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13 octobre 2010

Les Matinaux

Après la seconde Guerre mondiale, l’édition est en crise. La plupart des poètes sont publiés à compte d’auteur. C’est dans ce contexte qu’apparaît le phénomène de l’éditeur artisan. Éloi de Grandmont et Gilles Hénault ouvrent le bal en 1946 avec Les Cahiers de la file indienne. Roland Giguère prend la suite avec les éditions Erta en 1949. Suivront les Éditions d'Orphée (André Goulet) en 1951, l’Hexagone en 1953 et plusieurs autres.

L’Hexagone va devenir un carrefour de la poésie québécoise jusqu’aux années 1970, surtout à cause de la prestance et de la générosité de Gaston Miron. L'histoire de l'Hexagone commence avec la parution de Deux Sangs en 1953. Dès 1954, on crée une collection, « Les matinaux », dans laquelle on publie beaucoup de poètes qui en sont à leurs premières armes. Le titre de la collection est emprunté au poète René Char : « Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie. Gaston Miron cherchait un titre de collection pour L'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale. » (Jean-Guy Pilon)

Cette collection durera jusqu’en 1972 et proposera 16 recueils

1. PERRIER (Luc) Des jours et des jours
2. PILON (Jean-Guy) Les cloîtres de l'été
3. OUELLETTE (Fernand) Ces anges de sang
4. FILION (Jean-Paul) Du centre de l'eau
5. FOURNIER (Claude) Le ciel fermé
6. POULIOT (Louise) Portes sur la mer
7. TROTTIER (Pierre) Poèmes de Russie
8. MARCHAND (Olivier) Crier que je vis
9. MARCEAU (Alain) A la pointe des yeux
10. SCHENDEL (Michel van) Poèmes de l'Amérique étrangère
11. CONSTANTINEAU (Gilles) Simples poèmes et ballades
12. LAPOINTE (Paul-Marie) Choix de poèmes /arbres
13. HORIC (Alain) Blessure au flanc du ciel
14. LEMOYNE (Gertrude) Factures acquittées
15. GARCIA (Juan) Alchimie du corps
16. SOUDEYNS (Maurice) L'orée de l'éternité


René Char et Les Matinaux
Poète auréolé de sa participation à l’aventure surréaliste et à la Résistance, René Char (1907-1988) s’est fait connaître par une poésie engagée qui tient souvent de l’aphorisme. Les Matinaux, publié en 1950, est une de ses œuvres maîtresses. (Les « matinaux » étaient des vagabonds qui parcouraient la contrée.) Il me semble que le style pratiqué par les poètes de l’Hexagone doit bien peu à Char. Sa poésie obéit à une esthétique très épurée, sans lyrisme ni romantisme, souvent ascétique. Le poème intitulé « Rougeur des matinaux », constitué de 27 parties, peut vous en donner une idée.

Voici les trois premiers segments :


I

L'état d'esprit du soleil levant est allégresse malgré le jour cruel et le souvenir de la nuit. La teinte du caillot devient la rougeur de l'aurore.

II
Quand on a mission d'éveiller, on commence par faire sa toilette dans la rivière. Le premier enchantement comme le premier saisissement sont pour soi.

III
Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s'habitueront.






Toujours dans Les Matinaux, on trouve ce beau poème, qui aborde le thème du pays, poème que la plupart des poètes de L'hexagone auraient signé volontiers.

QU'IL VIVE!

Ce pays n'est qu'un vœu de l'esprit, un contre-sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps et les oiseaux mal habillés sont préférés aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie. Le verre de fenêtre est négligé. Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.
On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté.
Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles sur les arbres de mon pays. Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.
(René Char, Les Matinaux suivi de La Parole en archipel, Poésie Gallimard, 1969, p. 41-42)

L'Hexagone sur Laurentiana

11 mai 2018

Le Ciel fermé

Claude Fournier, Le Ciel fermé, Montréal, L’Hexagone, 1956, s.p.  [44 p.] (Coll. Les matinaux, no 5) (Couverture de Gilles Carle)

Un an après avoir publié Les armes à faim, Claude Fournier publie Le ciel fermé dans la collection des « Matinaux ». Ce recueil se distingue des autres « matinaux » puisqu’il est constitué de « proses poétiques ». Il contient deux parties : Les meurtres à venir et Espace de l’homme.

Les meurtres à venir
À lire cette prose poétique, fort bien écrite, mais d’une telle violence, on pourrait penser que le sujet narrateur évoque des souvenirs de guerre. Rien ne nous permettant une telle interprétation, il faut considérer que le champ de bataille qu’il décrit n’est rien d’autre que celui de la vie, que celui de sa vie.  « Le monde que j’habite est rempli de terreur et je voudrais m’y voir seul engagé. » Le sujet porte en lui une grande souffrance, victime de forces maléfiques qu’il n’est pas facile d’identifier : « Dans la salle encombrée de mon cœur, j’entends les chiens se disputer mes os, avec des grognements d’enfer. » Il a décidé que tout cela avait assez duré, qu’il est temps de réagir avec force : « Je n’empêcherai pas en moi la folie grandissante qui forge les armes de meurtre à venir. » L’auteur passe ensuite au « nous », comme si cette lutte n’était pas que la sienne : « Nous aurions voulu parler, mais les mots s’agglutinaient en pâtes arrondies, roulaient sourdement dans la gorge. Un monde progressait lui aussi, comme nous, gagnant pas à pas, sans douleur, l’immense terrain perdu par les hommes de tous les siècles. » Pourtant, malgré les avancées, il finit par conclure que ce combat est inutile : « Au moment où tu liras ces lignes, j’aurai quitté le pays emportant le poids de ma carte d’assassin. / Surtout, ne t’inquiète pas à mon sujet. Je n’ai plus le courage d’apprendre à mes armes une vocation qui, je le sens maintenant, serait malgré toute sa splendeur demeurée inutile. »

Espace de l’homme
Sur le même ton que dans la partie précédente, l’auteur évoque la misère des villes. « Ici, voilà un monde de solitude » […] Il a suffi des hommes qui peinent et gardent sous leurs bras, nauséabond, le colis d’une journée […] Les pourris dans le cercueil-cité. Les malades et les déments. Les ivrognes pour lesquels on boit trois messes de Noël. […] Les désespoirs des filles qui regardent en criant leurs enfants au bout d’une tige d’acier. » Plus loin on lit encore : « Au sifflet strident des usines, les rêves s’écrasent percés de bruit. » L’auteur n’est pas tendre envers la religion : « Tu demandes pourquoi il faut tuer? S’arracher à la folie du ciel ? Traîner Dieu par les cheveux dans ses chemins de Damas. Et boire. Le vomir en buvant avec le désespoir ; lui raconter des histoires de crucifié, des histoires à boire! » Ce monde cruel, celui des laissés-pour-compte et des ouvriers, c’est ironiquement l’ « espace de l’homme » du titre.

Ce recueil détonne quand même dans la production des années 50 de l’Hexagone. Par le ton rageur, on est plus près de Gauvreau que de Miron. On y trouve la colère, le désespoir social, la violence verbale et le désir d’en découdre avec tous les pouvoirs, valeurs qui vont davantage trouver preneurs dans les quelques années qui vont suivre. 

12 septembre 2013

Les débuts de l'Hexagone racontés par Jean-Guy Pilon

Jean-Guy Pilon - Fonds La Presse
« Ce printemps de 1963 qui tarde tant à éclater m'oblige à mesurer une distance: dix ans. Il y a dix ans, je publiais mon premier recueil de poèmes, disparu rapidement de la circulation, fort heureusement. Un premier recueil de poèmes peut être le résultat d'une très longue recherche ou l'aboutissement d'une patiente innovation; il fut pour moi une libération, un premier pas sur la terre ferme. Une fois qu'il fut publié, je compris que je pouvais songer à écrire. J'étais étudiant et lorsque je tins le premier exemplaire de ce petit livre dans mes mains, j'eus une impression très étrange dont je me souviens encore, mais que je ne puis décrire. A chacun sa sensibilité.

Donc 1953. Anne Hébert venait de publier LE TOMBEAU DES ROIS. Alain Grandbois -- il ne saura jamais à quel point sa patience me fut précieuse -- habitait Montréal et il me faisait l'amitié de me recevoir chez lui de temps en temps. Avec quelques confrères et amis, nous avions fêté la parution de ma première plaquette : Alain Grandbois s'était joint à nous. Je l'ai souvent écrit : c'est en lisant LES ILES DE LA NUIT et RIVAGES DE L'HOMME que j'ai compris ce qu'était la poésie; mais Alain Grandbois devait m'apprendre beaucoup plus, au cours des longues conversations que nous avions. Il parlait de ses voyages, de la Chine, de l'Afrique, de l'Europe, de Paris. Je l'écoutais. C'est lui qui m'a donné le virus du voyage, le goût du monde, en me parlant des pays et des villes, des femmes merveilleuses qu'il avait croisées à Shanghai ou à Damas, des soleils, des rues, des marchés, des mers et des ports.

À cette époque -- voici que je me mets à parler comme un aîné-- chaque nouveau recueil, si mince soit-il, était signalé et commenté dans les journaux. C'est ainsi qu'en quelques mois, j'appris l'existence d'autres jeunes poètes de mon âge. Gaston Miron et Olivier Marchand publiaient DEUX SANG; Gatien Lapointe, Georges Cartier et Wilfrid Lemoine y allaient eux aussi d'un recueil. Sylvain Garneau (que je n'ai jamais rencontré), Pierre Trottier et Fernand Dumont avaient publié aux Éditions de Malte. Nous lisions parfois dans la page littéraire du DEVOIR, que dirigeait Gilles Marcotte, des poèmes de Luc Perrier et de Yves Préfontaine. J'ai lu pour la première fois un poème de Fernand Ouellette dans la revue AMÉRIQUE FRANÇAISE. La plupart des jeunes poètes commençaient d'ailleurs à collaborer régulièrement à cette revue dont le rôle, en ce sens, a été assez important.

Je ne connaissais aucun des autres poètes. Je souhaitais les rencontrer, mais, pour le jeune campagnard timide que j'étais, la difficulté était de taille.

Un jour, un autre étudiant de l'Université se présenta. Il voulait m'interviewer pour LE QUARTIER LATIN. Il avait mon âge, il s'appelait André Belleau. Notre amitié date de ce moment.

Quelqu'un m'avait parlé de Gaston Miron qu'il n'était pas facile de rejoindre. Des amis communs nous avaient finalement présentés l'un à l'autre. Je suis sûr que notre première rencontre a eu lieu dans une taverne de l'est de la ville. Gaston Miron prétend le contraire. Qu'importe!  Il était plein de théories sur la poésie, l'édition, la jeunesse, la politique. Il avait les poches bourrées de poèmes, les siens et ceux des autres. Je dois dire qu'il m'avait d'abord effrayé par sa volubilité et ses imprécations. Il venait de traverser des mois difficiles et cruels : il ne pensait pas à lui, il se souciait peu de se trouver un emploi, il pensait à lancer une maison d'édition qui se consacrerait à la poésie. Il en avait d'ailleurs jeté les bases et choisi le nom : cela allait s'appeler LES ÉDITIONS DE L'HEXAGONE, «parce que, ajoutait-il, nous étions six le jour où nous en avons décidé la création et nous ne nous entendions pas sur les noms proposés. L'HEXAGONE a rallié tout le monde».

Raymond Barbeau était aussi des nôtres, parfois. Il s'apprêtait à quitter le Canada pour Paris où il voulait s'inscrire à la Faculté des lettres de la Sorbonne, ce qu'il fit d'ailleurs avec beaucoup de succès.

Je revis plusieurs fois Gaston Miron. Nous buvions du café dans des restaurants minables. Nous discutions ad infinitum; nous avions finalement rencontré Luc Perrier, encore plus timide et discret à cette époque qu'aujourd'hui, Fernand Ouellette qui parlait peu mais nous entretenait parfois, avec passion, de Léon Bloy, de Rouault, de Saint-Jean de la Croix.

Comme je regrette maintenant de n'avoir pas noté les circonstances dans lesquelles nous nous sommes tous connus et le détail de nos premières conversations.

Gaston Miron m'avait présenté à Louis Portugais, l'administrateur des Éditions de l'Hexagone, chez qui nous allions nous retrouver durant plusieurs années. Dans toute l'aventure de l'Hexagone, le rôle de Louis Portugais, même s'il fut caché, fut très important.

Je me rends compte qu'en décrivant ainsi les événements, je suis injuste; car je n'insiste pas suffisamment sur un aspect majeur de toute l'entreprise : l'amitié. Car l'HEXAGONE, à ce temps de notre jeunesse, s'installa dans nos vies sous le signe de l'amitié. Ce fut, pour nous tous, un grand moment d'amitié. Cela aussi pèse admirablement et lourdement dans la balance littéraire.

Mon premier recueil qui fut, comme je l'écrivais précédemment, une libération, m'avait apporté beaucoup de choses. Gilles Marcotte dans sa critique au DEVOIR avait écrit des phrases plutôt dures dont je lui ai été très reconnaissant. Son jugement, sévère mais honnête et sympathique, m'encouragea beaucoup.

Je continuais à écrire, à déchirer, à recommencer. J'eus alors un coup de foudre : la découverte de l'œuvre de René Char. LES MATINAUX, entre autres, fut un livre important dans ma vie.

Gaston Miron cherchait un titre de collection pour l'HEXAGONE : je lui proposai LES MATINAUX et lui dis en même temps que je lui soumettrais un manuscrit. Luc Perrier avait déjà terminé le sien : nous allions, tous deux, inaugurer la collection. René Char accepta d'écrire une préface aux CLOÎTRES DE L'ÉTÉ, et ce petit livre parut donc en 1955, précédé de cette prestigieuse recommandation amicale.

Nous faisions tout de nos mains dans la cave encombrée de Louis Portugais, toujours patient et chaleureux. L'HEXAGONE -- on m'avait admis dans l'équipe -- était une affaire (il s'agissait de ne pas perdre d'argent) et un lieu de rencontre. Jamais, ni à ce moment-là ni plus tard, L'HEXAGONE ne fut autre chose. Nous nous plaisions à définir la maison d'édition comme un carrefour. C'était juste.

Il faudrait longuement parler de cette cave de la rue Lacombe. De nos séances de travail, de nos discussions. Parfois, l'un de nous amenait un autre poète; c'est ainsi que nous connûmes Yves Préfontaine qui fit irruption un bon soir, déjà tendu et violent. Michèle Lalonde, si éblouissante et si belle que nous hésitions à lui parler. D'autres aussi qui revinrent souvent ou qui ne firent que passer.

Au printemps de 1955, je partais pour l'Europe. Mon premier départ et mon seul voyage en bateau. Ce fut la découverte, l'émoi, le choc. De longues conversations avec René Char, Pierre Reverdy, Pierre Jean Jouve. S'ouvrait ainsi un monde nouveau, vertigineux, attirant.

A l'HEXAGONE, les recueils de Fernand Ouellette (CES ANGES DE SANG) et de Jean-Paul Filion (DU CENTRE DE L'EAU) parurent en 1955 et 1956. L'HEXAGONE continuait à s'affirmer, à devenir un véritable centre de la poésie canadienne. L'enthousiasme était notre plus grande richesse. Nous avions confiance et nous avions raison. Les mois passèrent dans la même amitié. Nous publiâmes Claude Fournier (LE CIEL FERME) et Louise Pouliot (PORTES SUR LA MER). Nous avions d'autres manuscrits de jeunes, mais nous voulions aller plus loin, publier également des ouvrages plus importants. Rina Lasnier nous fit l'amitié de nous confier PRÉSENCE DE L'ABSENCE. Nous inaugurions ainsi une autre collection où j'allais publier un an plus tard L'HOMME ET LE JOUR, dont l'édition de luxe était illustrée d'une gouache originale de Joan Miro.

Entre temps, la collection LES MATINAUX s'enrichissait des excellents recueils de Pierre Trottier (POÈMES DE RUSSIE) et d'Olivier Marchand (CRIER QUE JE VIS).

Alain Grandbois nous confia le manuscrit de L'ÉTOILE POURPRE. Nous devions publier, quelques mois plus tard, dans cette collection le très beau recueil de Fernand Ouellette SÉQUENCES DE L'AILE.

La collection LES MATINAUX s'augmenta de deux autres recueils : ceux de Michel van Schendel (POÈMES DE L'AMÉRIQUE ÉTRANGÈRE) et d'Alain Marceau (À LA POINTE DES YEUX) qui ne connurent malheureusement pas le succès que nous avions espéré.

Il y eut alors un silence dont il ne faut pas rechercher très loin les causes. Nous avions, chacun de notre côté, avancé un peu dans la vie et étions plus chargés de responsabilités diverses. L'équipe de l'HEXAGONE se démantela quelque peu à ce moment-là, mais la maison d'éditions continuait.

Cinq recueils paraissaient en 1960. Dans la collection LES MATINAUX, ceux de Gilles Constantineau (SIMPLES POÈMES ET BALLADES) et de Paul-Marie Lapointe (CHOIX DE POÈMES) et dans l'autre collection, le très beau livre de Jacques Godbout (C'EST LA CHAUDE LOI DES HOMMES), celui de Pierre Trottier (LES BELLES AU BOIS DORMANT) et le mien, LA MOUETTE ET LE LARGE.

Entre temps, avec quelques amis, j'avais fondé la revue LIBERTÉ. Nous avons dû y consacrer beaucoup de temps et d'efforts. Nous voulions à tout prix, réussir cette affaire.

Gaston Miron était en Europe. J'étais seul à m'occuper quelque peu, très peu, de l'HEXAGONE. Par ailleurs, LIBERTÉ m'accaparait. J'essayai de maintenir l'essentiel; je fis paraître un court essai sur Varèse et une pièce de théâtre de Paul Toupin. C'était des tirés à part de la revue. Nous avions rêvé... Non, je m'exprime mal, j'avais rêvé d'une grande chose où il y aurait eu une maison d'éditions, une revue et que sais-je encore. Nous avions organisé depuis quelques années la rencontre annuelle des écrivains canadiens. Je rêvais... Il arrive fréquemment que les réalités soient bien différentes des rêves.

L'association nominale LIBERTÉ -- HEXAGONE se brisa. En toute amitié, je l'assure. Et pour des raisons qui ne concernent que nous. Sont-elles aussi importantes, maintenant, ces raisons ? Je ne sais pas. Il se faisait également jour à l'HEXAGONE deux tendances : l'une voulant que la maison se transformât entièrement, l'autre s'appuyant sur un relancement de la formule initiale.

Je croyais pour ma part que la formule et les structures devaient être repensées entièrement et ajustées à de nouvelles circonstances. Il ne s'agit pas de savoir qui avait raison ou qui avait tort : quelle importance! Ce qui compte d'abord, c'est que ces divergences de vues ont eu lieu dans l'amitié. Il y a aussi autre chose que je mentionnais précédemment : en 1953, nous avions 23 ou 24 ans. En 1960, nous atteignions la trentaine. Toute la différence ou l'impatience est peut-être là.

Gaston Miron a continué, seul, avec sa générosité naturelle, et il a repris avec courage l'affaire en mains. J'envie autant de disponibilité et d'altruisme. On ne l'écrira sans doute pas dans les histoires de la littérature canadienne, mais c'est un fait : sans Gaston Miron, la poésie canadienne ne se serait pas autant manifestée de 1953 à 1960. Ce n'est pas un hommage que je lui rends, je dis une vérité.

Pour moi, la véritable aventure de l'HEXAGONE, son privilège et son rôle, s'est terminée en 1960-1961. Si je tins à y publier en 1961 (en tiré à part de LIBERTÉ) mon poème RECOURS AU PAYS, c'est que je me sentais obligé moralement de le faire. Mais en même temps, ce fut peut-être comme une sorte d'adieu. La justification en était bien faible et ne valait que pour moi. Mais la belle aventure, en ce qui me concernait, était terminée. Je dis en toute franchise mon sentiment qui ne peut, en aucune façon, être interprété comme un jugement porté sur l'HEXAGONE. » (avril 1963)

(Large extrait d'un texte paru dans Guy ROBERT, Littérature du Québec, tome 1, Montréal, Déom, 1964, p. 128-134)

L'Hexagone sur Laurentiana

13 novembre 2010

Choix de poèmes Arbres

Paul-Marie Lapointe, Choix de poèmes Arbres, Montréal, L’Hexagone, 1960, non paginé (coll. Les matinaux)

Le recueil, qui compte à peine 30 pages, se présente en trois parties. La première ne contient qu’un long poème, « Arbres », l’un des plus célèbres de la littérature québécoise.

ARBRES
Lapointe a raconté que ce poème lui avait été inspiré par sa lecture d’un traité de botanique : Arbres indigènes du Canada de R. C. Hosie. Il semble qu’il aurait aussi utilisé La Flore laurentienne de Marie-Victorin. La première version du poème date de 1956. Il est publié d’abord en 1959 dans Liberté, avant d’être repris en recueil.

Lapointe a également révélé qu’il s’inspirait de certaines techniques de composition du jazz. La chose semble assez évidente dans Arbres. Le thème principal est repris, développé, modulé sur tous les tons. Même si l’ensemble obéit à une structure, la composition de chacune des parties me semble assez libre. Le poète procède par association : les répétitions, les anaphores, les associations verbales permettant au poème de se développer. Les phrases nominales, ponctuées de blancs, sans liens logiques (de coordination ou de subordination) nous font penser à des listes, à des nomenclatures. La disposition des vers, la typographie permettent au poème de respirer. Le ton incantatoire et les vers aux allures de versets ont fait dire à certains critiques que le poème ressemblait à une litanie.

Toujours à propos de la composition, on pourrait associer l’exubérance verbale du poème à la luxuriance de la nature. La forme épouse le sujet, le texte foisonne comme une forêt.


« j'écris arbre / arbre pour l'arbre » : n’a-t-on pas l’impression que le poète veut abolir la distance entre le mot et l’objet représenté comme si la poésie devait coller de plus près au réel? Lapointe commence par les conifères : les pins, les cèdres, le genévrier, les épinettes, les sapins; suivent les feuillus : le bouleau, le peuplier, le noyer, le saule, le caryer, l’aulne, le chêne, le hêtre, le cerisier, le vinaigrier, l’orme, le cerisier, le sorbier, le pommetier, l’érable… Le plus souvent, il va nommer aussi les sous-espèces. Chaque arbre suscite des associations, souvent liées à son utilisation (comme dans le traité de Hosie). Ainsi le pin est lié aux utilisations qu’on en fait : « pins des calmes armoires et des maisons pauvres / bois de table et de lit / bois d’avirons de dormants et de poutres ». Comme on le voit, l’association va au-delà des états utilitaires. Le domaine des sensations, certaines pratiques anciennes, la guerre, le lien au passé, l’amour seront aussi évoqués par le biais de l’arbre : « j’écris arbre / arbre pour le thorax et ses feuilles / arbre pour la fougère d’un soldat mort sa mémoire calcaire et l’oiseau qui s’en échappe avec un cri ». Les associations deviennent parfois beaucoup plus « poétiques », comme dans cette strophe qui clôt la partie sur les conifères : « conifères d'abondance espèces hérissées crêtes vertes des matinaux scaphandriers du vent conifères dons quichottes sans monture sinon la montagne clairons droits foudroyant le ciel conifères flammes pétrifiées vertes brûlantes gelées de feu conifères / arêtes de poissons verticaux dévorés par l'oiseau »

L’érable lui inspire la chasse, mais aussi les filles et le bonheur : « érables à épis parachuteurs d'ailes et samares / érable barré bois d'orignal nourriture d'été fidèle au gibier traqué dans les murs et la fougère / érable à feu érable argenté veines bleues dans le front des filles / érables à feuilles de frêne aunes-buis qui poussent comme rire et naissent à la course / érable à sucre érable source »

Et dans une très belle finale, Lapointe a recours au ton fraternel si cher aux poètes de l’Hexagone : « les arbres sont couronnés d'enfants / tiennent chauds leurs nids / sont chargés de farine // dans leur ombre la faim sommeille / et le sourire multiplie ses feuilles »


SOLSTICE D’ÉTÉ
En employant des images de la nature, Lapointe célèbre l’amour. Les images sont très sensuelles : « corps tendre et blond / corps de velours / corps lumineux corps mouillé / herbe sous le vent des îles / corps chaleureux éclair allongé / plumage de mon sang / corps paupières tendues les mains crispées à l'épaule / cri torride des cuivres horizontaux ». Ou encore : « Vit-on autrement que la nuit dans tes caresses mauves dans le fruit melon rosé de tes lèvres et de ton sexe? / par la chaleur agitée de ton sang? » (Lire aussi l’extrait)

QUEL AMOUR?
Ironiquement, les trois poèmes qui composent cette partie ne parlent pas d’amour. On peut y voir une critique sociale, le rejet d’un certain ordre économique : « nous sommes installés sous le tonnerre / planète désolée / en dépit des fleuves et des caps / en dépit des forêts permanentes / les capitales piétinent leur peuple » Dans le poème intitulé « Soyez tristes », on pourrait penser que le thème nationaliste affleure; on peut sans doute y lire aussi l’indignation du poète devant la déshumanisation de la société : « soyez tristes // pleurez dans la hutte et le vison / dans le chevreuil et le cierge / pleurez dans les chaînes et le château // soyez tristes // pleurez sur la ville et la toundra / pleurez sur la mine et le maïs / pleurez ce peuple est inutile ». Le recueil se termine par un poème d’espoir très « hexagonien », ouverture sur l’esprit de la Révolution tranquille : « hommes je vous le prédis / les fleurs seront permises / les arbres paumes innombrables ouverte à la caresse / les oiseaux nicheront dans les yeux des filles ».

Si court soit-il, Choix de poèmes Arbres est un grand recueil, peut-être le plus grand qu’ait publié l’Hexagone. La poésie est très accessible, lumineuse. Disons-le : il y a chez Lapointe une beauté des images et un élan de vie qui font du bien. Cette poésie me semble assez universelle pour traverser le temps.

AMOUREUSE
amoureuse
thé des bois
par touffes répondant au soleil

amoureuse
salubrité conquise au-delà des murs et telle qu’une savane progresse vers le centre de mon cœur habitée de ta seule chair violette ô ouverte
amoureuse
thé des bois.

Voir le catalogue de l’exposition L’archipel poétique de Paul-Marie Lapointe, présentée à la
Grande Bibliothèque du 21 octobre 2008 au 24 mai 2009.

Pour en savoir plus, lire l’article de Cécile Pélosse.

Voir aussi le livre d'artiste Paul-Marie Lapointe-Roland Giguère : http://bit.ly/BAnQ_Arbres

11 janvier 2012

Les armes blanches


Roland Giguère, Les armes blanches, Erta, 1954, s.p. (Collection de la tête armée) (Avec six dessins de l’auteur) (Couverture d'Albert Dumouchel)

Le recueil ne compte que 11 poèmes et fait moins de 30 pages. Matériellement, il est très richement illustré, ce qui en fait un objet recherché des collectionneurs.

Tout le recueil est construit sur la tension aliénation-rédemption. Le poète ne réussit jamais tout à fait à se libérer d’un monde qui l’opprime. On peut penser que c’est la société qui est l’oppresseur.

Dans « Continuer à vivre », Giguère décrit un monde en décrépitude dans lequel fleurit un « cancer … invulnérable». Les hommes qui l’habitent ont été souillés par cette pourriture et, pire encore, s’en sentent responsables : « nous nous sentions virus / plaies béantes / pus poison plaies / mauvais sang et plaies ». L’imaginaire leur sert d’exutoire : « et pour continuer à vivre / dans nos solitaires et silencieuses cellules / nous commencions d’inventer un monde / avec les formes et les couleurs / que nous lui avions rêvés ».

Dans « Les mots-flots », le poète évoque le pouvoir créateur du langage. Non contents de le représenter, les mots transfigurent le réel, le déplacent, le prolongent : « Les mots-flots viennent battre la plage blanche / où j’écris que l’eau n’est plus l’eau / sans les lèvres qui la boivent ». Ils peuvent aussi bien révéler la beauté qu’engendrer la faille qui jettera par terre l’édifice : « un seul grain de sable et la mariée n’est plus à elle / ne s’appartient plus / devient mère et se couche en souriant / comme un verre renversé perd son eau / et les mots-flots envahissent la table / la maison le champ / le verre se multiplie par sa brisure / et le malheur devient transparent ».

« L’été torride » évoque un être aliéné dans un monde desséché : « on perdait la tête à chaque pas et l’on se retournait / pour s’apercevoir qu’elle n’était plus là ».

« Paysage dépaysé », dédié à « [s]es amis peintres », et « Van Gogh » décrivent un monde vide, déglingué, qui ne demande qu’à être remodelé : « le paysage était à refaire » ; « la vie revenait à ses sources de miel / sève et sang renouvelés / dans un crépitement de l’œil » Ou encore : « Une vie de tournesols commençait ».

 « Le silence aux champs » nous transporte sur le versant de la révolte : « La raison de nos silences toujours la même / reculait devant la force du cri ».

 « À cris perdus », « Les heures lentes » et « Les yeux du pain » évoquent encore et toujours cette tension entre le malheur qui écrase l’individu et la résistance qui laisse l’espoir : « le feu toujours prêt à s’ouvrir / au souvenir de la cendre sur la feuille / au moindre geste d’allumer le regard ». Rien n’est jamais acquis, toute conquête repose sur des assises qui peuvent s’écrouler à tout moment : « les heures coulent dans les lignes profondes de la main / sans s'arrêter sans rien noyer sans heurt / les heures coulent et la main doucement se resserre / sur la gorge d'un long ruisseau / mince filet de voix qu'il ne faut pas briser / gorge chaude / mince filet de vie qu'il ne faut pas broyer / à tout prix / au prix de ne plus jamais dormir la nuit / au prix même de la vie ».

« Roses et ronces » est l’un des poèmes les plus célèbres de Giguère. La musicalité et le rythme contribuent à sa beauté. Les mots « roses, ronces et rosaces », assemblés de différentes façons, reviennent comme un leitmotiv. Au-delà du matériau sonore, on y retrouve encore cette alternance d’images qui évoquent tantôt la sérénité tantôt la catastrophe : « la douceur envolée n’a laissé derrière elle / qu’un long ruban déchiré ». Le monde a perdu ses points d’ancrage : « le cœur bat comme une porte / que plus rien ne retient dans ses gonds » Et dans ce poème, cet équilibre si tenu bascule dans la noirceur : « rosace les roses les roses et les ronces / il y avait sur cette terre tant de choses fragiles / tant de choses qu'il ne fallait pas briser / pour y croire et pour y boire / fontaine aussi pure aussi claire que l'eau / fontaine maintenant si noire que l'eau est absente »

Le dernier poème, intitulé prosaïquement « L’effort humain », m’apparaît comme un épilogue : une dernière fois, Giguère évoque un monde en ruine, dont il fallait se libérer. Pourtant, la conquête demeure bien modeste, le tout ne tient qu’à « un cerceau retrouvé ».

Les Armes blanches, publié en 1953, est l’un des beaux recueils de la poésie québécoise. Il faut se rappeler que les éditions de l’Hexagone seront fondées en cette même année 1953. Quand on met ces deux événements en parallèle, on ne peut qu’admirer le travail de Giguère. On peut dire sans se tromper que tout un pan de la collection « Les Matinaux » s’inscrit dans la continuité du travail de Giguère. On parle ici aussi bien de la thématique que de la fabrication artisanale des recueils.

Lire « Roses et ronces »
Lire « Les mots-flots »
Sur les éditions ERTA
La collection « La tête armée »


15 octobre 2010

Des jours et des jours

Luc Perrier, Des jours et des jours, Montréal, L’Hexagone, 1954, 30 p. (Coll. Les Matinaux)

Des jours et des jours inaugure la collection « Les Matinaux » à l’Hexagone. Déjà le titre nous donne une bonne indication de ce qui sera traité dans les 14 poèmes du recueil. Perrier n’aborde pas de thématique précise, il y a même quelque chose de très indéfini dans le contenu comme en témoignent d’autres titres : « Beau temps mauvais temps », « Trois oiseaux », « Toi n’importe qui », « L’ordre du jour », « La force des événements ». On dirait le carnet le plus plat qui soit de la vie quotidienne. Ce recueil, tout simple, est assez loin de la thématique de l’Hexagone.

De quoi parle Perrier ? Des tensions dont est tissée la vie de tous les jours, des hauts et des bas, des avancées et des replis, de l’attente et de la rencontre, de réussites et d’échecs, de la vie et de la mort. « Des jours et des jours / sur les doigts de la main / sur nos signes de croix / sur nos signes d'adieu et de retour / sur les ailes de l'oiseau / sur nos cerceaux sur nos trottoirs / des jours sans pareil / des jours sans lendemain / des jours qui s'érigent / au seuil de nos joies / et qui s'achèvent sans nous »

Face aux vicissitudes de la vie, le poète adopte l'attitude courageuse de l'existentialiste : « Même si nos solitudes / n'ont pas eu / la place d'un rire / même si la vie / n'a pas encore été / la prière d'hier soir / […] / ce n'est pas une raison / de rebrousser chemin / sur son cheval d'épouvanté / et même si nous perdons jour / en face d'un mur / à pétrir un pain de malchance / il n'est pas question / de laisser tomber nos armes ».

Ce recueil, selon moi, appartient encore aux années cinquante. On y retrouve une certaine conception de la vie typique de la grande noirceur. C’est toujours le même va-et-vient, une conception plutôt fermée de la vie, celle d’une boucle, celle de l'absurde : « Coincé dans l'éternité de moi-même / je m'attends / à plus que ce qui arrive / toutes les heures / toutes les rues / tous les hommes / je creuse le temps / jusqu'à la moelle des os » On a l’impression que la vie s’échappe sans qu’on ne puisse la retenir, que toute intervention, même courageuse, est un peu inutile.

Perrier utilise à profusion l’anaphore et toutes les figures de répétition. Sa poésie tient souvent du chant. (Lire l’hommage de Jean Royer lors de son décès)


LA FORCE DES ÉVÈNEMENTS

Ce qui arrivera de plus
au macadam de nos pas
aux saisons de nos visages
au bout de ton corps
que la nuit déroule
dans les parcs

ce qui n'occupe aucune place
dans l'espace
et qui ne tient pas
dans le creux de la main
ce que nous posséderons
de nous-mêmes
ce que nous aurons de moins
à nos épaules

ce qui arrivera de plus
au lendemain de tout

une étoile qui danse
sur l'eau striée de nos étangs

l'étoile la source enchaînée
aux barrages de nos bras 

11 octobre 2010

Deux sangs

Gaston Miron et Olivier Marchand, Deux sangs, Montréal, L’Hexagone, 1953, 67 pages. (Illustrations de Mathilde Ganzini, Jean-Claude Rinfret et Gilles Carle)

Deux sangs inaugure les désormais mythiques éditions de l’Hexagone. Désireux de donner des assisses à leurs rencontres, les fondateurs (Olivier Marchand, Gilles Carle, Louis Portugais, Mathilde Ganzini et Jean-Claude Rinfret) décident de publier un recueil. Comme personne n’a assez de matériel, ils s’y mettent à deux, Gaston Miron et Olivier Marchand, d’où le titre. Pour financer l'entreprise, le groupe lance une souscription auprès d'amis et fabrique de façon artisanale le livre (dans le sous-sol de Louis Portugais), tiré à 500 exemplaires, dont 200 « autographiés par les auteurs, [et] spécialement destinés à ceux dont la confiance et le soutien [ont permis] la présente édition ». Il est dédié « aux fraternels ». La partie de Marchand (27 poèmes) est plus longue que celle de Miron (17 poèmes).

Les poèmes d’Olivier Marchand
« je vous offre / mes frissons d’extase / l’espoir de mes yeux / le serrement absolu de mes poings / un pêle-mêle d’aspirations / l’herculéenne chaleur de mon corps dompté / l’humble création de mon esprit jaseur ». Marchand, dans ces quelques vers, décrit assez bien sa démarche poétique. Il me semble que cette poésie court un peu partout : on y parle beaucoup d’un passé douloureux et d’un espoir en la vie future, souvent d’amour, un peu de religion, à peine du pays. Tantôt les poèmes sont de mouture classique (vers de même longueur et rimes), tantôt très populaires, parfois surréalistes. L’auteur présente sa poésie comme une « tentative de communion ».



Les poèmes de Gaston Miron
On le sait, l’écriture d’un poème, pour Miron, était longue et ardue. Une fois le « bois mort » enlevé, parfois d’un poème naissait un autre poème. Et même les poèmes déjà publiés n’étaient jamais totalement fixés, si bien qu’à sa mort certains vers sont restés « en souffrance » pour l’éternité. Douze des dix-sept poèmes de Deux sangs seront intégrés, parfois transformés, à la partie « Influences » dans L’Homme rapaillé (ma version de référence, c’est la dernière, celle chez Gallimard/NRF). Les cinq autres ne seront repris que dans Poèmes épars : ce sont « Oh secourez-moi », « Le laid », « Les bras solitaires », « Dix-neuf ans » et « Potence » : la charge émotive et un certain apitoiement un peu trop appuyés ont probablement poussé Miron à les rejeter de son œuvre maîtresse.

Qu’en est-il des modifications? Certains poèmes ont changé de titre : « Semaines », « Berceuse d'horizons » et « Ma ravie » sont devenus « Chanson », « Cantique des horizons » et « Je t’écris ». Parfois un vers a été rayé, par exemple dans « Mon bel amour », celui-ci : « A tous ces matins j’irai prier ». Dans « Ce corps noueux », ce sont une dizaine de vers qui sont supprimés. Le plus souvent les coupures consistent à enlever quelques mots (souvent peu porteurs de sens comme les conjonctions, les adverbes…) et ainsi à rendre le texte plus fluide. Tous ces remaniements, même s’ils déplacent peu le sens, me semblent heureux. Par exemple, « Mais au bout de la nuit navrée / À l’orée du jour / Qu’y a-t-il / Qui se tient là » est devenu « « mais à l’orée de la nuit navrée / comme à l’orée du jour / qu’y a-t-il / qui quoi se tient là ». Les coupures et petits changements dans le poème « Ma ravie » (voir l’extrait) sont tous très heureux.

Le contenu de Deux sangs est plus sombre que celui de L’Homme rapaillé : « Tu auscultes toujours / D’une sonde à l’étoile / Ta longue désespérance »; ou encore : « Et le temps c’est une ligne droite et mourante / De mon œil à l’inespéré ». On ne retrouve le Miron des « sillages d’hirondelles » et on n’entrevoit celui de la « marche à l’amour » que dans les derniers poèmes du recueil: « C’est avec toi que je veux chanter / Sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui » Ou encore : « Tu renaîtras toi petite / Parmi les cendres / Dans notre petit destin. »

Comme Miron l’a souvent répété, il lui a fallu beaucoup de temps avant de se libérer de ses influences et de trouver sa voix. « Longtemps empêtré dans le livresque d'une part, et d'autre part dans l'imitation, notamment des poètes du terroir, d'ici et de France, mais aussi de Nelligan, DesRochers, Baudelaire, Verlaine, Péguy, Claudel, ce n'est qu'en 1952 que j'ai commencé timidement à parler moi-même. Dans les poèmes retenus de «Deux sangs», à côté de poèmes plus personnels, des poèmes à la recherche de ma voix, et à travers eux des saluts à Char, Saint-Denys-Garneau, Valéry, Mallarmé, de la Tour du Pin, Cadou. »

Si son oeuvre ne tenait qu'à Deux sangs, il est bien évident que Miron ne serait pas devenu le « monument » qu’il est. Ceci étant dit, il me semble que cette voix inoubliable est déjà là, un peu à l’étroit, un peu enchevêtrée dans des formes contraignantes, sans le grand souffle et le grand rire, moins libres pour tout dire, mais déjà là quand même. Je pense surtout aux poèmes « Pour retrouver le monde et l'amour » et « Ma ravie ».

MA RAVIE (extrait)
J'écris pour te dire que je t'aime
Que mon coeur qui voyage tous les jours
-- Le coeur parti dans la dernière neige
Le coeur parti dans les yeux qui passent
Le coeur parti dans le vent des cordages
Le coeur parti dans les ciels d'hypnose —
Revient le soir comme une bête atteinte

Qu'es-tu devenue mon amour comme hier
Moi j'ai noir dans la tête j'ai froid dans la main
J'ai l'ennui comme un disque rengaine
J'ai peur d'aller seul peur de disparaître demain
Sans ta vague à mon corps sans ta voix de mousse humide
C'est ma vie que j'ai mal et ton absence

Le temps saigne. Quand donc aurai-je de tes nouvelles
J'écris pour te dire que je t'aime
Que tout finira dans tes bras amarré
Que je t'attends dans la saison de nous deux.
Qu'un jour mon cœur s'est perdu dans sa peine
Que sans toi il ne reviendra plus

Gaston Miron sur Laurentiana

19 octobre 2010

Les Cloîtres de l’été

Jean-Guy Pilon, Les Cloîtres de l’été, Montréal, L’Hexagone, 1954, 30 p. (Avant-propos de René Char; couverture typographique de Gilles Carle)

Deuxième recueil de la collection « Les Matinaux » et deuxième recueil de Jean-Guy Pilon, Les Cloîtres de l’été ne contient que 19 poèmes. René Char, à qui le titre est emprunté, a écrit l’avant-propos. Il développe une courte réflexion sur le pouvoir de la poésie : « elle rapproche et confond, fait mûrir autour du même noyau ce qui vraisemblablement se cherche sans se voir à travers un océan de séparation. »

Dès le poème éponyme, le premier du recueil, s’esquisse une thématique, qui sera reprise avec beaucoup de constance dans le reste de l’œuvre. Loin d’être un lieu où l’on trouve la sérénité, le cloître est plutôt un « refuge de brulant silence », un lieu où l’on est enfermé. Autour, tout appelle la vie : « L’été / partout sur le corps de la bien-aimée », le cœur « écrasé sous la charité de la dernière justice », « le seul désir de [s]es bras impatients ». Ce poème, comme beaucoup d’autres, se termine par une projection dans un futur libéré : « Je passerai ce seuil interdit / Pour dresser contre le ciel reconquis / L’acte nu de ma persistance. » Le vocabulaire religieux est abondant et souvent associé à l’enfermement : « cloître, prière, charité, foi, espérance, ciel, offrande, pèlerin, sanctuaire ».

La nature, par sa sensualité et sa beauté, n’a de cesse de lui rappeler qu’il faut museler « tous les assassins des songes », les « monstres de l’attentif silence » : « Couleurs et fruits au fond de nos mains / Et sur les arbres très hauts très lourds / Les jeux infinis de la lumière nue / Comme une accusation ». Il vaut mieux rompre avec un passé asphyxiant : « Les visages enfouis dans les saisons mortes / N’entendent plus mon cri vers la terre des hommes ». Et encore l’interrogation à saveur religieuse : « Sous l’œil de Dieu / Les fruits tomberont-ils avant que de murir? »

Bien que peu ancré dans le réel, je pense qu’il est possible d’attribuer à cette poésie – qui rappelle à bien des égards celles d’Anne Hébert et d’Alain Grandbois – une portée sociale : « Nos regards écrasés par un silence amer / Il faut chercher une parole nouvelle / Pour une autre lumière pour un autre langage. » La liberté de parole doit se conjuguer avec celle des corps : « Va nue sur la pierre et le sable sur l’été / Donne à la mer un baiser de tout ton corps. » L’immobilisme devient une maladie dont il faut guérir : « Je sais les plaies béantes de l’immobilité indécise »; « Serais-je toujours la proie repentante / De ce vertige dévorant et toujours renaissant de sa défaite »; « Corps broyés il ne reste que des os cassés au fond de nos yeux ».

Dans le poème le plus connu du recueil, « Accord sans passé… », très hexagonien, Pilon décrit la reprise en main d’un peuple :

II n'a fallu qu'un peu de pain sur nos langues sèches
II n'a fallu qu'un soupir vers le lendemain fertile
Pour comprendre la fin et le risque fragile
Pour comprendre les cendres amassées de la nuit
II n'a fallu que ton regard triste sur mon corps déchiré
II n'a fallu qu'une main levée accueillant ma douleur
Pour retrouver les routes difficiles très longues
Où veille la Beauté sans voile ni remords
Je te le dis pour l'avenir entre nous
Je te le dis pour le cœur battant du printemps
La lourde mémoire nous poursuit au delà de nous-mêmes
II faut réapprendre les espoirs nécessaires
Tout le reste du recueil parle de libération, exercice qui passe par l’intime comme ce sera souvent le cas chez les poètes de l’Hexagone : « O baisers sur la gorge / Profonde comme un miroir / Ouvert sur le début du monde ». « O chant de vie libéré / O fantaisie illimitée de nos corps / O toi ma frémissante ». Le dernier poème, « Promesse indéfinie », évoque une renaissance, un recommencement : « Ce sera le commencement de ce qui n’en a pas / Ce sera la main de Dieu ».

Il faut bien réaliser que Les Cloîtres de l’été est l’un des premiers recueils de l’Hexagone. À mon sens, et c’est son grand mérite, Pilon emploie une thématique qui deviendra la marque de commerce de la célèbre maison d’édition. Miron est déjà en grande partie dans Les Cloîtres de l’été : le passé aliénant, le présent agonique, le « nous » fédérateur, l’engagement, le passage obligé de l’amour, l'avenir prometteur. En même temps, Pilon est encore chez Hébert et Grandbois, du moins par le langage. En témoignent ces trois vers, très hébertiens : « Eaux bruissantes à la descente du jour / Vers une fontaine de grande lumière / Ou l’atroce ronce d’un torrent ».

28 septembre 2018

L'homme et le jour

Jean-Guy Pilon, L'homme et le jour, Montréal, Éditions de l'Hexagone, 1957, 53 p.

Le recueil compte deux parties. La première ne porte pas de titre alors que la seconde, intitulée Visages de la terre, contient neuf poèmes en prose.

On est porté à lire cette poésie au regard du contexte historique de la fin des années 50, même si elle est abstraite, métaphorique, donc sans lien explicite avec le territoire et même l’histoire. Pilon évoque une situation conflictuelle, sclérosante, des gens brimés à la recherche d’eux-mêmes, impuissants, aliénés : « C’était un pays de luttes inutiles / Et de ruines magnifiques / Un pays rongé par la vermine ». Ce peuple n’arrive pas à canaliser sa révolte dans une action qui le sortirait de son marasme. « Cherche avec moi / Les forêts de haut feu / Les pierres de vengeance / Les jardins de pourriture // Cherche avec moi / Le moment d’y ensevelir / La mauvaise conscience ». À défaut d’agir, on se contente d’espérer  dans un climat d’attente débilitant : « Nous sommes au point mort / De la désertion tragique / Nous attendons la parole de délivrance / Sans aider la porte à tourner sur ses gonds ». La fin de cette première partie est assez ambiguë : après ce qui semble être un combat perdu, l’auteur replonge dans ses désillusions: « Seuls / Avec l’unique sanglot / Le dernier de la gorge / Qui sut dire les premiers mots d’amour / Il nous faudra joindre les mains / Et fermer les yeux / Car nous serons rejetés / De ce doux mais terrifiant jardin / que notre obstination / Aura voué à la mort ».

Dans la seconde partie, Visages de la terre, l’espoir trouve le chemin de l’agir. Pilon exploite deux motifs qui vont identifier les poètes de l’Hexagone et leurs épigones : l’âge de la parole et surtout la femme-pays. « Visages de la terre, quand j’aurai dit vos noms, les fleuves n’auront pas cessé de polir les rocs oubliés. » Alors que dans la première partie, Pilon évoquait une certaine lâcheté devant la tâche à accomplir, il espère maintenant une démarche faite d’authenticité et de dignité : « Je souhaite à vos fronts si hauts de ne point connaitre le méprisable refuge du masque ». Ce voyage ne saurait s’accomplir sans l’accompagnement de la femme : « Femme à la présence d’oiseau, je devine le jardin fermé sous ton refus sans mot et le violent mépris avec lequel tu brises les parfums. Je sais que tu m’as devancé aux carrefours futurs et que ta robe est une voile sur ton corps de mouette.  / Je garderai dans mes mains jusqu’à l’épuisement de toute lumière, la chaleur du pain et le globe pudique de ton visage de fruit mûr. » Le recueil se termine par un message d’espoir typiquement hexagonien, marche vers l’amour, marche vers le pays : « N'arrête pas malgré le réverbère sous la neige, malgré les frontières de la fidélité, malgré la chaleur indispensable de ton lit. » Et : « Multiples visages d’une même passion qui prend son haleine dans la violence des sèves et l’éclat renouvelé des astres, je rapproche de vos poitrines et de la ville les bras alourdis de la foudre vaincue. »

Ce recueil représente bien ce moment de passage entre la « grande noirceur » et les années soixante. On y voit un homme, confus et isolé, qui cherche sa voie et sa voix pour exprimer le malaise qu’il ressent, qu’il peine à nommer.


Jean-Guy Pilon sur Laurentiana
L'homme et le jour