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25 septembre 2010

de St-Denys Garneau

(Sous la direction d’Henri Rivard), de St-Denys Garneau, Montréal, Fides, 1993, 205 pages. (Illustrations : 35 lithographies de l’auteur photographiées par Michel Pilon.)

En 1993, Henri Rivard et les éditions Fides ont publié une édition de luxe de Regards et jeux dans l’espace.

On y a ajouté un texte d’Anne Hébert, « Saint-Denys Garneau parmi nous », pour présenter le poète. Elle reprend la thèse habituelle du poète incompris dans « le désert et la nuit d’un pays fermé ». Ce qui me semble plus neuf dans cette présentation, c’est le paragraphe qui porte sur le lien entre Garneau et l’espace :
« Saint-Denys Garneau rêvait d'habiter le paysage de fond en comble, de tout son corps, de toute son âme, de la crête des arbres au plus profond de la rivière, de surprendre les secrets des arbres et de la rivière, de s'y fondre comme dans son propre secret révélé. Il scrutait la moindre avance, le moindre recul de la lumière sur le paysage, ainsi qu'en lui-même il suivait le passage, allant venant, de la grâce de vivre se donnant et se reprenant. Sainte-Catherine, Baie-Saint-Paul, Oka. Tout pays visité et reconnu. « C'est un peintre qui part en rêve qui part en chasse. » La forme et la couleur, la plus petite respiration de la lumière sur la campagne, le plus infime repli des ténèbres dans son propre cœur d'homme sollicitaient Saint-Denys Garneau et réclamaient parole et chant. Sa double réponse à la vie foisonnante en lui et autour de lui était de peintre et de poète. Il écrivait des poèmes, il peignait des toiles. La terre était devant lui, exigeante et pleine. Il voulait vivre à égalité avec la profonde terre, sans rien en lui qui se refuse et se retire. Un corps à corps avec la terre prodigue. Il a tenté cela dans un monde hostile, avec au plus creux de l'âme la condamnation grandissante du jansénisme qu'on lui avait inculqué depuis son premier souffle. Il a vécu cela jusqu'à l'éclatement de sa vie. »
Cette édition est illustrée de 35 tableaux de l’auteur. Garneau est moins « moderne » en peinture qu’il l’est en écriture. On découvre l’influence des impressionnistes, à commencer par Cézanne et Van Gogh, peintres qu’il admirait. Ce sont, dans la plupart des cas, des paysages, des « esquisses en plein air ». Ces tableaux illustrent surtout le côté lumineux du poète.

Sur la page de couverture, la toile s’intitule « La liseuse ». Ci-dessous, quatre autres tableaux de l'auteur.

Les pommiers en hiver
Les foins
Sous-bois
La sablière
 
Saint-Denys Garneau sur Laurentiana

20 septembre 2010

Regards et jeux dans l’espace

Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans l’espace, Montréal, Chez l’auteur, 1937, 84 pages.

Hector de Saint-Denys Garneau et Regards et jeux dans l’espace ont marqué l’histoire de la poésie québécoise. Alors que le Québec  est enlisé dans la poésie régionaliste et dans l’esthétique romantico-parnassienne, Garneau innove en proposant une poésie moderne, à l’heure de l’Europe : il a lu les surréalistes et Éluard, mais aussi Reverdy et Supervielle. Froissé par la réception critique de son livre, il le retire du marché, abandonne progressivement ses activités littéraires, quitte la ville pour se réfugier à Sainte-Catherine-de-Fossambault, là où vit également sa petite cousine, Anne Hébert. La publication posthume des Solitudes et de son Journal témoigne d’une recherche spirituelle exigeante, mais aussi d’une culpabilité destructrice. Accuser la société québécoise de l’époque, ses amis intellectuels n’ont pas manqué de le faire. Garneau est mort à 31 ans.

Le recueil contient sept parties : Jeux, Enfants, Esquisses en plein air, Deux paysages, De gris en plus noir, Faction, Sans titre. Ce fort découpage n’est pas innocent : déjà à travers les titres, on perçoit une progression... ou une régression. Garneau raconte l’aventure d’un être qui perd lentement ses repères, se décompose devant nous, se retire, s’efface. Non pas que tout soit beau au début et pathétique à la fin, Garneau est plus nuancé que cela, comme en témoigne l'être en « équilibre impondérable » du poème liminaire.

Jeux s'ouvre sur la joie malicieuse des enfants à construire le monde, comme le poète le fait avec les mots : « Un enfant est en train de bâtir un village / C'est une ville, un comté / Et qui sait / Tantôt l'univers. » Cependant le jeu résiste mal à l’épreuve de la réalité : « Mes enfants vous dansez mal / Il faut dire qu'il est difficile de danser ici / Dans ce manque d'air / Ici sans espace qui est toute la danse. » Garneau laisse entendre que c’est l’entourage étriqué qui s'oppose à l'imaginaire débridé de l'enfant-poète.

Dans Enfants, les petits bâtisseurs sont devenus des « petits monstres » fuyants, insaisissables, déjà en retrait du monde adulte : « Il s'agit de ne pas lui faire peur / C'est un oiseau / C'est un colimaçon. »

Dans Esquisses en plein air, le poète esseulé se plonge dans la contemplation de paysages qui exultent de lumière : « Ô mes yeux ce matin grands comme des rivières / Ô l'onde de mes yeux prêts à tout refléter ». Il se laisse imprégner par ce qu'il est en train de contempler : « Toute la respiration des champs a trouvé ce petit ruisseau vert de son pour sortir / A découvert / Cette voix verte presque marine / Et soupiré un son tout frais / Par une flûte. » C'est en quelque sorte la voix d’une nature magnifiée par l’art qu'il essaie de rendre dans ses poèmes. Soulignons l'absence de toute présence humaine dans cette partie.

Pourtant, le jeu, la contemplation ou la communion avec la nature ne réussiront pas à conjurer ses démons intérieurs. Une faille (Deux paysages) est apparue dans l’équilibre précaire qu’il s'est construit. Tout paysage a son revers; toute montagne a deux versants : « Un de fleurs fraîches dans la lumière / … / Un sans couleur ni de visage ». Dans De gris en plus noir, le poète, replié dans sa « maison fermée », broie du noir, combat le froid, alors que le feu menace à tout moment de s’éteindre. Dehors, son havre de paix a beaucoup changé : « les grands arbres […] étouffent / Les bras ouverts / Pour un peu d’air »; « Les bêtes ont les yeux effarés / Les oiseaux sont égarés. »

Tout charme étant définitivement rompu (Sans titre), c’est la chute progressive vers l’impuissance, l’incompréhension, la peur. « Mais non, tu sais bien que j'avais peur / Que je n'osais faire un mouvement / Ni rien entendre / Ni rien dire / De peur de m'éveiller complètement ». C’est la fermeture à l’autre, tenu à distance : « Moi ce n'est que pour vous aimer / Pour vous voir / Et pour aimer vous voir / Moi ça n'est pas pour vous parler / Ça n'est pas pour des échanges / conversations / Ceci livré, cela retenu / Pour ces compromissions de nos dons ». C’est le repli stoïque d’un être dévoré de l’intérieur par un oiseau carnassier. « Je suis une cage d'oiseau / Une cage d'os / Avec un oiseau / L'oiseau dans ma cage d'os / C'est la mort qui fait son nid ». 

Dans Faction, le poète a cessé d’habiter le monde. « Un homme d'un certain âge / Plutôt jeune et plutôt vieux / Portant des yeux préoccupés / Et des lunettes sans couleur / Est assis au pied d'un mur / Au pied d'un mur en face d'un mur ». Il attend, impassible, ayant cessé de croire à l’art, l’esprit rivé vers quelques vagues espoirs qui ne semblent pas d’ordre terrestre : « On a décidé de lâcher la nuit sur la terre / Quand on sait ce que c'est / Et de prendre sa faction solitaire / Pour une étoile / encore qui n'est pas sûre / Qui sera peut-être une étoile filante / Ou bien le faux éclair d'une illusion ». 

Dans le dernier poème, « Accompagnement », le poète s’est dédoublé : « Je marche à côté de moi en joie ». Par divers moyens, il essaie de reprendre contact avec son « ancien moi », ce double qui l’accompagne : « Je me contente pour le moment de cette compagnie / Mais je machine en secret des échanges / Par toutes sortes d'opérations, des alchimies, / Par des transfusions de sang / Des déménagements d'atomes / par des jeux d'équilibre ». Dans le futur, il se croit même capable de redevenir l’être de joie qui marche à ses côtés, ce qui reste problématique puisque cette « transposition » implique un retour en arrière, donc le déni de ce qu’il est devenu  : « Afin qu'un jour, transposé, / Je sois porté par la danse de ces pas de joie / Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi / Avec la perte de mon pas perdu / s'étiolant à ma gauche / Sous les pieds d'un étranger / qui prend une rue transversale. »

Regards et jeux dans l’espace fait appel à une riche symbolique (l’eau, l’arbre, le soleil, les mains, les fontaines, l’oiseau…), le style est très dépouillé, parfois à la limite de la rectitude syntaxique. Garneau disait de ses poèmes que « leur charme procède d'une certaine mélancolie poétique fluente. Ils sont attachants par un certain sens de l'irrémédiable. » 

Regards et jeux dans l’espace est peut-être bien le recueil phare de la poésie québécoise. Après une période de désaffection, dans les années 60, l’œuvre de Garneau a retrouvé sa place, d’autant plus facilement que son esthétique est proche de la sensibilité contemporaine. On ne compte plus les études, souvent le fait de poètes, sur Garneau. Deux éditions de ses œuvres complètes ont été réalisées : celle de Jacques Brault et Benoit Lacroix et celle de Gisèle Huot. Je regrette qu’en 1949 ses amis n’aient pas opté pour une édition séparée des Solitudes. Il me semble qu’on nous a privés d’un livre (c’est le bibliophile qui parle) et, dans une certaine mesure, qu’on a dénaturé Regards et jeux dans l’espace, le seul recueil publié sous la surveillance de l’auteur.

Regards et jeux dans l’espace a été tiré à 1000 copies, ce qui peut sembler beaucoup pour un recueil à l’époque. Ce sont les parents de Garneau qui ont financé l’entreprise. Peu d’exemplaires ont été vendus et les invendus se sont retrouvés au sous-sol de la maison familiale à Wesmount. On sait aussi – c’est son frère qui l’a raconté – que Garneau fut surpris par son père en train de brûler les invendus. D'après Michel Biron, (De Saint-Denys Garneau, 2015), environ 200 livres auraient été sauvés des flammes et remis sur le marché par les Éditions de l’Arbre à la mort de l’auteur.

Saint-Denys Garneau sur Laurentiana
Regards et Jeux dans l'espace
« Cage d'oiseau »
De Saint-Denys Garneau
Journal

Voir les sites :

23 septembre 2010

Cage d'oiseau

Je suis une cage d'oiseau
Une cage d'os
Avec un oiseau

L'oiseau dans ma cage d'os
C'est la mort qui fait son nid

Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes

Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot

C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'os

Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est

Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon cœur
La source de sang
Avec la vie dedans

Il aura mon âme au bec

Strophe 1
« Je suis une cage d'oiseau » : si le poète était un oiseau, mais non, une cage! Un objet, sans plus! Comme il veut être bien sûr qu’on n’ira pas imaginer toutes sortes d’explications compliquées, il nous traduit dans les vers 2 et 3 le sens de sa métaphore : la cage est faite d’os, ce qui rappelle le corps, le corps d’un grand malade ou d’un mort, et dedans cette cage, il y a un oiseau, métaphore dans la métaphore, comme on le voit dans la strophe 2.

Strophe 2
Le poète nous oblige à lire la métaphore de l’oiseau comme une représentation de la mort, déjouant ainsi toutes nos attentes : l’oiseau aurait dû représenter le poète (comme c'est le cas dans les poèmes précédant celui-ci) et la cage, la mort. Mais non, c’est l’inverse! La situation est en soi ironique : pourquoi l'oiseau, s'il évoque la mort, a-t-il besoin de nidifier? On vient d’entrer dans le tragique.

Strophe 3
On passe du « je » au « on », comme si le poète voulait éviter tout lyrisme, voire tout pathétisme. D’actant qu’il était, il devient observateur. L’oiseau s’organise pour signaler sa présence. Il froisse ses ailes, bien inutiles. Déjà prêt à s’envoler? D’où lui vient cette agitation? En attendant, le poète est assiégé de l’intérieur, prisonnier de cet oiseau encagé dans son corps.

Strophe 4 
Il en remet l’oiseau. Deux fois plutôt qu’une. Un vrai rabat-joie. Il profite du moindre moment de silence pour se manifester. Plus encore, il « roucoule » comme les amoureux. Et son chant ressemble à celui d’un grelot, comme si lui aussi voulait être de la fête.

Strophes 5 et 6 
Les quelques questions faussement naïves posées par le poète ne doivent pas nous tromper. On comprend que cet oiseau est en mesure de briser sa cage… On le pensait « captif », mais non! Cette cage n’est pas une prison sûre. Le poète doute qu’on puisse empêcher l’oiseau de s’envoler. D’où son inquiétude : si l’oiseau rompt sa cage, qu’adviendra-t-il de lui?

Strophe 7
Cet oiseau est un carnassier. Un rapace. Rien du petit oiseau tout de grâce et de légèreté. Il ronge de l’intérieur les barreaux de sa cage. Il se nourrit de sa cage. Il semblerait même qu’il doive manger le cœur du poète pour se libérer.

Strophe 8
Plus de doute possible, l’oiseau prendra absolument tout. Quand il aura mangé le cœur, il s’envolera avec « l’âme au bec ». Le poète aura tout perdu. À moins que… cet envol de l’âme soit une libération, un affranchissement du réel…

C’est un poème qui se prête à bien des interprétations, surtout si on l’extrait du recueil. J’aime celle au premier degré. Garneau se savait malade, condamné. Il en parlait ouvertement sans pleurnicheries. L’image de l’oiseau qui file comme un voleur avec son âme au bec devait lui plaire.

On lit souvent « Cage d’oiseau » comme un poème de la douleur. Pourtant, c’est l’histoire d’un être (oiseau) qui recouvre sa liberté. Ce qui dérange, c’est que le poète n’a pas le beau rôle : c’est lui, à son corps défendant il est vrai, qui tient l’oiseau captif. Peut-être aussi ce qui agace, c’est qu’il faille se libérer du corps, devenir un pur esprit pour pouvoir s’envoler. Autre bizarrerie du poème, c’est le rôle de la mort. Pourquoi cet intermédiaire est-il nécessaire? Pourquoi faudrait-il mourir pour se libérer?

Dans le fond, on dirait une petite fable. Le récit a un début, un milieu et une fin annoncée. On aurait même pu y ajouter une morale : « Il n’y a rien à faire quand la mort a fait son nid. » Ou encore, dans la perspective chrétienne : « Le corps doit mourir pour que l’âme puisse s’envoler. » Ou encore, sous l’angle esthétique : « L’imaginaire doit s’affranchir du réel. » Ou encore, dans une optique chère à la poésie moderne : « Le sujet doit mourir pour que la poésie « pure » prenne forme ».

Si on admet que l'oiseau est une métaphore de la poésie, on pourrait aussi dire que c'est la poésie qui ronge le poète de l'intérieur. C'est elle qui ne cesse de se manifester (strophes 4 et 6) et que le poète tente tant bien que mal de contenir. On le sait, Garneau va abandonner la poésie.

C’est un des poèmes les plus célèbres de Garneau. On reconnaît son style dépouillé, presque banal, et ce ton distancié, mi-dramatique, mi-naïf : il jette sur papier une série de petites phrases déclaratives, détachées les unes des autres, et quelques questions où perce à peine l’inquiétude. Le poème va ainsi vers cette fin inéluctable, sans pathos, comme si le poète observait non sans dérision sa mort annoncée.


Des analyses de poème sur Laurentiana

Cage d’oiseau (St-Denys Garneau)

Devant deux portraits de ma mère (Nelligan)

Je regarde par la fenêtre (Loranger)

Il y certainement quelqu’un (Anne Hébert)

Les mille abeilles (Alain Grandbois)


27 septembre 2010

Journal

Hector de Saint-Denys Garneau, Journal, Montréal, Beauchemin, 1963, 270 p. (1re édition : 1954) (Préface de Gilles Marcotte; Avertissement de Robert Élie et Jean Le Moyne)

Le manuscrit du Journal comprend « cinq cahiers cartonnés », dont certains sont « amputés de plusieurs pages ». La période couverte va du 30 janvier 1935 au 22 janvier 1939. Rappelons que Regards et Jeux dans l’espace a été publié en 1937.

Rendre compte d’un journal intime d’une telle complexité est chose difficile. Bien modestement, je vais me contenter de relever quelques thèmes et quelques passages qui peuvent nous aider à comprendre Regards et Jeux dans l’espace. Le Journal commence ainsi :

« Janvier
J'ai gardé cette manie d'écrire une manière d'introduction à mon journal, de m'expliquer à moi-même pourquoi je l'écris, même sachant combien c'est vain et comme tout cela est littérature. Mais haïssant la littérature, celle-là surtout qui est radotage et complaisance à soi, ce dont disait Pascal en lisant Montaigne que c'est « inutile et vain »; même alors j'ai cette puérile indulgence de me permettre en souriant cette introduction.
J'écris ce journal afin de faire le point tous les jours, de constater mon état spirituel surtout; et pour m'astreindre à une certaine régularité qui me fait éminemment défaut, régularité de réflexion, d'analyse, régularité de style.
Je veux aussi, en à côté, noter les points matériels de ma vie, l'argent que je dépense par exemple chaque jour, afin de me tenir en contact et conscience de ces choses qui me sont étrangères. »
Je passe vite sur certains sujets. Garneau développe une réflexion sur la poésie et sur l’art. Il s’intéresse à certains écrivains (Mauriac, Katherine Mansfield, Claudel, Kafka et, bien entendu, Baudelaire), à certains musiciens (Debussy, Ravel, Beethoven…), à certains peintres (Monet, Cézanne, l’art japonais…), à certains philosophes (Aimé Forest, Gabriel Marcel, Jacques Maritain…) Il esquisse des idées de récits, de nouvelles, de contes et de romans. Plusieurs poèmes, inclus dans son Journal, n’apparaissent pas dans la présente édition. Il parle très peu de ses poèmes.

La vie quotidienne offre très peu de prise sur lui : il avoue son manque de sens pratique et s’en remet à ses parents pour les questions d’argent. Il mentionne à quelques reprises son désir d’arrêter de fumer, il parle un peu de ses amis, de ses relations amoureuses (pour ainsi dire absentes), de ses parents. Il ne décrit pas le lieu où il habite, ne parle pas de ses déplacements (de son voyage en Europe en 1937), ne nous fournit aucun repère extérieur autre que temporel. Il ne dit rien sur l’occupation de ses journées. Il ne parle pas de ce qui se passe dans le monde, mais critique le nationalisme canadien-français.

La plus grande place est accordée à l’auto-analyse. Garneau est en continuelle remise en question : aussi bien sa vie spirituelle que sa vie sociale et sa démarche artistique sont parsemées de doutes. Il se perçoit comme un imposteur, comme un tricheur. Parlant des critiques sur Regards et Jeux dans l’espace, il écrit :
« Je ne craignais qu'une seule chose: non d'être méconnu, non d'être refusé, mais d'être découvert. C'est donc qu'il doit y avoir dans mon livre quelque chose de faux, quelque chose de malhonnête et de mensonger, une fourberie, une duperie, une imposture. Et ceux qui acceptaient mes poèmes, est-ce que je n'avais pas l'impression de les voler, de les tromper, de les duper? De la même façon qu'il me semblerait malhonnête d'être aimé ou estimé par un inconnu, à l'heure qu'il est: il ne pourrait pas ne pas y avoir duperie, je l'aurais attiré par quelques promesses fallacieuses, fausses représentations, poudre aux yeux, évocations chimériques, puisque je ne suis pas aimable, que je n'existe qu'à peine et par conséquent je ne puis rien posséder, rien donner ni rien recevoir (sauf en Dieu naturellement). »
Cet être se débat avec une conception janséniste de la vie qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui. Il craint par-dessus tout le mal, la salissure morale. Tout bonheur est suspect, engendre de la culpabilité :
« Que le bonheur est dangereux, et toute puissance, et toute ivresse! Il faut par une longue discipline de soumission et d'amour avoir été rendu maître de soi pour résister au danger du bonheur. Quand l'enfant se croit assez fort pour agir seul, avec quelle joie il fuit la surveillance de sa mère, et cette main qui le soutient, pour s'aller mettre en danger! Et nous si souvent abattus et déchirés de malheur, quel est, au sortir même de notre anéantissement, le grand oubli de tout ce passé, le grand aveuglement dont nous recouvre cette ivresse d'être! Tu retournerais, mon cœur, comme à une fête, au même feu: et ce que tu savais hier, si durement appris, tu ne le sais plus. Être, aimer, rayonner de cette jeunesse qui te remonte comme un soleil à la figure, embrasser toutes choses, suivre tout cet élan, répandre autour de toi cette floraison qui te gonfle. Tu oublies vite Dieu quand Dieu ne te tient pas écrasé. Tu te croyais enseigné, comme un vieux, et te voilà cet enfant qui veut tout saisir, tout avoir, et qui, quand ces jouets lui auront été donnés, s'en fatiguera si vite et se retrouvera attristé et plus avide encore. Apprends à jeter ta joie même humaine sur Dieu et dépense tout cela à t'en rapprocher. »
La religion est sans doute une des raisons du mal-être du poète et pourtant, c’est elle qui le soutient, qui l’empêche de sombrer définitivement.

Son désespoir atteint un point culminant en 1937, après la publication de Regards et Jeux dans l’espace :
« Je suis rompu, brisé, pulvérisé. Il ne reste plus rien que ce devoir insupportable en moi qui ne me laisse pas de repos, de cette espèce de repos de tout lâcher, de m'abandonner, tous muscles desserrés, au désespoir, à rien, à rien; dormir, dormir, ce dernier devoir d'espérer. Ah! j'aime Dieu si j'y crois (je dirai plus tard quelle est ma foi et pourquoi elle est si lointaine, étant spirituelle et ne pouvant résider que dans l'esprit, alors que, moi, je suis devenu tout charnel, tout matériel, par un empiétement épouvantable de ma chair sur mon âme), est-ce que je ne L'aime pas davantage dans cet effort maintenant à bout de bras de le soutenir en moi au-dessus de ce chavirement complet de ma nature individuelle dans une tension dernière et comme désespérée vers une région en moi spirituelle, région subsistante d'âme et de volonté, qui demeure, Dieu sait comment, préservée de ce désarroi, et à travers des aperçus espacés constitue une sorte de ligne, de réalité constante quand tout le reste se désagrège et s’éparpille au vent de l’horreur, de l’épouvante, du dégoût et de la maladie? »
Il refuse d’expliquer son mal de vivre par la maladie : « Le point de vue « maladie » est insuffisant. Je l'ai toujours senti et c'est pourquoi je n'ai jamais accordé d'importance à mon état physique, sauf quand je cherchais des prétextes. »

Il écrit sur la mort : « Jamais elle ne m’a répugné. Je l’ai toujours considérée comme une libératrice. » La fin du Journal semble accréditer la thèse du suicide (que je n’endosse pas) :
« La purification de la mort à laquelle on se donne. L'embrassant, on échappe à toute connivence avec la bassesse.
(Le suicide: seul sacrement du stoïcisme, dit Baudelaire.)
Le stoïcisme, seule religion sans Dieu, sans J.C.
Le suicide de Mouchette. »
Ce qu’on ressent à la lecture de ce journal, c’est une immense tristesse... et une certaine colère. Comment un être si brillant a-t-il pu se laisser piéger ainsi? On peut bien accuser la société de l’époque, sa famille, mais il n’en demeure pas moins que Garneau a une part de responsabilité dans le drame qu’il a vécu : il s’est enfoncé dans sa douleur de « mauvais pauvre » ; il a pris un jour une voie d’évitement et n’a jamais su retrouver le chemin de la « solitude rompue ».

2 janvier 2013

Poésies d'Alfred Garneau


Alfred Garneau, Poésies, Montréal, Beauchemin, 1906, 220 pages. (Avertissement d’Hector Garneau)

Le recueil d'Alfred Garneau (1836-1904) a vu le jour grâce à son fils Hector qui a rassemblé les poèmes de son père, deux ans après son décès. Dans « l’avertissement », il décrit le grand amour de son père  pour la poésie. Alfred Garneau n'avait publié que quelques pièces au début des années 1860 dans Le Foyer canadien et La Revue canadienne. Le reste, souvent dicté par une circonstance, était resté au fond de ses tiroirs. Il faut se rappeler que Garneau fut l’ami de Papineau, Marmette, Fréchette, Gérin-Lajoie. Son style, tellement différent de celui de son époque, peut expliquer son silence.

Au total, son fils a retenu 45 pièces (dont 12 sonnets) qui couvrent cinquante ans. Par modestie, le fils du grand François-Xavier Garneau n’avait jamais songé à en faire un recueil. D’ailleurs, le poème liminaire l’exprime dans la dernière  strophe. « Amis, je suis cette hirondelle / Qui s'est attachée à vos toits : / Voyez, je voltige, j'ai l'aile ; / Mais, hélas je n'ai pas la voix. »

Quand les anthologistes daignent lui accorder un peu de place, c’est toujours le poème "Devant la grille du  cimetière" qui est choisi. Plutôt que de brosser un tableau lugubre d’un cimetière en fin de journée, Garneau nous offre un tableau presque souriant du lieu. L’émotion y est suggérée, sans lyrisme débordant, dans un petit tableau d’inspiration romantique. On est presque en terre parnassienne.  Voyez la tristesse qui sourit, le couchant chargé de couleurs, la vivacité des fleurs, la lumière vermeille et cet « oiseau [qui] vole dans le silence ».

Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Essayons d’imaginer le même tableau dressé par Fréchette et nous avons une juste idée de la poésie de Garneau. Camille Roy voit en lui un poète de transition entre « l’éloquence du vers qui chez nous, s’épuise alors, et la sobriété calme, plus concise, plus artiste, qui commence ». C’est une poésie de douceurs, mélancolique, sans tristesses qui parviennent à détruire la beauté du jour. « Est-il une âme triste et lasse de la vie, / – Ô les soucis trop lourds à notre humanité – / Qui ne se sente pas pour un moment ravie / Par cette nuit si belle en sa sérénité ! »

La nature est au cœur de son inspiration, une nature souvent célébrée pour elle-même, pour sa beauté : « C’est, en forêt, un lac où règne un grand silence. / Vingt monts aux noirs sommets soutiennent son bassin ; / Une île çà et là – tel un pâle dessin – / S’estompe à peine, au ras du flot qui se balance. »

Beaucoup de poèmes ont pour sujet la femme. Amoureuse, elle tient davantage du rêve que de la chair : « Il semble que l’on hume, au bord de sa corolle, / Le baiser et l’haleine et l’âme d’une fleur... ». Mère, elle incarne la générosité : « Mère au front riant, auprès d’elle / Le bonheur fut fidèle. / Ah ! quel autre ici-bas, / Quel autre mère fut meilleure / Jusqu’à sa dernière heure ? » Jeune baigneuse, elle exprime la sensualité : « Ô fraîcheur divine ! ô délices !... / Ses doigts joyeux / Ouvrent frileusement les lisses / De ses cheveux. » Sœur, elle est quasi une amoureuse : « Ô ma sœur, chaque jour mon âme te désire ; / Au fond de ma pensée en tous lieux je te vois. – / L’enfant au baiser pur, l’épouse au doux sourire, / Ne font pas oublier les anges d’autrefois. » Et pour terminer : « Une sœur est un don du ciel comme l’épouse ; / Dieu les met dans nos jours pour qu’ils nous soient plus doux. / L’une de consoler les peines est jalouse, / L’autre est l’ange d’amour qu’on adore à genoux. » Sa sœur, on le sait, avait épousé Joseph Marmette.

Tout comme Évanturel, Alfred Garneau se démarque de son siècle en offrant une poésie plus intimiste. Il n’est certes pas un grand poète, mais son œuvre toute en simplicité annonce Lozeau et le vingtième siècle. Il était le grand oncle de Saint-Denys Garneau.

Lire Poésies sur internet.

15 juin 2018

Premiers secrets


Éloi de Grandmont, Premiers secrets, Montréal, Éditions de Malte, 1951, 90 pages.

En plus des poèmes de Premiers secrets, ce recueil contient le Tombeau de Saint-Denys Garneau (3 pages) et deux recueils déjà publiés, soit  Le voyage d’Arlequin (Les Cahiers de la file indienne, 1946) et La jeune fille constellée (Nantes, Le cheval d’écume, 1948). La poésie de de Grandmont est on ne peut plus simple. Inutile d’y chercher quelques prouesses  stylistiques, de grands thèmes fédérateurs. C’est une poésie dont l’harmonie (notion, bien vague, je le concède) est la principale qualité.

Premiers secrets
On a l’impression que le poète raconte des souvenirs et exprime des états d’âme, comme on peut le faire dans un journal intime.  Quelques poèmes abordent son enfance difficile. On le sait, au décès de la mère, cinq des dix enfants, dont Éloi, ont été adoptés par des parents : « Ô la pauvre maison / Des familles démembrées / Nous étions très jeunes / Et je me souviens de tout ». (La maison) Tout laisse croire que la famille était problématique et que l’enfance fut difficile : « Ô famille torturée / Et vous, chers petits enfants / Innocents et craintifs ! » (Le péché entre dans la famille).  L’autre thème récurrent, c’est l’amour : « C’est l’été sans relâche / Et l’été de l’amour. / Le désir se réveille… » (Le cri étouffé) Ou encore : « Le vent de ma rue emporte / Vers celle que j’aimais tant / La première feuille morte » (Villanelle pour l’équinoxe de septembre). L'enfance et l'amour engendrent le plus souvent un état de morosité : « Ô mur de solitude, / Qui dort / Dans le secret / Des bras / Chargés de rêves? » (Amoureux).

Tombeau de Saint-Denis-Garneau
Cette partie contient trois courts poèmes qui évoquent surtout le destin tragique de Garneau : « Tu battais les buissons / Sans armes et sans chiens, / Tu battais la forêt, / Tu battais la montagne / Sans espoir ».

Le Voyage d’Arlequin

La jeune fille constellée
Les 12 poèmes disent la forte imprégnation d’un amour de jeunesse et le souvenir attendri qu’il en reste.

LES BONNES INTENTIONS
Il y a un lac où le calme
N’a pas une seule distraction ;
Il y a ce fruit jeune et grave
Qui éclaterait sous la dent.

Encore vive au sortir de l’eau,
Elle marche sans bruit sur la plage.
Elle a une chevelure de fumée
Qui se détache de son corps
Pour s’enlacer aux oiseaux.

On voudrait que des fleurs s’accrochent
À ses pieds, on voudrait que des roses,
Épaisses de parfum, escaladent ses jambes
Et s’écrasent contre ce corps
Couleur de l’aube.


Éloi de Grandmont - Photo : Le Devoir

15 octobre 2023

Jacques Garneau

Mon ami Jacques Garneau est décédé le 6 octobre. Il a écrit 10 livres (romans, poésie), dont deux qui ont eu un assez grand rayonnement : La mornifle et Lettres de Russie. Jacques n’était pas un écrivain facile à lire. Son style, souvent métaphorique, et pas toujours réglé comme dans un texte de Flaubert, pouvait créer des difficultés. Et son propos était tout sauf léger. Ses romans et sa poésie témoignent de la difficulté des relations amoureuses, ses personnages traînent un lourd passé et, souvent, des problèmes mentaux. Cette oeuvre, riche et dense, mérite d’être relue. Voici une biographie et une liste de ses œuvres littéraires. 

GARNEAU, JACQUES (1939-2023). Romancier, poète et essayiste, né à Québec. Il fait ses humanités au Séminaire Saint-François de Cap-Rouge et au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière (B. A., 1962), et il poursuit des études en pédagogie à l’École normale Laval (B. Péd. et brevet « A », 1963). Ensuite, à l’Université Laval, il obtient une licence ès lettres (1965) et une maîtrise en didactique (1981) pour un mémoire intitulé « Les Trois sommeils de Jonas ». Il enseigne à l’Académie de Québec (1965), à la Commission scolaire régionale de Tilly (1966-1972), devient directeur adjoint à la pédagogie (1972), puis conseiller pédagogique en français (1973-1976). En 1976, il est chargé d’enseignement au programme de perfectionnement des maîtres, à l’Université Laval où, en 1981, il est professeur à la Faculté des lettres et aux Sciences de l’éducation. Il collabore à plusieurs périodiques, tels La Tourmente qu’il fonde en 1963 avec des collègues de l’Université Laval, Inédits, Le Soleil et Québec français, et il donne des cours d’animation, des conférences, etc., à la ville de Québec et à Radio-Canada. Dans les années soixante et soixante-dix, il participe à des récitals et à des nuits de poésie, et il fait, en 1969, une exposition de poèmes-tableaux avec Pierre Mourey. Ces activités aboutissent à la publication de deux recueils en 1973, Poèmes à ne plus dormir dans votre sang et Les Espaces de vivre à vif dans lesquels on retrouve les grands thèmes de son œuvre: la femme principalement, et le pays vu surtout à travers la ville, comme il le dit lui-même. Le cheminement de Jacques Garneau s’est accompli à travers la poésie, mais c’est surtout vers l’écriture romanesque qu’il se dirige. Mémoire de l’œil (1972), son premier roman, reçoit un accueil généralement chaleureux. C’est un roman-dialogue — genre important pour Garneau — dans lequel un malade se raconte. Les romans suivants se déroulent aussi dans une atmosphère de folie et de rêve, « fantastiques embardées dans les souterrains de l’âme » (Réginald Martel), mais ils n’obtiennent pas le même succès que le premier en dépit du talent de l’auteur. (Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord)

 

ŒUVRES LITTÉRAIRES

Mémoire de l’œil. Roman, Montréal, CLF, 1972, 161 p, 

Inventaire pour Saint-Denys, Montréal, CLF, 1972, 138 p.

Les espaces de vivre à vif, Montréal, Nouvelles Éditions de l’Arc, 1973, 95 p. « De l’escarfel ».

Poèmes à ne plus dormir dans votre sang, Montréal, Nouvelles Éditions de l’Arc, 1973, 95 p. « De l’escarfel ».

Les espaces de vivre à vif, Montréal, Nouvelles Éditions de l’Arc, 1973, 95 p. 

La mornifle, Montréal, CLF Pierre Tisseyre, 1976, 207 p.

Les difficiles Lettres d’amour, Montréal, Quinze, 1979, 144 p. (Romanichels)

L'embrassement ou Les petits poèmes du corps, Montréal, Nouvelles Éditions de l’Arc, 1984, 43 p. « De l’escarfel ».

Les petits espaces, Québec, Le Loup de gouttière, 2001, 63 p. 

Lettres de Russie, Québec, XYZ éditeur, 2004, 108 p.

Le fleuve sur la langue suivi de Les paroles bleues, Québec, Cornac, 2009, s.p.


3 juin 2008

Les Songes en équilibre

Anne Hébert, Les Songes en équilibre, Montréal, L’Arbre, 1942, 156 pages.

Anne Hébert publie ce recueil à 26 ans. Elle habite encore chez ses parents entre Québec et Sainte-Catherine-de-Fossembault. Son petit-cousin et ami Saint-Denys Garneau, retranché lui aussi dans le manoir familial, vit encore. Il décédera en 1943.

L’influence de Garneau est facilement perceptible dans cette œuvre. Il y a ce même style dépouillé, le vers libre, le refus de toute « image flamboyante », la présence d’une certaine fantaisie, certains motifs (l’arbre, l’eau), et ce sourire grinçant devant la douleur.

Le style n’a pas encore cette âpreté qu’il aura dans Le Tombeau des rois, et qui fera dire à Pierre Emmanuel que les poèmes ont été « tracés dans l’os par la pointe d’un poignard ». Plusieurs se présentent comme des chants, avec un vers ou plus servant de refrain, procédé très courant dans la littérature québécoise des années 20 et 30. Les vers sont généralement très courts, découpés en fonction du rythme plutôt que du sens.

Le recueil contient quatre parties : Songes, Enfants, Prières, L’Oiseau du poète. Il est dédié à son père et sa mère, ses « plus grands amis ». Il a été en nomination pour le prix David en 1943.

« Songes »
On a un peu de difficulté à comprendre le « drame » d’Anne Hébert, car « drame », il semble y avoir. Faut-il y voir le mal-être d’une jeune femme qui ne suit pas le chemin tout tracé de la femme de son époque ? De l’artiste qui ne trouve pas sa place dans la société? Faut-il y voir un mal existentiel? À lire ces poèmes, on imagine une jeune femme dont la vie a cessé d’évoluer au sortir de l’enfance. Elle vit chez et avec ses parents (très présents dans le recueil), encore toute à ses rêves d’enfant. Ce petit bonheur douillet est devenu sa prison, idée reprise dans plusieurs poèmes. Par exemple, dans le poème « Fontaine » : elle envie la statue au cœur de la fontaine sur laquelle l’eau se répand continuellement, se disant que celle-ci, toute passive qu’elle soit, participe ainsi à la vie : « Ah! Que ne suis-je fixée / En ce geste de statue! » Ou encore, confinée dans sa chambre, elle écrit : « Si je ne dois pas habiter ce jour, / Qu’il ne vienne pas me tourmenter! » Elle souffre de confinement : « L’on peut se perdre / Dans une grande forêt; / Et voilà, moi, / Je me suis perdue / Dans le feuillage / D’un arbre / Dans ma rue. » Le songe, comme le jeu l’est pour l’enfant, devient l’exutoire qui assure l’équilibre. « Qu’avez-vous fait ! / Ce désir qu’on croyait mort, renaît, / Et le songe en équilibre / Est tout désarticulé… » On le voit il s’agit de se maintenir sur cette ligne précaire entre le réel et l’imaginaire. L’art permet aussi d’atteindre cet état : « Holà ! peintres, poètes, / Dépêchez-vous, / Reconstruisez-nous / Le monde! » Si cet équilibre précaire se rompt, c'est la mort qui apparaît : « Une à une / À la file / Mes fées / M’ont quittée, / Et je suis restée seule / Avec un grand Christ / Entre les bras. »

« Enfants »
La deuxième partie est beaucoup plus riante. Hébert développe le thème de l’enfance, avec à peu près les mêmes motifs que Garneau : le jeu, la fantaisie, l’imaginaire, l’incompréhension des parents. Et le thème se déplie de la même façon : du bonheur de l’enfance protégée à la perte. Les grandes personnes, mais non ses parents, comprennent bien mal les enfants. Sur son père elle écrit : « Je te dois la lumière / Et cette façon / De tenir mes yeux ouverts / Pour t’aimer. » Et de la relation avec sa mère elle écrit : « Comment traduire nos muets colloques? / Mon âme claire se mirant / Dans son âme plus claire? »

« Prières »
On savait que La Bible était l’un des livres de chevet d’Anne Hébert. J’avoue que je n’avais jamais lu ses poèmes religieux. Dans cette partie de son recueil, on retrouve une ferveur religieuse, des élans de mysticisme qui vont sans doute surprendre le lecteur plus jeune, qui ne connaît que la « dernière » Anne Hébert : « Je regarde le crucifix, / Et je comprends / Que, pour me rendre / Jusqu'à Vous, / II me faut apprendre / Toute la Croix, / Pied à pied, / Pouce à pouce ; / Y grimper / Comme à un arbre difficile. / Sans rien en excepter » Des poèmes sont dédiés à la Vierge, à Thérèse de l’enfant-Jésus. Mais le plus grand morceau a trait aux souffrances du Christ pendant la Passion, qu’elle finit par assimiler à ses propres souffrances. Ainsi à propos de Pâques (la résurrection du Christ) : « Quand pourrai-je contempler le visage / De cette joie éclose en moi ? / Quel est ce fruit / Dont Vous m'avez confié la semence ? / Est-il donc si lent à mûrir / Qu'il faille ces journées immobiles, / Cette séparation d'avec l'air et les vivants / Et cette consommation dans l'ombre ? / De même qu'il n'est pas / De carême sans Pâques, / Ni d'Avent sans Noël, / Je crois à cette joie de ma douleur. »

« L’Oiseau du poète »
« Le poète manie les symboles / Avec ses mains déliées. » Hébert s’interroge sur le rôle, la place du poète dans la société, mais surtout sur le mystère de l’inspiration. Le rôle du poète, c’est de donner. Il ne fait que recueillir le matériau de base, ensuite il le transforme : « L’univers penche et glisse / dans sa main, / Avec ses parties d’ombre / Qui sont les mystères. » Le poète est un être à part, parfois bafoué par les hommes. C’est Dieu qui lui donne l’inspiration. « Il coupe / De quoi faire un poème / Et tend cette fraction divine / Au poète ébloui / Qui serre dans ses paumes / L’argile et le mystère. »

Il est intéressant de lire ce recueil, ne serait-ce qu’il nous permet d’envisager tout le chemin que Anne Hébert va parcourir dans les dix années suivantes. Ce que je vais dire est sans doute un peu sacrilège pour les inconditionnels de l’auteure, mais avec le recul des ans et compte tenu de la suite de son œuvre, il me semble que certaines coupures auraient donné plus de force au recueil.

Anne Hébert sur Laurentiana
Les Songes en équilibre
Le Torrent
Le Tombeau des rois
« Il y a certainement quelqu’un »
Les Chambres de bois 

9 avril 2008

Les Îles de la nuit

Alain Grandbois,
Les Îles de la nuit, Montréal, Parizeau, 1944, 135 pages (Illustré de cinq dessins de Pellan
)

Nous tenons ici un livre-phare de la littérature québécoise. Il valut à l’auteur le prix David. En plus, l’édition de Parizeau est très soignée et les dessins de Pellan ajoutent à la valeur du recueil. Les Îles de la nuit comptent 28 poèmes, dont plusieurs méritent de figurer dans toute anthologie de la littérature québécoise qui se respecte. Ce recueil contient les Sept poèmes d’Hankéou, petit livre mythique publié en Chine en 1934, dont seuls quelques exemplaires nous sont parvenus, l’essentiel du tirage ayant été perdu dans un naufrage.

Bien malin qui pourrait expliquer chaque vers, chaque image de ce recueil, dense, métaphorique. La poésie de Grandbois est tout en images. Autant Garneau traduit son mal-être dans un style dépouillé, autant Grandbois le fait dans l’exaltation langagière. Grandbois aime beaucoup les figures d’insistance, entre autres l’anaphore et la répétition, ce qui fait dire à certains commentateurs que sa poésie ressemble à des litanies et que ses vers sont des versets.

Comme toutes les grandes oeuvres poétiques, celle de Grandbois exige une certaine fréquentation. Sa poésie est difficile, surtout dans Les Îles de la nuit, car elle n’est pas tellement incarnée, bien que très sensuelle. Le monde que le poète a parcouru n’est jamais nommé, mais plutôt réduit à un certain nombre d’archétypes : l’île, le rivage, le ciel, la mer; le minéral et le végétal. Et il y a toutes ces variations atmosphériques : la pluie, le brouillard, l’orage, le soleil du midi… Toutes ces femmes qu’il a rencontrées se dissolvent dans l’évocation archétypale de l’amour. Et l’univers temporel est régi par des balises peu précises : le passé, le présent, le futur; la nuit, le jour, l’aube, l’aurore. Voilà donc, à vue de nez, ce qu’il en est du matériau de l’œuvre.

On est très loin de toute forme de régionalisme, bien qu’il soit possible d’associer le sentiment d’impuissance qui traverse le recueil à une certaine atmosphère d’angoisse bien présente autour de la Seconde Guerre mondiale, renforcée au Québec par ce qu’on va appeler la Grande Noirceur. Grandbois n’a pas désavoué son appartenance à la « poésie de la solitude », catégorie dans laquelle il voisine les Saint-Denys Garneau, Anne Hébert, Rina Lasnier... Mais cette poésie n’a pas besoin d’être lue en référence au contexte social. L’auteur aborde des thèmes universels, tels l’amour, la souffrance, la mort, le voyage. Sous le couvert d'images flamboyantes, il traduit un cheminement personnel, intime, spirituel, une recherche angoissée du sens de l’existence.

J’aurais envie d’utiliser cette image un peu pompeuse pour décrire la poésie des Îles de la nuit : c’est une poésie de l’élan refréné. D’où vient ce refrènement? De l’hostilité du monde? De la perte du bonheur originel de l’enfance? De la méchanceté humaine? De la vanité de tout espoir puisqu’il y a la mort? De l’impossible escale dans le temps ? D’un peu tout cela sans doute.

« Je suis comme un désir figé parmi les îles de la nuit » Il y a très peu d’îles dans la nuit de Grandbois. L’enfance fut l’une d’elles. « Les musiques de l'enfance / Se sont-elles jamais tues / De l'autre côté du monde / Avec là-bas ton ombre qui s'efface ». On peut dire que tout bonheur se mesure à l’aune de ce bonheur ancien, près de la mère, dans une nature bienveillante. Pour Grandbois, le Temps, c’est l’ennemi. Toute intimité heureuse est détruite par le passage du temps. Vient un moment où même le recours à la mémoire est compromis : « Ô Vous tous sur ce chemin perdu de mon passé / Je fais appel à vous de toutes mes blessures ouvertes ». Une autre « île » dans sa « nuit », c’est l’amour, parfois associé à l’enfance d’ailleurs. « Avec ta robe sur le rocher comme une aile blanche / Des gouttes au creux de ta main comme une blessure fraîche / Et toi riant la tête renversée comme un enfant seul // Avec tes pieds faibles et nus sur la dure force du rocher / Et tes bras qui t’entourent d’éclairs nonchalants / Et ton genou rond comme l’île de mon enfance ». L’amour contient à la fois la plus haute allégresse et sa propre perte, car il est soumis au pouvoir dissolvant du temps. Mais c’est ce moment de bonheur fugace, ou son simple rappel, qui lui permet de contenir, ne serait-ce momentanément, sa détresse. « N'étions-nous pas partis lestés d'étoiles étincelantes / Nos sourires dans nos gorges comme des anneaux de fiançailles / Nos doigts comme des oiseaux tremblants / Nos yeux vissés plus loin que les éternités. » Voilà pour les îles.

Et la « nuit »? Comme on vient de le mentionner, c’est d’abord le temps destructeur. C’est lui qui explique le perpétuel corps à corps avec le présent, ce regard décalé sur les êtres et les choses, cette désillusion tenace face à tous projets humains. Grandbois a tellement aimé le voyage, et pourtant toutes ses pérégrinations semblent bien inutiles, comme si l’aube ou le rivage n’existaient pas. « Ah toutes ces rues parcourues dans l'angoisse de la pluie / Mes pas poursuivant la chimère d'un asphalte luisant et sans fin ». Un autre aspect de la « nuit » du poète, c’est le sentiment d’étrangeté, cher aux existentialistes, que l'humain ressent face à l’univers. Ce dernier est hostile, l’homme est pris dans une tourmente, à la merci des éléments. Et le monde que l’homme construit n’est pas mieux : les grandes villes minérales sont froides, on ne peut que s’y perdre : « J'étais l'animal haletant dans mille corps et les villes se succédaient / Les rues de mille villes se succédaient toutes pareilles ».

Alors que sont ces « îles de la nuit »? Quelques petits morceaux de bonheur dans sa « nuit » désespérée, des moments d’accalmie dans cette grande traversée orageuse, un peu d’enfance soleilleuse, de courts passages amoureux, la tendresse d’une mère. Bref, de bien maigres résistances face aux puissances de destruction que sont le temps et la mort. « Car l'heure parfaite n'est pas dans le temps assez reculée / Car le plus secret des astres n'est pas dans l'espace assez lointain / Pour que morte la Mort et morte son ombre / Elle ne puisse nous saisir ».

Alain Grandbois sur Laurentiana
Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec





12 janvier 2013

Encore Nelligan : quelques critiques…


Hommage à Nelligan (1971) par Jean-Paul Lemieux : Nelligan devant le carré Saint-Louis

Un Français a, parmi les premiers, donné une voix à l'oeuvre de Nelligan. Il s’agit de Charles ab der Halden,  dans Nouvelles études de littérature canadienne française (1907, p. 375-376) : « Il y a en effet dans l'œuvre de Nelligan des accents d'une profondeur à laquelle le Canada ne nous avait point accoutumé. Ses poètes sont trop souvent — et les études que nous avons publiées jusqu'ici le montrent à qui sait lire — des amplificateurs qui développent à l'occasion d'un anniversaire ou d'une cérémonie, des lieux communs vingt fois rebattus. Quand on a lu les œuvres estimables et souvent émouvantes qui voient le jour au bord du Saint-Laurent, et qu'on ouvre le recueil de Nelligan, on sent par la comparaison à quel point la perte est douloureuse. »

Camille Roy n’aimait pas beaucoup Nelligan : « Sa poésie, sortie tout en fièvre de son imagination et de sa pensée, tient au tempérament surexcité, malade, du poète, aux tristesses qui l'accablent, aux désirs qui le tourmentent, et nullement à nos traditions nationales ou religieuses. Mais cette âme impressionnable que la névrose secoue et ébranle, est une âme d'artiste. Elle s'inspire visiblement sans doute de Paul Verlaine, de Charles Baudelaire, ou de Maurice Rollinat, mais elle apporte à ces imitations un grand souci de la forme. Le poète cherche le mot pittoresque, original, qui fasse image ou harmonie. Il est regrettable qu’ il y ait parfois dans ses vers tant de négligences voulues et tant d’excentricités déconcertantes » (Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, 1925, p. 100)

Les Sœurs de Sainte-Anne dans leur Précis d’histoire littéraire. Littérature canadienne (1928, p. 155) sont plus généreuses. « Nature romanesque et toute de sensibilité, E. Nelligan se heurta aux ennuis de la tâche journalière : il n'eût voulu vivre que de la pensée. Le génie semblait l’avoir marqué de son sceau, mais la névrose en fit sa victime. A dix-neuf ans, son intelligence sombra « dans l’abîme du rêve », selon sa propre expression : il resta dément. »

Marcel Dugas raconte le choc que produit l’œuvre de Nelligan sur les poètes de 1910 : « Les hommes ma génération virent en lui un Baudelaire canadien. Malgré une jeunesse frappée si tragiquement ce poète nous laissait dans un mince cahier un testament d'âme et de pensée qui va au-delà de l'éphémère vogue. Il n'est peut-être pas aussi grand qu’on l'a dit : c'est d'après ce qu'il laissait prévoir qu’on le juge  encore  et  lui consacre une louange qui s'abstient du moindre esprit critique.  Son chant était si nouveau alors. On n'avait jamais entendu une semblable musique. Après Fréchette et Chapman, et en même temps qu'eux, cela nous semblait l’apparition de la poésie pure. » (Littérature canadienne, 1929, p 16-17)

Albert Dandurand dans La Poésie canadienne-française lui consacre 13 pages, 13 pages surtout de dépit devant la morbidité du poète, bien qu’affleure ici et là un soupçon d’admiration. « Nous ne disons pas qu'il connaît la musique, mais il l'aime, et il en parle souvent: or toujours vibrent des harmonies plaintives, gémissantes ou macabres qui bercent ou aiguisent sa souffrance intime. Il aime mieux les appartements clos que le grand soleil des champs; les intérieurs qu'il décrit suintent l'ennui, la mélancolie, la détresse; ils se peuplent de figures blêmes, même féroces, de fantômes funèbres, de cauchemars horribles. Ainsi l'on pleure et l'on boit dans le crâne des morts avec un rire diabolique dans une salle à dîner. » (1933, p. 188)

Jean Charbonneau raconte la forte impression que Nelligan fit sur le groupe de l’École littéraire. Nelligan venait d’un autre milieu et n’avait pas été endoctriné par le terroir et le patriotisme de l’époque. Ses maîtres étaient européens, à commencer par Rimbaud et Verlaine que les autres membres de l’École ignoraient ou connaissaient mal. Même en reconnaissant, à la suite de Dantin, que cette œuvre manque de fini, il ne cache pas son admiration : « Tel qu'il nous apparaît, néanmoins dans son œuvre, Nelligan se manifeste hautement par les dons les plus rares et les plus précieux, et de sa lyre, divin instrument, résonnent de nobles vibrations qui nous révèlent sa grande âme, et qui nous le montrent, avant tout et surtout, comme un poète profond du monde intérieur. Et cela lui assure chez nous une impérissable renommée. » (L’École littéraire de Montréal, 1935, p. 126)

Berthelot Brunet dans son Histoire de la littérature canadienne-française (1946, p. 81) écrit : « Tout cela est passé, démodé autant peut-être que les grandes machines de Fréchette, et ce fut écrit pourtant à une époque trop récente pour que nous puissions nous y plaire en souriant, comme aux complaintes de Crémazie. Anne Hébert, Alain Grandbois, Saint-Denys Garneau nous ont fait oublier cette beauté trop relative. / Il reste cependant que la hardiesse de Nelligan ouvrit des fenêtres, si lui-même demeurait enfermé dans la fumée des pipes et les relents de whisky, les yeux fixés sur un livre tout neuf. Nelligan ouvrait les fenêtres à ce point que la poésie qui se voulait plus canadienne, la poésie dite régionaliste, en fut toute changée. »

Luc Lacoursière dans la préface de la première édition complète écrit : « L'École Littéraire de Montréal a permis à Nelligan de manifester son génie. Mais en retour, il a projeté sur elle un lustre qui devait prolonger jusqu'à nous sa renommée. Lorsqu'on songe en effet au renouveau de la poésie canadienne, à la fin du XIXe siècle, le premier nom qui vient à l'esprit est bien celui de Nelligan. Toutefois, cette glorieuse supériorité de l'un des leurs, les membres de l'École Littéraire ne l'ont guère appréciée,  semble-t-il. Le fait que Nelligan était leur cadet et leur concurrent, que son œuvre demeurait, en 1900, encore éparse et en grande partie inconnue, explique assez pourquoi ses confrères n'ont pas salué dès ce moment-là la qualité exceptionnelle de ses dons poétiques, pourquoi ils n'ont pas consenti à y voir autre chose que de brillantes promesses. » (Émile Nelligan, Poésies complètes, 1952, p. 17)

Paul Wyczynski a consacré plusieurs études à Nelligan. À lui revient le dernier mot : « L'univers poétique de Nelligan vit en effet de sa souffrance. Son langage est essentiellement cri, frisson, spasme. De dimension modeste, cent soixante poèmes environ, l'œuvre de l'auteur du Vaisseau d'Or est la légende d'un Moi dans la légende d'un peuple. Et dans cette subjectivité à résonance unique se fixe la qualité de la forme, qui fait de Nelligan le premier vrai poète lyrique parmi les écrivains canadiens-français d'aujourd'hui. » (Émile Nelligan, 1967, p. 135)