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8 septembre 2025

C’est la chaude loi des hommes

Jacques Godbout, C’est la chaude loi des hommes, Montréal, L’Hexagone, 1960, 69 p.

Comme titre, Godbout reprend le premier vers d’un célèbre poème de Paul Éluard intitulé « Bonne justice ».  Ce poème fait partie de Pouvoir de dire, publié en 1951. 

Le recueil de Godbout compte deux parties : la première est précédée des deux premières strophes du poème d’Éluard et la seconde, de la troisième.

On est en 1960. La « grande noirceur » ne s’est pas encore éclaircie et la guerre froide menace la planète. Il faut lire le désenchantement de la première partie du recueil en tenant compte de ce contexte. Dans le poème « La dernière », le poète décrit un monde d’après-guerre, où l’homme a disparu : « l’atome l’hydrogène sur nos lèvres / Et nous sommes de dernières générations / Chaque jour l’ultime geste / Et nous sommes sans audace // Il n’y aura plus de mémoire / Personne ne saura / Notre tendresse notre fureur douce. » Comme Éluard l’écrit dans « Bonne justice », l’homme doit se « garder intact malgré les guerres et la misère ». Godbout, dans la même veine, énumère un certain nombre d’obstacles qui rapetissent la vie : la misère des villes, l’argent, les pontifes politiques et religieux, l’éducation. Il ajoute que la poésie semble dérisoire devant l’ampleur du défi : « Poètes de mes deux soyons grossiers : / La poésie ne paye pas à mort la poésie / Je disais aussi : / Que nous mangions du dictionnaire cependant / Que d’autres dégustent le fromage »

Le ton change dans la seconde partie. Il s’agit davantage d’une quête : comment se créer un monde qui soit habitable ou comme le dit Éluard « changer l’eau en lumière, le rêve en réalité et les ennemis en frères » ?  L’amour sera la pierre d’assise sur laquelle doit reposer le futur : « Pour nous, l’amour fera le pont, / Le pont des enfants heureux le pont des femmes libres le pont des balles dans la rue le pont couvert de la tendresse le pont de métal qui désobéit au saison le pont de bois aussi vermoulu comme tradition, / Aimer, aimer ». Le poète ne s’illusionne pas pour autant : comment y arriver dans ce pays où « mille enfants attendent le pont », dans ce pays qui « regarde encore / D’un œil ensommeillé / L’Ordre qui se trémousse » ? On a l’impression qu’il s’en remet au temps. En attendant, il rêve d’un espace de vie tout simple où l’on peut être libre et heureux :

LES PASSANTS
Très peu de pain
Une grande maison
Des murs blancs
Que nous peindrons
Et à chaque fenêtre
Nous prendrons quelque chose : ici un rideau
Là une arbalète ici un melon
Là si l’on ose
Notre bonheur

espérant

Ne pas faire peur aux passants

Cette poésie est très ancrée dans son époque. Il n’est pas toujours aisé de saisir la portée de certains vers. On a parfois l’impression de lire un texte quelque peu décousu, comme si l’auteur se permettait des détours qui nous laissent sur le côté. Godbout est davantage un romancier, un cinéeste et un essayiste qu’un poète. 

Jacques Godbout sur Laurentiana

§  Les pavés secs

§  Salut Galarneau

§  C’est la chaude loi des hommes

 


Le poème d’Éluard
 

BONNE JUSTICE

C'est la chaude loi des hommes 
Du raisin ils font du vin
Du charbon ils font du feu
Des baisers ils font des hommes 

C'est la dure loi des hommes
Se garder intact malgré
Les guerres et la misère
Malgré les dangers de mort 

C'est la douce loi des hommes
De changer l'eau en lumière
Le rêve en réalité
Et les ennemis en frères

Une loi vieille et nouvelle
Qui va se perfectionnant
Du fond du cœur de l'enfant
Jusqu'à la raison suprême.

(Pouvoir de dire, 1951)

7 mai 2023

L’œil du phare

Ernest Chouinard, L’œil du phareQuébec, Le Soleil, 1923, 279 pages.

À Saint-Germain-de-Kamouraska, Gilles Pèlerin et Cécile Dubreuil mènent une vie de misère sur une terre d’un seul arpent quand Pèlerin accepte un poste comme gardien de phare sur Grosse-Île de Saint-Germain.  Lors d’une tempête, il périt en essayant de sauver un yacht, laissant une veuve dépourvue et un orphelin nommé Jean. Le curé prend en main l’enfant qui se révèle un élève brillant. Il veut en faire un prêtre et son projet semble en voie de réussir quand surgissent des États-Unis, la sœur de Cécile, son mari et son neveu, émigrés à Cincinnati, en vacances à Métis-sur-Mer.  Ils sont riches et leur fils très déluré, Émile Dupin, réussit à convaincre Jean de l’accompagner dans son voyage de découverte du Québec. Commence ici le choc des idées entre la vie canadienne et l’américaine, entre la vie champêtre près des églises et le développement industriel, entre le spiritualisme et le matérialisme. « Tu m’écoutes avec étonnement, sans m’approuver ; mais tu ouvrirais autrement les yeux si tu voyais quelle vie d’action, de travail, de risques et d’efforts de toutes sortes l’on fait chez nous. Avec cela, on arrive simple manœuvre et l’on devient inventeur, fabricant, négociant, financier, capitaliste. » 

Au retour, monsieur le curé découvre que Jean n’a plus la vocation. Il le convainc de suivre un cours en agriculture et l’encourage à fréquenter une jeune fille du village, Esther Brillant. Celle-ci est la fille de Pierre Brillant l’homme le plus riche de la paroisse. Pendant les vacances de Noël, Émile vient passer quelques jours avec son ami Hector Hardy, un futur médecin. Ce dernier ravit le cœur d’Esther.

La mère de Jean tombe malade Une voisine, Rose Desprez, qui a fréquenté l’école avec Jean, prend soin d’elle. Quand sa mère meurt, Jean veut à tout prix  fuir ces lieux. Il part avec le père de Rose faire du cabotage sur le fleuve; puis, à Québec, il s’engage sur un bateau qui se rend en France et en Italie. Hasard des hasards, à Rome, il rencontre son cousin Émile qui lui propose un emploi dans son entreprise américaine. Jean rentre à Saint-Germain pour régler ses affaires et, sur les conseils du curé, épouse Rose et déménage à Cincinnati. En l’espace  de deux ans, il se fait un nom dans les affaires. Et les années qui suivent confirment son succès. 

Émile, qui a beaucoup évolué, défend maintenant l’importance de la culture face au matérialisme américain. Le temps passe, il convainc Jean d’envoyer leurs enfants au Canada pour étudier. Les deux couples décidentde venir passer les vacances à Cacouna avec leurs enfants. Et les deux redécouvrent leur patrie. « Oui, c’est bien sa jeunesse, c’est l’âme et la tradition de ses ancêtres, c’est la patrie qui le rappellent en ces lieux. Cet œil du phare ! Oui, c’est bien l’amour du sol natal qui brille d’un éclat de plus en plus vif à mesure que les ombres s’épaississent à notre horizon ; qui traverse la nuit de nos vicissitudes au vieil âge et nous indique le port du repos éternel où nous attendent les ancêtres! »

Jean, riche et indépendant, revient s’installer à Saint-Germain. Quant à Émile, il promet d’y passer toutes ses vacances d’été.

Vous l’aurez compris, on se trouve devant un roman à thèse. On pourrait le résumer simplement comme ceci : l’Américain Émile, qui a tout reçu de son père, se détourne du matérialisme. Jean, le petit Canadien français orphelin pauvre, finit aussi par découvrir que cette richesse, une fois acquise, ne lui procure pas le bonheur. Les deux en viennent à la conclusion qu’il existe un bien supérieur qui a pour nom famille, religion et patrie.L’objectif de Chouinard est clair : n’émigrez pas aux États-Unis; et si vous y allez, conservez votre nationalité et revenez au Québec lorsque vous aurez fait assez d’argent.

Le récit avance à coups de longues analyses psychologiques. Le narrateur et les personnages dissertent et dissertent encore et le style est lourd : « En effet, Hector Hardy, fils d’un professionnel à l’aise établi dans l’une des provinces de l’ouest canadien, esprit superficiel astreint à subir sous peu les rudes épreuves qui conduisent au doctorat médical, n’est pas marri de faire trêve durant quelques jours aux trop sérieuses études qu’il mène de conserve avec son confrère Dupin. »

Quant aux femmes, il ne faut surtout pas qu’elles se fassent instruire : à propos de la fille des Brillant, Chouinard évoque « l’éducation fausse d’une campagnarde et la frivolité naturelle du caractère féminin ». Et sur la vie mondaine : « Mais c’est encore plus, hélas ! la première mascarade officielle des vanités féminines sous les afféteries hypocrites. Après son début dans le monde, la jeune émancipée aura voix délibérative avec ses égales, avec sa mère aussi, dans des colloques où se fourbissent les armes plus ou moins meurtrières de la toilette. Elle s’exercera, sous les leçons de l’expérience, à la guérilla des conversations oiseuses, des propos ambitieux, des jugements téméraires, enfin, de la vie mondaine. » Sexiste et rétrograde (même pour son époque), le monsieur!

Ernest Chouinard (1856-1924), un journaliste, a publié quatre livres « sur ses vieux jours » : Sur mer et sur terre (1919), L’arriviste (1919), Croquis et Marines (1920), L’ œil du phare (1923).

 

Extrait

« Ainsi donc en résumant ces deux états d’âme, Émile Dupin, malgré sa richesse et son aisance innée, avec ses études et sa sagesse naturelle, ne pouvait plus s’empêcher de constater de mieux en mieux, à la vue de ses enfants grandissants, que l’âme ancestrale de sa famille ne s’était pas acclimatée au pays étranger ; qu’elle était restée là-bas sur cette terre canadienne où il n’avait fait lui-même que passer, mais où elle avait provigné depuis deux cents ans, où elle avait poussé ses plus fortes racines dans tant de berceaux et fleurissait encore sur tant de tombes. Et de mieux en mieux, il comprenait, comme il l’avait dit, que lui et les siens ne seraient de longtemps encore que des dépaysés dans leur patrie adoptive. Sa nostalgie à lui tient du patriotisme de raison. Jean Pèlerin, au contraire, n’a vécu au Canada qu’une enfance malheureuse et une jeunesse humiliée. Quand il a quitté sa paroisse natale, il aurait pu se dire qu’il secouait sans regret de son pied la poussière de ce sol qui lui avait été si pénible. Plongé dans le grand creuset de la vie industrielle, au milieu d’un alliage auquel il devait tant emprunter, combien il lui avait été facile d’éliminer la gangue de sa pauvreté canadienne ! Pour lui peut-être plus encore que pour son cousin, il serait logique d’affectionner le milieu social où il lui fut donné de commuer sa tare de miséreux dans le bonheur du parvenu. Mais au fond de son cœur, comme dans l’âme et la prière de sa femme, la voix douce et charmeresse de sa patrie canadienne n’attendait plus, pour le faire entendre et commander, qu’un retour même passager, et par leurs enfants, aux choses canadiennes, sous l’emprise du patriotisme d’instinct. » (p. 166-167)

16 mars 2018

Où nos pas nous attendent

Jean-René Major, Où nos pas nous attendent, Montréal, Erta, 1957, 98 pages.

Ayant été rejeté par son amoureuse, Martin Pesant a quitté la ville et le monde intellectuel qu’il fréquentait et s’est réfugié dans la ferme de ses grands-parents, quelque part dans les montagnes au nord de Joliette.  C’est là qu’il a passé ses vacances d’été pendant qu’il poursuivait ses études en journalisme. Les Pesant n’ont qu’un voisin, Magloire Rivet, un bûcheron qui habite avec son fils et sa fille Louise. Plus loin, en forêt, vit un trappeur d’origine autochtone du nom de Simon.

Les grands-parents de Martin espèrent que leur petit-fils reprenne un jour le bien ancestral. Mais Martin, bien qu’il aime le travail sur la ferme, sait bien qu’il ne sera jamais fermier. Au bout de quelques mois, une idylle amoureuse se développe entre lui et Louise, une fille qui ne craint pas d’affronter les loups en pleine forêt. Martin a retrouvé le calme intérieur et jongle avec l’idée de s’installer à demeure dans ce lieu sauvage.   Mais un jour son ancienne amoureuse, Suzanne-la-comédienne, vient le relancer avec un ami : on lui propose de transformer son roman en pièce de théâtre. À partir de là,  plus rien ne tient pour Martin. Même s’il se sent coupable de leur avoir créé de faux espoirs, il abandonne son amoureuse et ses grands-parents et retourne dans son monde.

Le roman est court et très écrit. L’univers physique nous rappelle Thériault, celui de La fille laide et du Dompteur d’ours. Un univers en dehors du monde. Major aborde superficiellement le thème clé du roman de la terre – la transmission du bien paternel - , mais l’essentiel n’est pas là. Comme le fera l’autre Major dans Le Cabochon, il traite de la difficulté de passer d’un milieu social à un autre. Martin, écœuré des manigances des milieux intellectuels qu’il fréquente, apprécie l’authenticité du monde paysan. Il apprécie également le contact avec la nature, la forêt plutôt que la ferme. Il aime bien Louise, cette fille vraie, courageuse, sauvageonne. Mais il finit par comprendre qu’il lui sera impossible de passer sa vie dans ce monde restreint. 

Seul roman publié chez Erta. Surprenant tout de même parce que le roman est très conventionnel. 

Extrait
Depuis son arrivée à la ferme, même auprès des grands-parents bienveillants, Martin s’était senti presqu’étranger. Il avait vécu trop intensément et trop loin d’eux, pendant plusieurs années, pour pouvoir conserver intacte la simplicité de son enfance campagnarde.

Dans cette cabane de trappeur, il était accepté pour ce qu’il avait été. C’est Martin le jeune collégien en vacances d’autrefois que Simon aimait à travers lui. Non pas Martin l’intellectuel dont personne dans cette région, pas plus Simon que les grands-parents, ne se souciait.

Ici, il n’était désormais qu’un homme réduit à l’essentiel de sa condition. Dépouillé de tout diplôme, de tout qualificatif superficiel, de toute renommée, on le jugeait sur ses actes. Gomme tuer un loup, par exemple. Oui, Louise Rivet était bien de ces lieux, elle. Une véritable fille des bois, aux gestes précis, fermes, à qui rien ne faisait peur, ni le dur travail de la chasse ni le danger des bêtes sauvages, parce que l’un et l’autre formaient le cadre quotidien de sa vie. Elle avait sa place dans cette habitation rustique. Les murs de troncs d’arbres à peine équarris, les couvertures aux couleurs vives, le métal des pièges, rien de tout cela ne s’opposait pas à sa beauté solide.

— Mais moi, se disait Martin, même si mon allure ne me trahit pas, même si mon langage est volontairement celui de mes compagnons, j’ai vu trop de gestes délicats, j’ai senti trop d’odeurs subtiles, j’ai entendu trop de conversations raffinées pour leur être semblable. 

3 janvier 2018

Les éditions Erta

Roland Giguère
http://richardmaxtremblay.com
Dans les prochaines semaines, je vais présenter quelques œuvres de Roland Giguère et des éditions Erta. 

« Derrière l'écrit remuent des centaines de mains qui ont une longue habitude de l'encre, du papier, du plomb, de la colle et du cuir. J'ai toujours été intrigué par un écrivain qui ignore comment son livre a vu le jour, qui n'a jamais mis les pieds dans une imprimerie, qui n'a jamais tenu entre ses doigts un caractère de fonderie et senti l'odeur de l'encre autrement qu'en ouvrant son premier exemplaire livré par l'éditeur. » (Roland Giguère, « Une aventure en typographie : des Arts graphiques aux Éditions Erta », Études françaises)

Roland Giguère (1929-2003) fonde les éditions Erta en 1949, alors qu’il fréquente l’École des arts graphiques où il étudie la reliure et la typographie. Il s’entourera de plusieurs collaborateurs, autant des spécialistes de l’édition (Arthur Gladu, Jean Larivière, Jacques Saint-Cyr, Gilles Robert, Yvar Labrie) que des auteurs (Théodore Kœnig, Gilles Hénault, Claude Haeffely, Claude Gauvreau, Françoise Bujold, Jean-Paul Martino, Alain Horic) et des peintres-graveurs (Albert Dumouchel, Conrad et Gérard Tremblay, Anne Kahane, Jean-Paul Mousseau, Léon Bellefleur). La maison d’édition, qui produit artisanalement des livres à faible tirage (du moins au début), publiera surtout de la poésie, dont six recueils dans la collection « La tête armée ». Cette approche multidisciplinaire va donner naissance au livre-objet, au livre d’artiste.


Erta - Liste des publications
  • GIGUÈRE, Roland, Faire naître, illustrations d'Albert Dumouchel, Montréal, 1949, 38 f. 
  • GIGUÈRE, Roland, 3 pas, 4 gravures de Conrad Tremblay, Montréal, 1950, 13 p. 
  • KOENIG, Théodor, Décanté, Montréal, 1950, 100 p.
  • GIGUÈRE, Roland et Theodor Koenig, Le poème mobile. Poème écrit par Theodor Koenig et Roland GIGUÈRE le 25 mai 1950 sur la distance de 362 milles entre Boston et Montréal, Montréal, 1950, 4 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Les nuits abat-jour, images d'Albert Dumouchel, Montréal, 1950, 48 p. 
  • KOENIG, Théodor, Clefs neuves; poèmes ouverts, poèmes fermés, Montréal, 1950, 50 p.
  • TREMBLAY, Gérard, 20 lithographies, Montréal, 1951, 20 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Yeux fixes ou l’ébullition de I'intérieur, Montréal, 1951, 12 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Midi perdu, dessins de Gérard Tremblay, Montréal, 1951, 12 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Images apprivoisées, Montréal, 1953, 36 p.
  • HENAULT, Gilles, Totems, illustrations d'Albert Dumouchel, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 1, 1953, 26 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Les armes blanches, 6 dessins de l'auteur, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 2,1954, 26 p.
  • HAEFFELY, Claude, La vie reculée, gravures d'Anne Kahane, Montréal, 1954, 22 p. 
  • BELLEFLEUR, Léon, 15 dessins, introduction par le Dr. R.H. Hubbard, Montréal, 1954, 15 planches.
  • KOENIG, Théodore, Le jardin zoologique écrit en mer, dessins de Conrad Tremblay, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 3, 1954, 36 p.
  • ANONYME, Les Souhaits du monde; poème anonyme du XVIe siècle, Montréal, 1956, 12 p.
  • CHARPENTIER, Gabriel, Cantate pour une joie, Montréal, 1956, 8 p.
  • HAEFFELY, Claude, Le sommeil et la neige, sérigraphies originales de Gérard Tremblay, Montréal, coll. «Mandragore», 1956, 28 p.
  • GAUVREAU, Claude, Sur fil métamorphose, dessins de Jean-Paul Mousseau, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 4, 1956, 55 p.
  • BUJOLD, Françoise, Au catalogue de solitudes, 3 gravures de l'auteure, Montréal, « Collection de la Tête armée», no 5, 1956, 44 p.
  • COLLECTIF, 10 sérigraphies originales en couleurs, Montréal, 1957, 10 planches.
  • MARTINO, Jean-Paul, Osmonde, frontispice de Léon Bellefleur, Montréal, 1957, 52 p. 
  • GIGUÈRE, Roland, Le défaut des ruines est d'avoir des habitants, Montréal, 1957, 107 p. Trois dessins de l'auteur.
  • MAJOR, Jean-René, Où nos pas nous attendent, Montréal, 1957, 98 p.
  • HORIC, Alan, L'aube assassinée, 2 sérigraphies originales de Jean-Pierre Beaudin, Montréal, «Collection de la Tête armée», no 6, 1957, 38 p.
  • MAJOR, Jean-René, Les archipels signalés, lithographies originales de Roland Giguère, Montréal, 1958, 51 p.
  • ROUSSIL, Robert, Dix bois gravés, Montréal, 1958, 10 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Adorable femme des neiges, illustré par I'auteur, Chateaunoir, Aix-en- Provence, 1959, 12 p.
  • HENAULT, Gilles, Voyage au pays de mémoire, 6 eaux-fortes originales de Marcelle Ferron, Montréal, 1960, 36 p.
  • TREMBLAY, Gérard, Les semaines, Montréal, 1968, 21 planches.
  • GIGUÈRE, Roland, Naturellement, sérigraphies de Roland Giguère, Montréal, 1968, 8 f. 
  • TREMBLAY, Gérard, Poème-affiche, texte de Gaston Miron, sérigraphie originale de Gérard Tremblay, Montréal, 1970, 1 f.
  • GIGUÈRE, Roland, Poème-affiche, texte et sérigraphie originale de Roland Giguère, Montréal, 1970, 1 f.
  • GIGUÈRE, Roland, Abécédaire, illustrations de Gérard Tremblay, Montréal, 1975, 1 emboitage.
  • GIGUÈRE, Roland, J'imagine, 10 lithographies de Gérard Tremblay, Montréal, 1976,13 f. 
  • MIRON, Gaston, La marche à l'amour, 5 eaux-fortes de Léon Bellefleur, Montréal, 1977, 17 p.
  • LAPOINTE, Paul-Marie, Arbres, 5 sérigraphies de Roland Giguère, Montréal, 1978, 23 p.
  • MARTEAU, Robert, Traité du blanc et des teintures, 7 gaufrures de Gérard Tremblay, Montréal, 1978, 65 p.
  • GIGUÈRE, Roland, Paroles visibles, 12 sérigraphies originales de Roland Giguère, Montréal, 1983,12 planches.


24 janvier 2011

Œuvres complètes d’Octave Crémazie (suite)

Octave Crémazie, Œuvres complètes d’Octave Crémazie, Montréal, Beauchemin et Valois, 1882, 543 pages. (L’Institut canadien de Québec)

Pourquoi lire Crémazie aujourd’hui? Et surtout, comment le lire? Disons-le, plusieurs de ses poèmes sont devenus illisibles, non pas à cause de la difficulté qu’ils représentent, mais plutôt du peu d’intérêt qu’ils suscitent. À moins d’être historien, que nous importe la participation française à la guerre de Crimée ou à celle d’Italie? Quel intérêt peuvent bien avoir pour nous la reparution du journal « L’Abeille », le bicentenaire de l’arrivée de Mgr de Laval ou l’hommage rendu à Hector Bossange, un bienfaiteur français? Ces poèmes étant exclus, il en reste bien peu sur les 24 que contient le recueil. J’en ai retenu cinq qui me semblent encore dignes d’intérêt.

Commençons par ses deux poèmes patriotiques les plus connus. « Le vieux soldat canadien » lui a été inspiré par la venue de « La Capricieuse », premier vaisseau de guerre français à mouiller dans le fleuve Saint-Laurent depuis la Conquête. Crémazie imagine un vieux soldat de 1760 qui, tous les soirs, se promène sur les remparts de Québec, scrutant l’horizon dans l’espoir de voir réapparaître l'armée française. Les années passent et le vieux soldat meurt sans avoir vu son rêve se réaliser. Et quand arrive « La Capricieuse », le vieux soldat et tous ses camarades d’armes quittent leur tombeau pour venir la saluer.

Voyez sur les remparts cette forme indécise.
Agitée et tremblante au souffle de la brise:
C'est le vieux Canadien à son poste rendu !
Le canon de la France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu. […]

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.

« Le drapeau de Carillon » met aussi en scène un ancien soldat, le porteur du drapeau lors de la victoire de Carillon (1758). Il a conservé le drapeau, et lui et ses camarades se réunissent pour maintenir vivante la mémoire française au Canada. Eux aussi attendent le retour de la France sur nos rives. Un jour, n’y tenant plus, le vieux soldat, emportant avec lui son drapeau, décide d’aller voir le roi. Là-bas, il ne rencontre qu’indifférence, sinon mépris :

Quand le pauvre soldat avec son vieux drapeau
Essaya de franchir les portes de Versailles,
Les lâches courtisans à cet hôte nouveau,
Qui parlait de nos gens, de gloire, de batailles.
D'enfants abandonnés, des nobles sentiments
Que notre cœur bénit et que le ciel protège,
Demandaient, en riant de ses tristes accents,
Ce qu’importaient au roi quelques arpents de neige !

Il rentre au pays, mais ne dévoile pas à ses camarades sa déconvenue. Ces deux poèmes se lisent encore très bien. Le style de Crémazie, quoique très solennel et trop ampoulé, demeure fluide. Ce qu’on y lit, c’est moins l’amour de son propre pays que celui de la mère patrie, mère ingrate qui a oublié ses enfants d’outre-Atlantique.

Le patriotisme de l’auteur s’exprime autrement dans deux poèmes plus courts qui méritent aussi une lecture. Dans « Le chant des voyageurs » et « Le Canada », Crémazie aborde des « sujets canadiens », comme on le disait à l’époque, qui traduisent bien l’amour de l’auteur pour son pays. Dans « Le chant des voyageurs », il chante l’aventure américaine, les grands espaces, la liberté. « A nous les bois et leurs mystères, / Qui pour nous n'ont plus de secret ! / A nous le fleuve aux ondes claires / Où se reflète la forêt ! » Et dans « Le Canada », il fait le lien entre son amour de la France et celui du pays (lire l’extrait).

Le dernier poème qui mérite qu’on s’y attarde, le préféré de l’auteur, c’est bien entendu « La Promenade des trois morts ». Encore une fois, le poème est narratif. Crémazie imagine trois morts qui quittent leur tombe : un vieillard, un jeune marié et un adolescent. Le plus jeune raconte sa première rencontre avec le VER. Disons-le, c’est macabre.

La femme a sa beauté ; le printemps a ses roses,
Qui tournent vers le ciel leurs lèvres demi-closes;
La foudre a son nuage où resplendit l'éclair;
Les grands bois ont leurs bruits mystérieux et vagues;
La mer a les sanglots que lui jettent ses vagues;
L'étoile a ses rayons; mais le mort a son ver!...

Le ver représente en quelque sorte la Nature, une nature qui vient reprendre son dû. « La terre, par la mort sans cesse rajeunie, / Voit passer fleurs et nations : / Ainsi Dieu l'a voulu ; de la mort naît la vie, / Comme l'épi sort des sillons. » Et ce ver est impitoyable! Le jeune mort, malgré ses plaintes, ne pourra l’attendrir. Le ver lui fait bien comprendre que tout est terminé pour lui, que sa mère n’y peut plus rien, qu’il n’appartient plus au royaume des vivants, que l’espoir n’existe pas du côté des ténèbres. Et le ver s’arrêtera seulement de le dévorer quand il l’aura réduit à ses os. Ce poème, critiqué à l’époque, est resté inachevé.

Un dernier mot sur l’auteur, dont on a fait le champion du patriotisme. À quelques reprises, il exprime une vision tout à fait fédéraliste du Canada. Pour lui, ce qui fait la grandeur de notre peuple, c’est l’union des deux nations : « Pour nous, Ô Canadiens! enfants de ces deux races / Dont l'univers entier garde les nobles traces. / […] Ah ! nous pouvons du moins dans des combats paisibles, / A leur exemple unis et comme eux invincibles, / Continuer toujours au bord du Saint-Laurent / Ces sublimes vertus, ce bienfaisant génie / Qui vont sauver encore au jour de l'agonie / Le vieux monde expirant »

Le Canada
Il est sous le soleil une terre bénie,
Où le ciel a versé ses dons les plus brillants,
Où, répondant ses biens la nature agrandie
A ses vastes forêts mêle ses lacs géants.

Sur ces bords enchantés, notre mère, la France,
A laissé de sa gloire un immortel sillon,
Précipitant ses flots vers l'océan immense,
Le noble Saint-Laurent redit encor son nom.

Heureux qui la connaît, plus heureux qui l'habite,
Et, ne quittant jamais pour chercher d'autres cieux
Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite,
Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.

Québec, 12 janvier 1858.

25 novembre 2010

Papineau

Louis Fréchette, Papineau, Montréal, Lemeac, 1974, 153 pages. (Collection « Théâtre canadien ») (Avant-propos de Rémi Tourangeau) (Créée le 7 juin 1880, à l’Académie de musique, Montréal) (1re édition : Montréal, Chapleau-Lavigne, 1880, 100 p.)

Acte 1
Octobre 1837, quelques jours avant l’insurrection des Patriotes. James Hastings, élevé par un oncle vivant au Québec, revient d’Europe (Angleterre-France) après cinq ans d’absence. Aussitôt il accourt chez son ancien copain de collège, George Laurier. Il est vaguement au courant des troubles qui se préparent au Bas-Canada. Il revoit la sœur de George (Rose, dite « la sainte », à cause de son implication auprès des démunis) dont il est amoureux. À quelques jours de là, à Saint-Charles, on assiste à un discours de Papineau et à l’effervescence que suscite sa personne.

Acte 2
Novembre 1837. Saint-Denis. Une réunion de patriotes a lieu chez le docteur Nelson. Papineau, Pacaud et quelques autres doivent y assister. Un traître, Camel, est chargé par un mystérieux inconnu de scier le pont sur lequel doit passer Papineau. Rose, mise au courant par Michel l’Indien, réussit à l’avertir. Papineau arrive à la réunion sain et sauf. Lors de celle-ci, tout monde en vient à l’idée qu’il faut prendre les armes. Papineau est réticent, mais finit par consentir. On apprend que deux cavaliers ont péri en traversant le pont : on pense que l'un d'eux est Hastings qui était reparti vers Montréal. Rose est dévastée.

Acte 3
23 novembre 1837, bataille de Saint-Denis. L’action débute avant la bataille. Michel l'Indien raconte que Hastings dirige un bataillon anglais. Rose et George se sentent trahis. Papineau se présente sur le front, mais on le convainc de fuir aux États-Unis. Les Patriotes, auxquels est venue se joindre Rose, attendent les Anglais. On n’assiste qu’au début de la bataille. Le soir, on fête un peu, mais on apprend que Wetherhall marche sur Saint-Charles avec 3000 soldats et on n’a plus de munition. Trois jours plus tard, en pleine forêt, on retrouve quelques fugitifs, dont Papineau, Laurier, Pacaud et Dulac. La scène finale se joue à la frontière. Papineau et quelques autres ont réussi à passer la frontière. Hastings intervient pour empêcher que Georges et Rose soient pris par les Anglais. Il ne s’était engagé dans l’armée anglaise que pour jouer ce rôle : les protéger. George consent à ce qu’il épouse sa sœur.

Vous l’aurez remarqué, au départ, l’intrigue amoureuse est semblable à celle des Anciens Canadiens. Le développement toutefois est assez différent. Hastings, qui a pour ainsi dire trahi sa nationalité par amour et amitié, accorde quand même moins d’importance au sentiment de l’honneur qu’Archibald. Et Rose, contrairement à Blanche, accepte d’épouser « l’ennemi ».

Certains critiques n’ont pas aimé l’image que la pièce projetait du grand Papineau, personnage que Fréchette vénérait pourtant. En effet, Papineau apparaît davantage comme un humaniste qu’un patriote. Il fait de beaux discours mais ne nous convainc pas de sa grandeur.

Extrait
Pacaud. - Partout. Plus de quarante Patriotes, qui n’avaient pas voulu se rendre ont péri dans la grange de M. Debartchz. Ç’a été une boucherie. Ah! Ils se sont vengés royalement, là, en vrais...
Papineau. - Arrêtez, monsieur Pacaud, je sais ce que vous allez dire. Il ne faut pas tenir le peuple anglais responsable de ces atrocités. Elles sont les conséquences malheureuses mais inévitables des guerres civiles. Les partis s’échauffent, les haines s’animent, les vengeances et les représailles sont terribles; mais elles sont le fait des individus et non pas celui des nationalités! L’avenir le prouvera. Nos intérêts nationaux sont en conflit avec les autorités anglaises; nous avons subi la loi de proconsuls avides et barbares; les circonstances nous ont placés, nous les enfants de la France, sous la domination britannique; tout cela a eu pour effet de nous armer les uns contre les autres. Mais il ne faut pas confondre le peuple anglais avec nos argousins, le bourreau Haldimand avec la grande nation dont le drapeau a promené la civilisation sur la moitié du globe. Aujourd’hui nous sommes des vaincus et des fugitifs persécutés pour avoir hardiment affirmé nos droits; mais, le jour n’est pas loin peut-être où l’Angleterre, mieux éclairée sur ce qui se passe ici, appréciera la justice de notre cause, et fera la réparation éclatante et généreuse.
Pacaud. - Vous croyez donc que tout n’est pas fini?
Papineau. - Fini? (Se levant.) Tout n’est jamais fini pour une nation d’intelligence et de coeur. Oh! non, tout n’est pas fini. Rappelez-vous ce que disait M. Nelson, il y a quelques jours: « Le sang versé pour la grande cause des droits du peuple, dans une lutte légitime, est une semence féconde qui porte toujours ses fruits. » Nous n’aurons pas conquis d’un seul coup toutes les libertés que nous avions rêvées; mais le grand cri de la protestation est jeté. L’Angleterre l’a entendu; et elle nous rendra justice. Degré par degré, sans secousse et sans conflit, ce vaste et riche territoire que nos pères ont découvert et colonisé, brisera peu à peu les liens qui le tiennent en tutelle; et, avant qu’il soit un demi-siècle peut-être, notre jeune nation s’épanouira libre et puissante au grand soleil de l’indépendance. (p. 140-141)

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

3 juillet 2009

Les Bastonnais

John Lesperance, Les Bastonnais, Montréal, C. O. Beauchemin, 1896, 272 p. (1re édition : The Bastonnais, 1876) (Traduction française par Aristide Piché, dans le journal La République, Boston, 1876) 

« John Talon Lesperance, ce nom "moitié anglais et moitié français" désigne un auteur oublié de nos jours, mais qui, né et élevé dans un milieu francophone des États-Unis, devint par la suite l'un des écrivains les plus appréciés des lecteurs anglophones de Montréal au XIXe siècle. » (David Hayne) Je ne reprendrai pas ici toute la démarche de Lespérance qui est très bien expliquée dans l’article de Hayne.

Comme c’est toujours un peu le cas dans les romans historiques, l’auteur présente un moment clé de l’Histoire, agrémenté d’une intrigue amoureuse. Commençons par les événements historiques. À l’automne 1775, au début de la Guerre de sécession, les Américains décident d’attaquer les Britanniques installés au Canada. Ils lancent leur attaque sur deux fronts. Montgomery et ses troupes suivent la voie du Lac Champlain, descendent le Richelieu, prennent les postes militaires qu’ils rencontrent sur leur chemin et s’emparent de Montréal. Benedict Arnold et ses troupes empruntent la rivière Kennebec (Maine), rejoignent la vallée de la Chaudière et poursuivent leur « randonnée », sans coup férir, jusqu’à Lévis. Ils traversent le fleuve et attendent l’arrivée de Montgomery avant de lancer l’assaut contre Québec, défendu par le gouverneur Carleton. C’est à la troupe d’Arnold que s’intéresse John Lesperance. Montgomery rejoint finalement Arnold à Pointe-aux-Trembles (Neuville). Profitant d’une tempête de neige, les deux armées réunies se lancent à l’assaut de la forteresse de Québec le 31 décembre 1775. Leur attaque est repoussée, plusieurs Américains sont faits prisonniers. Montgomery est tué et Arnold, blessé. Le reste de l’armée américaine va maintenir le siège devant Québec jusqu’en mai 1776. Quand ils apprennent la venue de nouvelles troupes britanniques, les Bastonnais lancent une dernière attaque qui est repoussée. Ils n’ont plus le choix, ils doivent fuir. Les Britanniques se lancent à leurs trousses et reprennent tous les territoires perdus. (Pour en savoir plus : Wikipedia).

L’intrigue amoureuse met en scène quatre personnages, tous plus sympathiques les uns que les autres : deux Canadiennes (Pauline et son amie Zulma) et deux soldats ennemis, un Britannique (Roderick Hardinge) et un Bastonnais (Gary Singleton). Au début, Pauline est l’amie de cœur de Roderick et Zulma, celle de Singleton. Quand les Continentaux vont lancer leur attaque contre Québec, Singleton sera blessé. Bon prince, Roderick va demander à son amie de le guérir. Pauline et Singleton vont tomber amoureux. Après bien des complications que je vous épargne, les nobles Zulma et Roderick, les deux évincés, vont laisser la place aux deux amoureux. Dans l’épilogue, on apprendra que Zulma et Roderick ont fini par s’épouser.

Les Bastonnais oppose trois nationalités : les Anglais, les Canadiens et les Bastonnais (en 1775, ce ne sont pas encore les Américains; Lespérance les appelle les Continentaux ou les Bastonnais). Je dirais que l’auteur n’a pas de parti pris flagrant, ses sympathies allant aussi bien à l’un qu’à l’autre. Ceci étant dit, il est évident que le point de vue canadien est celui qui est le mieux documenté. Que vont faire les Canadiens, eux qui ont été conquis il y a juste 16 ans? Vont-ils se joindre aux forces révolutionnaires américaines ou rester fidèle aux Anglais qui viennent de leur donner L’Acte de Québec? Les points de vue sont partagés : certains Canadiens vont prendre les armes aux côtés des Américains; d’autres, avec les Anglais. Encore une fois, ce qui est fascinant, c’est de voir que l’Histoire, avec un grand H, tient à peu de choses. N’eût été de quelques erreurs tactiques (entre autres le fait d’avoir trop attendu avant de lancer l’attaque contre Québec), les Américains en auraient pris possession et notre histoire en aurait été changée à jamais. Lesperance cite à quelques reprises l’historien Ferland pour étayer son point de vue.

Ce roman se lit encore très bien. L’intrigue amoureuse (très romantique : les jeunes filles s’évanouissent, meurent d’amour, les jeunes hommes pleurent…) occupe la plus grande (trop de) place, mais en même temps cela nous permet de quitter le milieu militaire et d’avoir une idée plus juste du sentiment de la population face aux forces d’invasion.
ExtraitArnold, dont la division était cantonnée à l'hôpital général, au faubourg Saint-Roch, s'était mis en mouvement, de son côté, mais pas aussi secrètement que l'avait fait Montgomery. Le tonnerre du canon, le tocsin des cloches, le roulement des tambours éveillèrent et alarmèrent la ville endormie. Ses hommes se glissèrent le long des murs sur une seule file, couvrant la batterie de leurs fusils du pan de leurs tuniques et baissant la tête pour faire face à l'ouragan de neige jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à leur poste d'attaque dans la rue Saut-au-Matelot. C'est là une des rues légendaires de Québec. Elle passe immédiatement au-dessous du cap et l’on croit que son nom lui vient d'un matelot qui sauta du sommet de ce promontoire dans cette rue.
[…] Parmi les troupes d'Arnold les plus remarquables étaient les braves carabiniers de Morgan, et toute la colonne sous ses ordres comptait cinq cents hommes. Le général marcha à la tête de ses soldats, animant leur courage par sa parole et son exemple. Sa bravoure impétueuse le porta à s'exposer inutilement à l'attaque de la première barricade, devant laquelle il fut tout d'abord renversé d'un coup de mousquet au genou et emporté du champ de bataille à l'hôpital général, où, à son profond chagrin, il apprit bientôt la défaite et la mort de Montgomery. Le commandement échut alors à Morgan, qui, après un assaut bravement exécuté, s'empara de la première barricade où il fit un bon nombre de prisonniers. Il conduisit alors ses forces à l'attaque de la seconde barricade, plus importante, située plus avant dans l'intérieur de la ville. Dans ce trajet, ses hommes dispersèrent et désarmèrent un certain nombre d'élèves du séminaire, parmi lesquels se trouvait Eugène Sarpy. Un grand nombre de ceux-ci s'échappèrent, coururent à la haute ville et furent les premiers à renseigner Carleton sur la gravité de l'état des choses. Celui-ci dépêcha aussitôt Caldwell avec un fort détachement de milice comprenant la compagnie commandée par Roderick Hardinge. Ainsi renforcés, les défenseurs de la seconde barricade résistèrent si bien que Morgan fut complètement dérouté. Dans les ténèbres et au milieu de la confusion causée par un feu d'enfilade excessivement meurtrier et par la furie de l'ouragan de neige, il pouvait à peine retenir ses hommes rassemblés. Afin de se reconnaître, les Continentaux avaient mis autour de leur coiffure une bande de papier portant en grosses lettres ces mots : Mors aut Victoria, ou Liberty for Ever.
Mais cette précaution même fut de peu d'utilité. Dans le but de mieux concerter ses forces, Morgan se décida à abandonner l'espace ouvert de la rue et à occuper les maisons du côté sud, d'où il pouvait maintenir un feu très effectif sur l'intérieur de la barricade. Il se procura ainsi quelque abri, mais il ne put empêcher ses rangs de diminuer rapidement sous le feu d'artillerie et de mousqueterie de l'ennemi. Ses hommes tombaient de tous côtés. Plusieurs de ses meilleurs officiers furent tués ou blessés sous ses propres yeux, Le brave Virginien rageait et tempêtait, mais ses plus vaillants efforts furent inutiles.
Il y eut un moment propice pendant lequel il aurait pu retraiter en sécurité ; mais cette seule pensée l'irrita et son hésitation fut fatale.
Carleton envoya, de la porte du Palais, un détachement de deux cents hommes commandé par le capitaine Laws, avec ordre de remonter la rue Saut-au-Matelot et de prendre les Continentaux par derrière.
Ce mouvement eut un complet succès. Morgan dut enfin reconnaître que sa position était désespérée et il se soumit bravement à son sort.
Il rendit les restes de son armée écrasée, en tout quatre cent vingt-six hommes.
C'était la fin tant redoutée. Le grand coup avait été frappé et il avait manqué d'une manière désastreuse. Québec trônait toujours sur son piédestal de granit. La puissance britannique restait debout défiant l'agresseur. Les Continentaux avaient vu leur campagne victorieuse se briser contre cet obstacle gigantesque. Montgomery était mort. Arnold était blessé. La moitié de l'armée était prisonnière. Les autres débris s'étaient réfugiés dans les cantonnements, au milieu des bancs de neige de la route de Sainte-Foye. Si Carleton avait été un grand général, il aurait pu les écraser d'un seul coup. (pages 208-209)

10 janvier 2009

Neuf jours de haine

Jean-Jules Richard, Neuf jours de haine, Montréal, L’Arbre, 1948, 352 pages.

À mon sens, Jean-Jules Richard est un écrivain qui a été mal servi par l’institution littéraire. Au mieux son nom est mentionné dans les manuels d’études littéraires. Pourquoi? Un peu comme Thériault, son œuvre n’est pas vraiment ancré dans l’humus québécois. Son refus de toute forme de régionalisme et ses idées gauchistes n’étaient pas de nature à lui attirer de la sympathie dans la société de Duplessis. Plus encore, aucune de nos catégories littéraires ne semblent en mesure de recevoir ses premières œuvres. Je le dis d’emblée, je trouve Neuf jours de haine admirable. J’ai pensé en lisant ce roman antimilitariste au passage de Candide sur la guerre, au non moins célèbre « Un jour rêvé pour le poisson-banane » de Salinger, mais surtout à la première partie du Voyage au bout de la nuit de Céline, dans ce dernier cas en raison du style de Richard également.

Le titre nous donne à la fois la structure de l'oeuvre et la position de l’auteur. Le roman compte neuf chapitres et chacun d’eux raconte, grosso modo – l’auteur se permettant des retours en arrière, des résumés pour combler l’ellipse entre deux chapitres – une journée dans la vie de deux soldats, surnommés par leurs compagnons Noiraud et Frisé. Ils vont être blessés, mais les deux vont réussir à survivre à la dernière année de la Seconde Guerre mondiale. Autour d’eux on trouve plusieurs autres combattants, parfois de façon épisodique, la mort faisant son œuvre. Chacun des chapitres porte un titre et est daté. Par exemple, le premier s’intitule « Débarquement » et est daté du 6 juin 1944. Le dernier s’intitule « Occupation » et est daté du 6 juin 1945. Entre-temps, on a suivi les deux soldats et leurs compagnons, à la poursuite des Allemands, expulsés de France, de Belgique, des Pays-Bas et poussés dans leurs derniers retranchements en Allemagne. Voilà pour la structure du roman.

Quant au contenu, on s’en doute assez. Toujours il s’agit de prendre une position ennemie, les Canadiens assaillant des Allemands battant en retraite. L’auteur raconte avec beaucoup de talent ces épisodes, les tactiques, l’action des hommes, l’horreur de la bataille, la difficulté de l’entreprise et surtout la haine que les hommes finissent par ressentir pour l’ennemi. Car le moteur de l’héroïsme, de la survie, de la guerre pour tout dire, c’est la haine contre ces soldats anonymes qui ont tué des compagnons et qui les obligent à cette vie de misère. On voit de très près le quotidien des soldats de la Deuxième Guerre. Bien sûr, il y a quelques actions glorieuses (surtout de la part de Noiraud qui est un soldat exceptionnel), mais il y a surtout beaucoup de misères, de souffrances, de désespoir. Richard nous décrit certaines horreurs, des scènes de carnage, sans s’appesantir sur les détails macabres. Quand les soldats quittent momentanément le front, la « cinquième dimension » comme ils le disent, ils laissent derrière eux la bête féroce, et redeviennent des êtres humains qui ont une vie intérieure, des principes, des souvenirs… Si, pendant plusieurs chapitres, on peut s’interroger sur la position de l’auteur face à la guerre – il décrit avec beaucoup de sympathie les soldats –, le dernier chapitre intitulé « Occupation » lève toute ambiguïté. Noiraud, qui a passé à travers tant de situations dangereuses, servi par un individualisme qui en faisait un soldat exceptionnel, est happé par le système militaire qui ne lui pardonne pas de résister à ses règles. Bref, non seulement c’est la guerre, mais aussi la philosophie de l’armée (casser les soldats, les mener par la peur) que Richard trouve insupportable. Rappelons qu’il a participé à la Seconde Guerre mondiale.

Il me semble avoir lu dans une critique que l’auteur nous mitraillait de phrases courtes, lapidaires. La métaphore est bien choisie. Voici le début du roman :

« Calme.
L'univers est blafard.
Dans les milliers de barges, ils attendent. Seuls les clapotis de la grosse mer hurlent. Les gars accroupis s'appuient la tête sur la hanche d'un voisin. L'un d'eux se courbe pour vomir dans un sac de papier ciré. Et en tirant le sac de sa poche, il échappe sur le pont des billets de banque français.
L'univers est blafard.
Calme.

* *
Tumulte.
L'univers est hagard.
Grondements en arrière. Les hommes se dressent. Lueurs suivies de détonations violentes. Les hommes s'illuminent. Ça martèle. Ça frappe. Ça bûche. Ça cogne. Vrombissements des moteurs des milliers de barges d'atterrissage. Un millier. Oui, un millier. Vrombissements de centaines d'avions. Cent. Deux cents. Cinq cents. Les hélices bourdonnent en haut et en bas. En bas et en haut. Les ailes sifflent comme des sirènes. Les coques fouettent la mer. Les matelots s'agitent. Les moteurs beuglent, mugissent. Les soldats se crispent. Les avions de bombardement, de combat, de reconnaissance, des meutes d'avions, ricanent au-dessus des cuirassés, des croiseurs, des destroyers, des frégates, des corvettes, des barges, des prames. Des hordes de navires. »


Le roman atteint son point culminant, à tout point de vue, dans le chapitre intitulé « Translucide ». Frisé s'est vu confier une mission dangereuse. Son frère Paul, qui fait partie de la même unité, s’offre à le remplacer. Mais il sera frappé par un obus sous les yeux de Frisé (voir l’extrait). Jusqu’ici, rien d’extraordinaire, allez-vous penser. Mais c'est le traitement qui s'en suit. Le frère mort, devenu narrateur pulvérisé, s’adresse à son frère vivant, dans un style surréaliste. Et on conçoit à partir de cet exemple la force de J.-J. Richard, sa capacité à outrepasser le banal récit réaliste, d’apprêter l’horreur à la sauce fantaisiste.

Extrait
« J'avance près de la route. Sur le remblai. À ta droite. Je m'accroupis derrière un cadavre décapité. Je tends les jarrets pour bondir. Tu m'observes. Tu m'admires. Roux, beau et brave, une force sensuelle et chaude dans ma posture. Tu sens ton affection pour moi grandir. Je vais sauter. Je vais partir au vol. Avant je veux te donner un dernier regard. J'entends venir un obus. Le sifflement. La vibration. La commotion. L'expansion. « Où suis-je ? « Où suis-je ?
« Qu'est-ce qu'il m'arrive ?
« Je sens soudain toutes les parcelles de mon corps. Je sens toute ma peau. Je conçois toute mon anatomie. J'éprouve la sensation que j'ai des muscles sous la peau. Que j'ai des os sous les muscles. Que j'ai de la moelle dans les os. Que j'ai des veines. Des nerfs. Du sang : blanc et des cellules qui le rougissent. Des organes dans la cavité thoracique. Des organes dans le ventre. Des muqueuses. Je me sens tout entier.
« C'est drôle. Je savais que j'avais tout cela. Mais je ne l'ai jamais tant ressenti. On ne sent réellement tout son corps que quand il nous fait mal. Ça m'a fait mal. Pas trop. Le choc a eu trop de violence. Ça s'est passé durant un millième de fraction de seconde. Ça s'est fait trop vite. Mes sens ne sont pas organisés pour tant de sensations. La matière ne me donne pas la conscience parachevée de mon corps. Je sais que j'ai changé de forme, mais je n'ai pas été asservi à mes sens. Je n'ai réellement pas souffert. « Je me cherche,« Je cherche mes cheveux roux (comme le commis l'aurait fait). Je cherche mes mains d'abord pour pouvoir chercher mes cheveux, ma tête. Mes yeux. Mes lèvres. Je devrais les trouver à cause du duvet de ma moustache.
Je cherche mes jambes ou du moins l'angle vide entre mes jambes. Je cherche mon ventre pour serrer ma ceinture. Je cherche mes reins pour les frotter, j'y sens un peu de chatouillement.
« Je ne trouve rien. Pourtant, je vois. Mieux qu'avec mes yeux. Je suis possède d'une lucidité plus pure. Je perçois au lieu d'entendre. Je discerne au lieu de voir. Je comprends au lieu de ressentir. C'est drôle.
« Ça me rappelle ce livre sur le spiritisme que nous avions trouve dans une maison désertée de France. Nous l'avions lu ce livre avec attention. On y traitait d'élucubration d'esprit après la mort apparente. Je distingue sans effort mon état. Je suis dégagé de la matière. Mais cependant j'y suis encore soudé. Serait-ce que j'ai été frappé trop soudainement ?
« Je me regarde maintenant. Je me répands au-dessus de votre position comme une buée. Une buée sans couleur, mais un peu plus brillante aux endroits où elle semble plus épaisse.
« J'ai l'air d'un parachute suspendu au-dessus de ta tête. Les ficelles me retiennent au sol de partout. Les ficelles me tirent à la terre. Malgré mes efforts pour me dégager. À l'endroit où les ficelles sont liées à ma buée, ça me tire et ma buée ressemble à des ailes de vampire.
« Je suis dispersé et encore je suis là concentré. Je te vois. Tu me cherches. Tu vas de droite à gauche sans faire attention aux projectiles. Tu vois la tête tranchée. Ce n'est pas moi. La tête n'a pas de cheveux roux.
« Pas un mouvement humain depuis quelques minutes. Que le tien. Seulement le mouvement des choses. Les explosions et leur jet de fragments. Leur levée de poussière ou de geyser. Pas un geste animal. Le feu est trop intense. Personne n'a bougé, ni en avant, ni en arrière, excepté toi. Quelqu'un questionné te répond :
« — Personne n'est passé ici.
« Personne, celui-là en est sûr. Quelqu'un a dû pourtant — mais c'est inconcevable — monter dans l'air en mille pièces. Des morceaux de chair ont volé ici et là. Des parcelles humides, moites d'une vie résistante. D'autres morceaux où le sang semble cuit par la chaleur de l'explosion. En voilà un. Du cuir chevelu. Un demi-pouce de diamètre par trois quarts de longueur. Une pointe d'os s'y plante. C'est le plus gros tombé tout près. Le reste a dû voler en éventail. Au loin. » (p. 162-164)