3 juin 2008

Les Songes en équilibre

Anne Hébert, Les Songes en équilibre, Montréal, L’Arbre, 1942, 156 pages.

Anne Hébert publie ce recueil à 26 ans. Elle vit encore chez ses parents entre Québec et Sainte-Catherine-de-Fossembault. Son petit-cousin et ami Saint-Denys Garneau, retranché lui aussi dans le manoir familial, vit encore. Il décédera en 1943.

L’influence de Garneau est facilement perceptible dans cette œuvre. Il y a ce même style dépouillé, le vers libre, le refus de toute « image flamboyante », la présence d’une certaine fantaisie, certains motifs (l’arbre, l’eau), et ce sourire grinçant devant la douleur.

Le style n’a pas encore cette âpreté qu’il aura dans Le Tombeau des rois, et qui fera dire à Pierre Emmanuel que les poèmes ont été « tracés dans l’os par la pointe d’un poignard ». Plusieurs se présentent comme des chants, avec un vers ou plus servant de refrain, procédé très courant dans la littérature québécoise des années 20 et 30. Les vers sont généralement très courts, découpés en fonction du rythme plutôt que du sens.

Le recueil contient quatre parties : Songes, Enfants, Prières, L’Oiseau du poète. Il est dédié à son père et sa mère, ses « plus grands amis ». Il a été en nomination pour le prix David en 1943.

« Songes »
On a un peu de difficulté à comprendre le « drame » d’Anne Hébert, car « drame », il semble y avoir. Faut-il y voir le mal-être d’une jeune femme qui ne suit pas le chemin tout tracé de la femme de son époque ? De l’artiste qui ne trouve pas sa place dans la société? Faut-il y voir un mal existentiel? À lire ces poèmes, on imagine une jeune femme dont la vie a cessé d’évoluer au sortir de l’enfance. Elle vit chez et avec ses parents (très présents dans le recueil), encore toute à ses rêves d’enfant. Ce petit bonheur douillet est devenu sa prison, idée reprise dans plusieurs poèmes. Par exemple, dans le poème « Fontaine » : elle envie la statue au cœur de la fontaine sur laquelle l’eau se répand continuellement, se disant que celle-ci, toute passive qu’elle soit, participe ainsi à la vie : « Ah! Que ne suis-je fixée / En ce geste de statue! » Ou encore, confinée dans sa chambre, elle écrit : « Si je ne dois pas habiter ce jour, / Qu’il ne vienne pas me tourmenter! » Elle souffre de confinement : « L’on peut se perdre / Dans une grande forêt; / Et voilà, moi, / Je me suis perdue / Dans le feuillage / D’un arbre / Dans ma rue. » Le songe, comme le jeu l’est pour l’enfant, devient l’exutoire qui assure l’équilibre. « Qu’avez-vous fait ! / Ce désir qu’on croyait mort, renaît, / Et le songe en équilibre / Est tout désarticulé… » On le voit il s’agit de se maintenir sur cette ligne précaire entre le réel et l’imaginaire. L’art permet aussi d’atteindre cet état : « Holà ! peintres, poètes, / Dépêchez-vous, / Reconstruisez-nous / Le monde! » Si cet équilibre précaire se rompt, c'est la mort qui apparaît : « Une à une / À la file / Mes fées / M’ont quittée, / Et je suis restée seule / Avec un grand Christ / Entre les bras. »

« Enfants »
La deuxième partie est beaucoup plus riante. Hébert développe le thème de l’enfance, avec à peu près les mêmes motifs que Garneau : le jeu, la fantaisie, l’imaginaire, l’incompréhension des parents. Et le thème se déplie de la même façon : du bonheur de l’enfance protégée à la perte. Les grandes personnes, mais non ses parents, comprennent bien mal les enfants. Sur son père elle écrit : « Je te dois la lumière / Et cette façon / De tenir mes yeux ouverts / Pour t’aimer. » Et de la relation avec sa mère elle écrit : « Comment traduire nos muets colloques? / Mon âme claire se mirant / Dans son âme plus claire? »

« Prières »
On savait que La Bible était l’un des livres de chevet d’Anne Hébert. J’avoue que je n’avais jamais lu ses poèmes religieux. Dans cette partie de son recueil, on retrouve une ferveur religieuse, des élans de mysticisme qui vont sans doute surprendre le lecteur plus jeune, qui ne connaît que la « dernière » Anne Hébert : « Je regarde le crucifix, / Et je comprends / Que, pour me rendre / Jusqu'à Vous, / II me faut apprendre / Toute la Croix, / Pied à pied, / Pouce à pouce ; / Y grimper / Comme à un arbre difficile. / Sans rien en excepter » Des poèmes sont dédiés à la Vierge, à Thérèse de l’enfant-Jésus. Mais le plus grand morceau a trait aux souffrances du Christ pendant la Passion, qu’elle finit par assimiler à ses propres souffrances. Ainsi à propos de Pâques (la résurrection du Christ) : « Quand pourrai-je contempler le visage / De cette joie éclose en moi ? / Quel est ce fruit / Dont Vous m'avez confié la semence ? / Est-il donc si lent à mûrir / Qu'il faille ces journées immobiles, / Cette séparation d'avec l'air et les vivants / Et cette consommation dans l'ombre ? / De même qu'il n'est pas / De carême sans Pâques, / Ni d'Avent sans Noël, / Je crois à cette joie de ma douleur. »

« L’Oiseau du poète »
« Le poète manie les symboles / Avec ses mains déliées. » Hébert s’interroge sur le rôle, la place du poète dans la société, mais surtout sur le mystère de l’inspiration. Le rôle du poète, c’est de donner. Il ne fait que recueillir le matériau de base, ensuite il le transforme : « L’univers penche et glisse / dans sa main, / Avec ses parties d’ombre / Qui sont les mystères. » Le poète est un être à part, parfois bafoué par les hommes. C’est Dieu qui lui donne l’inspiration. « Il coupe / De quoi faire un poème / Et tend cette fraction divine / Au poète ébloui / Qui serre dans ses paumes / L’argile et le mystère. »

Il est intéressant de lire ce recueil, ne serait-ce qu’il nous permet d’envisager tout le chemin que Anne Hébert va parcourir dans les dix années suivantes. Ce que je vais dire est sans doute un peu sacrilège pour les inconditionnels de l’auteure, mais avec le recul des ans et compte tenu de la suite de son œuvre, il me semble que certaines coupures auraient donné plus de force au recueil.

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