville et de ses attraits, loin des Anglo-Saxons qui représentent le mercantilisme sans âme. C’était déjà le message de Damase Potvin dans Restons chez nous, en 1908. Là où Barré va plus loin, c’est quand il dénonce l’instruction pour les filles. Si Rosette n’avait pas été instruite, elle aurait trouvé son bonheur dans son patelin, nous dit-il. (lire l’extrait)

 

Les meilleurs passages du livre ont trait à la guerre. Barré raconte bien la misère des soldats dans les tranchées de la Première guerre mondiale. Il s’oppose aussi furieusement à la participation des Canadiens français dans une guerre qui ne les regarde pas. 

 

Extrait

Mais une fois installée dans un banc en compagnie de ce bel Américain, si empressé, si galant, elle oublia tout : sa foi, sa nationalité, les leçons de droiture et d’honneur reçues dans la maison paternelle et au couvent.

Son pays si beau ; le lac majestueux sur les bords duquel, elle avait passé son enfance. Le lac, miroir merveilleux où se voyaient le vert des champs, des bois et des montagnes. Son village, l’église coquette où elle avait reçu les sacrements de l’Église, où elle avait prié son Dieu avec la ferveur coutumière à ceux de son peuple. Pour la malheureuse perdue d’orgueil et d’ambition, tout cela ne comptait plus.

Pauvre elle ! Elle ne pensait qu’à une chose : elle était aimée, elle aimait. Et celui qu’elle avait pu ainsi conquérir, c’était un Monsieur.

À la ville, au milieu du luxe que procure l’argent, elle vivrait heureuse, loin de ces travaux des champs qu’elle méprisait, et auxquels tant de femmes de cultivateurs sont condamnées.

Grâce à son habileté, elle était délivrée du cauchemar d’avoir à partager la vie de l’un de ces rustres sans éducation et sans savoir. Enfin, elle l’avait le mari idéal, l’homme supérieur.

Il n’était pas son mari, mais peu lui importait. Ce n’était qu’une question de jours, de quelques jours tout au plus ; et puis Sam ne disait-il pas que le oui sacramentel n’était qu’une formalité.

[…]

De sa honte, de son malheur, de sa déchéance, nous ne parlerons que pour dire à ses sœurs, nos fillettes canadiennes : Prenez garde au serpent.

Un jour nous retrouverons Rose Sanschagrin sur le pavé, avec d’autres malheureuses victimes de leur inexpérience, de leur engouement pour ce qui brille, victimes surtout d’une éducation fausse, tendant à faire des filles de mon pays, ce qu’elles ne peuvent et ne doivent pas être. (p. 137-139)

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