24 juillet 2009

La Robe noire

Damase Potvin, La Robe noire, Lille-Paris, Le Mercure, 1932, 236 pages.

Le Père François de Crespieul vint en Nouvelle-France en 1670. Après une année passée à Québec à parfaire sa formation et à enseigner, on l’envoya dans la mission de Tadoussac, qui comprenait la Côte-Nord, le Saguenay et le Lac-Saint-Jean. Il passa sa vie à parcourir cet immense territoire habité par les Montagnais (aujourd’hui, les Innus). Il écrivit quelques-unes des Relations des Jésuites. Potvin le cite d’ailleurs dans son roman.

Le récit commence le 21 octobre 1676. Le père François de Crespieul remonte le Saguenay accompagné de certains traiteurs, d’un coureur de bois et de Montagnais de Mistassini. « Le Père de Crespieul, alors en charge des missions saguenéennes qui s'étendaient du lac des Mistassins au pays des Papinachois, sur la côte Nord du fleuve Saint-Laurent, avait voulu s'en aller hiverner en sa mission de Saint-Charles-de-Métabetehouan-sur-Peok8agamy, et visiter le pays d'alentour, jusqu'au lac Mistassin. Il en était à son sixième voyage au grand « lac Plat », depuis sa découverte par le Père Jean De Quen du même ordre, en 1647. » Pour atteindre leur but, les voyageurs doivent remonter le Saguenay, la rivière Chicoutimi, traverser le lac Kenogami et descendre une rivière que les Indiens appellent KinSigamichich. Ensuite, ils n’ont qu’à longer la rive du Lac-Saint-Jean. Potvin nous décrit les difficultés de ce voyage, réalisé en plein automne.

À Métabetchouan, les plans du père de Crespieul sont contrecarrés : des Indiens, arrivés de la région du Lac Mistassini, lui apprennent que le père Albanel s’est blessé et qu’il requiert son aide. Le père de Crespieul organise une petite expédition pour secourir son compagnon, dans les territoires inhospitaliers du nord-ouest du Lac-Saint-Jean, là où sont disséminés les Montagnais nomades. Potvin escamote cette partie, si bien qu’on ignore ce qui s’y passe. Le printemps venu, le père de Crespieul se rend à Nébouka, là où tous les Indiens se réunissent pour vendre les peaux qu’ils ont accumulées pendant l’hiver. « Nébouka, la foire aux fourrures du point le plus septentrional de l’Amérique en 1676. Le village est pittoresquement sale. » Quelques traiteurs, venus du Sud, échangent les peaux contre de l’eau de vie : les beuveries et les rixes éclatent et c’est dans cette atmosphère délétère que le père de Crespieul essaie de répandre la parole de Dieu et de faire des conversions. L’été venu, il redescend à Métabetchouan, là où il a déjà vécu : il réussit à convertir le chef Tékohérimat et à baptiser sa fille Alouana, qui est très pieuse. Appelé à Québec par ses supérieurs, il réussit à convaincre Tékohérimat de lui laisser amener Alouana, rebaptisée Jacqueline, pour qu’elle soit instruite par les Ursulines. La malheureuse mourra six mois plus tard.

Face aux Indiens, Potvin est partagé. Il juge sévèrement leur manque d’hygiène et leur insouciance. « Mais les circonstances éloignèrent François de Crespieul de la vie cartusienne. Dieu voulait qu'il fût missionnaire. Il l'appelait à prêcher cette multitude sordide qui peuplait les déserts du Nouveau-Monde. Exalté entre le ciel et la terre, plus près de la terre que du ciel, son rôle était d'exhorter les peuplades barbares et pouilleuses à s'envoler vers le seuil du royaume promis et attendu. Sa vocation devait être de vie active. » Il insiste beaucoup sur l’insalubrité de leur campement, mais, il me semble, moins pour critiquer les Indiens que pour montrer la foi sans faille de ce Jésuite, prêt à tout endurer pour conquérir des âmes.

Il admire leur connaissances de la forêt, leur bonté naturelle et il ne dénigre pas leurs croyances. En fait, il les prend en pitié, non pas parce qu’ils ne sont pas baptisés, mais plutôt parce qu’ils vivent dans une nature inhospitalière, qu’ils doivent subir beaucoup de privations et de grandes souffrances. À vrai dire, ils sont à la merci des éléments : pendant l’hiver 1676, une famine les accable, parce qu’un grand feu de forêt, survenu quelques années auparavant, a saccagé leurs territoires de chasse.

Il raconte son apostolat. Il ne semble pas avoir trop de difficulté à évincer les sorciers qui faisaient la loi dans les tribus. Les Indiens embrassent assez facilement la religion catholique, même si cette adhésion semble bien fragile : en l’absence du père, les sorciers reprennent vite leur place.

Jusqu’à quel point Potvin s’est-il inspiré d’une
des relations du père de Crespieul? Ou d’autres textes des Relations des Jésuites? Malheureusement, je ne suis pas historien, je n’ai lu que des extraits de ces Relations.

Sur le plan littéraire, comme d’habitude, Potvin est brouillon (journaliste parlementaire, il écrivait à temps perdu). Certains passages sont réussis et nous laissent entrevoir le bon écrivain qu’il aurait pu être. Il aurait fallu qu’il travaille, entre autres la trame romanesque, car sauf dans les derniers chapitres, elle est pour ainsi dire nulle. J’ai l’impression (je dis bien « l’impression ») que Potvin a emprunté aux récits des missionnaires des descriptions de voyage qu’il a habillées quelque peu.


Extrait
Ce fut, pour le Père qui continuait vers Manouan, un autre pénible voyage. Un pays toujours morne, fantastique, où la vie semblait partout abonder sans remuer nulle part.
Il fallut, pendant des jours et des jours, remonter à la perche de méchantes petites rivières où la pagaie était inutile. Sur d'autres, dont le courant était contraire, l'on dut, aux endroits peu profonds, dans l'eau jusqu'à la ceinture, marcher sur des roches pointues, guidant de la main les canots vides. Les berges étaient inaccessibles.
Puis, les rivières n'étant plus navigables, au point extrême de la hauteur des terres, il y eut des marais qu'il fallut traverser, les esquifs sur les épaules. Là, palpitait l'existence de myriades de bêtes aquatiques, petit monde inconnu et traître, qui a sa vie propre, avec ses voix, ses bruits, son mystère surtout, effrayant : vagues rumeurs d'herbes, étranges feux-follets, lourds silences, brumes bizarres qui traînent comme des robes de mortes. Et les moustiques, les terribles moustiques, par noires avalanches, assaillent les corps préparant des nuits de fièvre ardente. L'on marcha ainsi pendant des heures.
Maintenant l'on avançait en quête de fumées indiennes devant soi. L'on s'attendait de voir surgir à tout instant un campement qui serait Manouan. Six jours, l'on eut cet espoir.
Puis, ce fut Manouan.
Une pauvre bourgade parmi les plus pauvres. De misérables gens, malades, aux faces ravagées et corrodées de rides concentriques, aux membres tordus par la souffrance, en proie à la faim et qui n'avaient pu descendre à Nébouka. Les cabanes étaient remplies de riches fourrures, mais de viande à peu près pas. Dans chacune, un ignoble grouillement d'où d'écoeurantes émanations : des odeurs d'excréments, de pourriture, de boucane, de suint, de sang gâté...
Quelle belle moisson d'âmes, pourtant ! On attendait le Père. Il fut reçu avec une indicible joie. On l'entoura. Il visita les malades un à un. Sa douce charité, comme l'huile, pansait les plaies. Il les soigna, les consola. Puis à tous ceux qui pouvaient se lever et sortir des infâmes cabanes, dans le soir tombant, en une brève allocution, il exposa l'économie du mystère divin, comment la grâce est donnée par le sang de Jésus, l'espérance en un bonheur sans fin. Les tout premiers éléments de la foi !... Déjà, le terrain avait été labouré par autrui et ce fut relativement facile de semer les premiers grains. La plupart de ces pauvres gens, après avoir entendu les paroles du missionnaire, demandèrent à se faire instruire davantage pour être baptisés. (p. 199-201)

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