12 janvier 2013

Encore Nelligan : quelques critiques…


Hommage à Nelligan (1971) par Jean-Paul Lemieux : Nelligan devant le carré Saint-Louis

Un Français a, parmi les premiers, donné une voix à l'oeuvre de Nelligan. Il s’agit de Charles ab der Halden,  dans Nouvelles études de littérature canadienne française (1907, p. 375-376) : « Il y a en effet dans l'œuvre de Nelligan des accents d'une profondeur à laquelle le Canada ne nous avait point accoutumé. Ses poètes sont trop souvent — et les études que nous avons publiées jusqu'ici le montrent à qui sait lire — des amplificateurs qui développent à l'occasion d'un anniversaire ou d'une cérémonie, des lieux communs vingt fois rebattus. Quand on a lu les œuvres estimables et souvent émouvantes qui voient le jour au bord du Saint-Laurent, et qu'on ouvre le recueil de Nelligan, on sent par la comparaison à quel point la perte est douloureuse. »

Camille Roy n’aimait pas beaucoup Nelligan : « Sa poésie, sortie tout en fièvre de son imagination et de sa pensée, tient au tempérament surexcité, malade, du poète, aux tristesses qui l'accablent, aux désirs qui le tourmentent, et nullement à nos traditions nationales ou religieuses. Mais cette âme impressionnable que la névrose secoue et ébranle, est une âme d'artiste. Elle s'inspire visiblement sans doute de Paul Verlaine, de Charles Baudelaire, ou de Maurice Rollinat, mais elle apporte à ces imitations un grand souci de la forme. Le poète cherche le mot pittoresque, original, qui fasse image ou harmonie. Il est regrettable qu’ il y ait parfois dans ses vers tant de négligences voulues et tant d’excentricités déconcertantes » (Manuel d’histoire de la littérature canadienne de langue française, 1925, p. 100)

Les Sœurs de Sainte-Anne dans leur Précis d’histoire littéraire. Littérature canadienne (1928, p. 155) sont plus généreuses. « Nature romanesque et toute de sensibilité, E. Nelligan se heurta aux ennuis de la tâche journalière : il n'eût voulu vivre que de la pensée. Le génie semblait l’avoir marqué de son sceau, mais la névrose en fit sa victime. A dix-neuf ans, son intelligence sombra « dans l’abîme du rêve », selon sa propre expression : il resta dément. »

Marcel Dugas raconte le choc que produit l’œuvre de Nelligan sur les poètes de 1910 : « Les hommes ma génération virent en lui un Baudelaire canadien. Malgré une jeunesse frappée si tragiquement ce poète nous laissait dans un mince cahier un testament d'âme et de pensée qui va au-delà de l'éphémère vogue. Il n'est peut-être pas aussi grand qu’on l'a dit : c'est d'après ce qu'il laissait prévoir qu’on le juge  encore  et  lui consacre une louange qui s'abstient du moindre esprit critique.  Son chant était si nouveau alors. On n'avait jamais entendu une semblable musique. Après Fréchette et Chapman, et en même temps qu'eux, cela nous semblait l’apparition de la poésie pure. » (Littérature canadienne, 1929, p 16-17)

Albert Dandurand dans La Poésie canadienne-française lui consacre 13 pages, 13 pages surtout de dépit devant la morbidité du poète, bien qu’affleure ici et là un soupçon d’admiration. « Nous ne disons pas qu'il connaît la musique, mais il l'aime, et il en parle souvent: or toujours vibrent des harmonies plaintives, gémissantes ou macabres qui bercent ou aiguisent sa souffrance intime. Il aime mieux les appartements clos que le grand soleil des champs; les intérieurs qu'il décrit suintent l'ennui, la mélancolie, la détresse; ils se peuplent de figures blêmes, même féroces, de fantômes funèbres, de cauchemars horribles. Ainsi l'on pleure et l'on boit dans le crâne des morts avec un rire diabolique dans une salle à dîner. » (1933, p. 188)

Jean Charbonneau raconte la forte impression que Nelligan fit sur le groupe de l’École littéraire. Nelligan venait d’un autre milieu et n’avait pas été endoctriné par le terroir et le patriotisme de l’époque. Ses maîtres étaient européens, à commencer par Rimbaud et Verlaine que les autres membres de l’École ignoraient ou connaissaient mal. Même en reconnaissant, à la suite de Dantin, que cette œuvre manque de fini, il ne cache pas son admiration : « Tel qu'il nous apparaît, néanmoins dans son œuvre, Nelligan se manifeste hautement par les dons les plus rares et les plus précieux, et de sa lyre, divin instrument, résonnent de nobles vibrations qui nous révèlent sa grande âme, et qui nous le montrent, avant tout et surtout, comme un poète profond du monde intérieur. Et cela lui assure chez nous une impérissable renommée. » (L’École littéraire de Montréal, 1935, p. 126)

Berthelot Brunet dans son Histoire de la littérature canadienne-française (1946, p. 81) écrit : « Tout cela est passé, démodé autant peut-être que les grandes machines de Fréchette, et ce fut écrit pourtant à une époque trop récente pour que nous puissions nous y plaire en souriant, comme aux complaintes de Crémazie. Anne Hébert, Alain Grandbois, Saint-Denys Garneau nous ont fait oublier cette beauté trop relative. / Il reste cependant que la hardiesse de Nelligan ouvrit des fenêtres, si lui-même demeurait enfermé dans la fumée des pipes et les relents de whisky, les yeux fixés sur un livre tout neuf. Nelligan ouvrait les fenêtres à ce point que la poésie qui se voulait plus canadienne, la poésie dite régionaliste, en fut toute changée. »

Luc Lacoursière dans la préface de la première édition complète écrit : « L'École Littéraire de Montréal a permis à Nelligan de manifester son génie. Mais en retour, il a projeté sur elle un lustre qui devait prolonger jusqu'à nous sa renommée. Lorsqu'on songe en effet au renouveau de la poésie canadienne, à la fin du XIXe siècle, le premier nom qui vient à l'esprit est bien celui de Nelligan. Toutefois, cette glorieuse supériorité de l'un des leurs, les membres de l'École Littéraire ne l'ont guère appréciée,  semble-t-il. Le fait que Nelligan était leur cadet et leur concurrent, que son œuvre demeurait, en 1900, encore éparse et en grande partie inconnue, explique assez pourquoi ses confrères n'ont pas salué dès ce moment-là la qualité exceptionnelle de ses dons poétiques, pourquoi ils n'ont pas consenti à y voir autre chose que de brillantes promesses. » (Émile Nelligan, Poésies complètes, 1952, p. 17)

Paul Wyczynski a consacré plusieurs études à Nelligan. À lui revient le dernier mot : « L'univers poétique de Nelligan vit en effet de sa souffrance. Son langage est essentiellement cri, frisson, spasme. De dimension modeste, cent soixante poèmes environ, l'œuvre de l'auteur du Vaisseau d'Or est la légende d'un Moi dans la légende d'un peuple. Et dans cette subjectivité à résonance unique se fixe la qualité de la forme, qui fait de Nelligan le premier vrai poète lyrique parmi les écrivains canadiens-français d'aujourd'hui. » (Émile Nelligan, 1967, p. 135)



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