3 juillet 2009

Les Bastonnais

John Lesperance, Les Bastonnais, Montréal, C. O. Beauchemin, 1896, 272 p. (1re édition : The Bastonnais, 1876) (Traduction française par Aristide Piché, dans le journal La République, Boston, 1876) 

« John Talon Lesperance, ce nom "moitié anglais et moitié français" désigne un auteur oublié de nos jours, mais qui, né et élevé dans un milieu francophone des États-Unis, devint par la suite l'un des écrivains les plus appréciés des lecteurs anglophones de Montréal au XIXe siècle. » (David Hayne) Je ne reprendrai pas ici toute la démarche de Lespérance qui est très bien expliquée dans l’article de Hayne.

Comme c’est toujours un peu le cas dans les romans historiques, l’auteur présente un moment clé de l’Histoire, agrémenté d’une intrigue amoureuse. Commençons par les événements historiques. À l’automne 1775, au début de la Guerre de sécession, les Américains décident d’attaquer les Britanniques installés au Canada. Ils lancent leur attaque sur deux fronts. Montgomery et ses troupes suivent la voie du Lac Champlain, descendent le Richelieu, prennent les postes militaires qu’ils rencontrent sur leur chemin et s’emparent de Montréal. Benedict Arnold et ses troupes empruntent la rivière Kennebec (Maine), rejoignent la vallée de la Chaudière et poursuivent leur « randonnée », sans coup férir, jusqu’à Lévis. Ils traversent le fleuve et attendent l’arrivée de Montgomery avant de lancer l’assaut contre Québec, défendu par le gouverneur Carleton. C’est à la troupe d’Arnold que s’intéresse John Lesperance. Montgomery rejoint finalement Arnold à Pointe-aux-Trembles (Neuville). Profitant d’une tempête de neige, les deux armées réunies se lancent à l’assaut de la forteresse de Québec le 31 décembre 1775. Leur attaque est repoussée, plusieurs Américains sont faits prisonniers. Montgomery est tué et Arnold, blessé. Le reste de l’armée américaine va maintenir le siège devant Québec jusqu’en mai 1776. Quand ils apprennent la venue de nouvelles troupes britanniques, les Bastonnais lancent une dernière attaque qui est repoussée. Ils n’ont plus le choix, ils doivent fuir. Les Britanniques se lancent à leurs trousses et reprennent tous les territoires perdus. (Pour en savoir plus : Wikipedia).

L’intrigue amoureuse met en scène quatre personnages, tous plus sympathiques les uns que les autres : deux Canadiennes (Pauline et son amie Zulma) et deux soldats ennemis, un Britannique (Roderick Hardinge) et un Bastonnais (Gary Singleton). Au début, Pauline est l’amie de cœur de Roderick et Zulma, celle de Singleton. Quand les Continentaux vont lancer leur attaque contre Québec, Singleton sera blessé. Bon prince, Roderick va demander à son amie de le guérir. Pauline et Singleton vont tomber amoureux. Après bien des complications que je vous épargne, les nobles Zulma et Roderick, les deux évincés, vont laisser la place aux deux amoureux. Dans l’épilogue, on apprendra que Zulma et Roderick ont fini par s’épouser.

Les Bastonnais oppose trois nationalités : les Anglais, les Canadiens et les Bastonnais (en 1775, ce ne sont pas encore les Américains; Lespérance les appelle les Continentaux ou les Bastonnais). Je dirais que l’auteur n’a pas de parti pris flagrant, ses sympathies allant aussi bien à l’un qu’à l’autre. Ceci étant dit, il est évident que le point de vue canadien est celui qui est le mieux documenté. Que vont faire les Canadiens, eux qui ont été conquis il y a juste 16 ans? Vont-ils se joindre aux forces révolutionnaires américaines ou rester fidèle aux Anglais qui viennent de leur donner L’Acte de Québec? Les points de vue sont partagés : certains Canadiens vont prendre les armes aux côtés des Américains; d’autres, avec les Anglais. Encore une fois, ce qui est fascinant, c’est de voir que l’Histoire, avec un grand H, tient à peu de choses. N’eût été de quelques erreurs tactiques (entre autres le fait d’avoir trop attendu avant de lancer l’attaque contre Québec), les Américains en auraient pris possession et notre histoire en aurait été changée à jamais. Lesperance cite à quelques reprises l’historien Ferland pour étayer son point de vue.

Ce roman se lit encore très bien. L’intrigue amoureuse (très romantique : les jeunes filles s’évanouissent, meurent d’amour, les jeunes hommes pleurent…) occupe la plus grande (trop de) place, mais en même temps cela nous permet de quitter le milieu militaire et d’avoir une idée plus juste du sentiment de la population face aux forces d’invasion.
ExtraitArnold, dont la division était cantonnée à l'hôpital général, au faubourg Saint-Roch, s'était mis en mouvement, de son côté, mais pas aussi secrètement que l'avait fait Montgomery. Le tonnerre du canon, le tocsin des cloches, le roulement des tambours éveillèrent et alarmèrent la ville endormie. Ses hommes se glissèrent le long des murs sur une seule file, couvrant la batterie de leurs fusils du pan de leurs tuniques et baissant la tête pour faire face à l'ouragan de neige jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à leur poste d'attaque dans la rue Saut-au-Matelot. C'est là une des rues légendaires de Québec. Elle passe immédiatement au-dessous du cap et l’on croit que son nom lui vient d'un matelot qui sauta du sommet de ce promontoire dans cette rue.
[…] Parmi les troupes d'Arnold les plus remarquables étaient les braves carabiniers de Morgan, et toute la colonne sous ses ordres comptait cinq cents hommes. Le général marcha à la tête de ses soldats, animant leur courage par sa parole et son exemple. Sa bravoure impétueuse le porta à s'exposer inutilement à l'attaque de la première barricade, devant laquelle il fut tout d'abord renversé d'un coup de mousquet au genou et emporté du champ de bataille à l'hôpital général, où, à son profond chagrin, il apprit bientôt la défaite et la mort de Montgomery. Le commandement échut alors à Morgan, qui, après un assaut bravement exécuté, s'empara de la première barricade où il fit un bon nombre de prisonniers. Il conduisit alors ses forces à l'attaque de la seconde barricade, plus importante, située plus avant dans l'intérieur de la ville. Dans ce trajet, ses hommes dispersèrent et désarmèrent un certain nombre d'élèves du séminaire, parmi lesquels se trouvait Eugène Sarpy. Un grand nombre de ceux-ci s'échappèrent, coururent à la haute ville et furent les premiers à renseigner Carleton sur la gravité de l'état des choses. Celui-ci dépêcha aussitôt Caldwell avec un fort détachement de milice comprenant la compagnie commandée par Roderick Hardinge. Ainsi renforcés, les défenseurs de la seconde barricade résistèrent si bien que Morgan fut complètement dérouté. Dans les ténèbres et au milieu de la confusion causée par un feu d'enfilade excessivement meurtrier et par la furie de l'ouragan de neige, il pouvait à peine retenir ses hommes rassemblés. Afin de se reconnaître, les Continentaux avaient mis autour de leur coiffure une bande de papier portant en grosses lettres ces mots : Mors aut Victoria, ou Liberty for Ever.
Mais cette précaution même fut de peu d'utilité. Dans le but de mieux concerter ses forces, Morgan se décida à abandonner l'espace ouvert de la rue et à occuper les maisons du côté sud, d'où il pouvait maintenir un feu très effectif sur l'intérieur de la barricade. Il se procura ainsi quelque abri, mais il ne put empêcher ses rangs de diminuer rapidement sous le feu d'artillerie et de mousqueterie de l'ennemi. Ses hommes tombaient de tous côtés. Plusieurs de ses meilleurs officiers furent tués ou blessés sous ses propres yeux, Le brave Virginien rageait et tempêtait, mais ses plus vaillants efforts furent inutiles.
Il y eut un moment propice pendant lequel il aurait pu retraiter en sécurité ; mais cette seule pensée l'irrita et son hésitation fut fatale.
Carleton envoya, de la porte du Palais, un détachement de deux cents hommes commandé par le capitaine Laws, avec ordre de remonter la rue Saut-au-Matelot et de prendre les Continentaux par derrière.
Ce mouvement eut un complet succès. Morgan dut enfin reconnaître que sa position était désespérée et il se soumit bravement à son sort.
Il rendit les restes de son armée écrasée, en tout quatre cent vingt-six hommes.
C'était la fin tant redoutée. Le grand coup avait été frappé et il avait manqué d'une manière désastreuse. Québec trônait toujours sur son piédestal de granit. La puissance britannique restait debout défiant l'agresseur. Les Continentaux avaient vu leur campagne victorieuse se briser contre cet obstacle gigantesque. Montgomery était mort. Arnold était blessé. La moitié de l'armée était prisonnière. Les autres débris s'étaient réfugiés dans les cantonnements, au milieu des bancs de neige de la route de Sainte-Foye. Si Carleton avait été un grand général, il aurait pu les écraser d'un seul coup. (pages 208-209)

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