8 janvier 2013

Émile Nelligan et son œuvre : la préface de Dantin

Louis Dantin, Émile Nelligan et son œuvre, Montréal, Beauchemin, 1903 [1904], 164 pages. (Préface de Louis Dantin)

J’ai présenté sur Laurentiana plus de 450 livres, mais rien sur Nelligan (1879-1941). Pourtant, plusieurs considèrent son œuvre comme l’une des fondatrices de notre littérature. Comment expliquer cette absence? Les raisons sont multiples. Il est un peu difficile pour moi de me retremper dans ces poèmes que j’ai beaucoup fréquentés il y a plus de quarante ans. Encore plus difficile, d’en parler, tellement j’ai l’impression que tout a été dit. Et enfin, si j’ai si tardé, c’est que cette œuvre est l’une de celles qui a été la mieux servie par l’arrivée d’internet. 

Vous l’aurez remarqué, c’est Louis Dantin qui figure comme l'auteur du présent livre. Comme si on était en présence d’une critique. Bizarre quand même que Nelligan n’ait pas eu droit à la pleine paternité de son recueil dès le départ. On le rétablira dans ses droits à partir de la quatrième édition (Fides, 1945).

Je ne m’attarderai pas aux conditions de publication. On le sait, Nelligan est interné en 1899 et trois ans plus tard Louis Dantin, typographe de son métier, commence à recueillir et à mettre en forme les 107 poèmes qui constitueront la première édition. Sa longue préface, qui fait 35 pages, date de 1902 et est d’abord publiée dans le journal Les Débats. Ce qu’on sait moins, c’est que Dantin, pour des raisons personnelles,  n’a pas terminé le travail. Ce sont les éditions Beauchemin et la mère du poète qui ont mené à terme le projet de publication. Cette troisième édition, celle que je présente, est identique à la première, si ce n’est de l’ajout des « notes » du père Thomas-M. Lamarche. La cinquième édition (1952), dite complète, sous la gouverne de Luc Lacoursière, contiendra 56 poèmes de plus.

Émile Nelligan et son œuvre  mérite plus d'un article. Aujourd’hui, je vais me contenter de relever les idées fortes que contient la célèbre préface de Dantin.

C’est Dantin qui met au monde le mythe Nelligan, en en faisant un personnage de légende, un poète maudit. Sa folie, celle des génies, est vite récupérée : « La Névrose, cette divinité farouche qui donne la mort avec le génie, a tout consumé, tout emporté. » Et encore : « Le papillon s'est brûlé à la flamme de son rêve. » Plus encore, Dantin lui accorde la beauté des jeunes dieux : « Une vraie physionomie d’esthète : une tête d'Apollon rêveur et tourmenté, où la pâleur accentuait le trait net taillé comme au ciseau dans un marbre. Des yeux très noirs, très intelligents, où rutilait l'enthousiasme ; et des cheveux, oh ! des cheveux à faire rêver, dressant superbement leur broussaille d'ébène, capricieuse et massive, avec des airs de crinière et d'auréole. » Et son esprit plonge loin dans la racine des peuples : « Né d'un père irlandais, d'une mère canadienne-française, il sentait bouillir en lui le mélange de ces deux sangs généreux. C'était l'intelligence, la vivacité, la fougue endiablée d'un Gaulois de race, s'exaspérant du mysticisme rêveur et de la sombre mélancolie d'un barde celtique. »

La 5e édition (1952)
 contient les
poésies complètes

Dantin est assez sévère quand il parle du contenu de l’œuvre. Selon lui, il est inutile d'y chercher un principe unificateur : « Et comme la poésie est un peu partout, il y a dans cette poésie un peu de tout. Il y a de la foi et du doute, de l'adoration et du blasphème, de l'amour et de la révolte, de la pitié et du mépris. C'est une mosaïque d'idées dont la marqueterie bizarre admet tous les contrastes, un réseau qui s'emmêle en labyrinthe, un corps chimique dont les atomes, violemment appariés, se heurtent et s'excluent. » Toujours selon lui, Nelligan n’avait d’idée arrêtée sur aucun sujet : « Cette lacune énorme, l'absence d'idées, devient chez lui presque du génie. L'idée absente laisse toute la place aux effluves du sentiment et aux richesses de la ciselure. » Dantin se permet même de démontrer qu’il se contredit souvent, et parfois dans le même poème.

Nelligan a pigé ses sujets un peu au hasard de ses lectures. Ses emprunts ne furent pas toujours de bon goût : « Je regrette que Nelligan n'ait pas au moins démarqué la part imitative de son œuvre en donnant un cachet canadien à ses ressouvenirs étrangers, ou, plus généralement, qu'il n'ait pas pris plus près de lui ses sources habituelles d'inspiration. Sa poésie y eût gagné, certes, en personnalité et en vérité. Pourquoi tous ces bibelots de Saxe, et tous ces vases étrusques, et toutes ces dentelles de Malines ? » Toujours selon Dantin, sans tomber dans le patriotisme, Nelligan y aurait gagné en choisissant des sujets locaux.

Dantin note que Nelligan s’intéresse peu au monde extérieur. Il ramène tout à lui : « D'abord, le poète sort rarement de lui-même. C'est un subjectif, et les spectacles de l'âme l'intéressent beaucoup plus que le cosmos extérieur. » « Presque toujours, la poésie de Nelligan s'isole, s'emprisonne, ferme les yeux, et se gémit elle-même. » Il relève un certain nombre de ces thèmes « subjectifs » : regret d’être né, amertume du présent, sensation du néant, mélancolie des choses, duperie de la joie.

Dantin devient beaucoup plus louangeur quand il s’agit de décrire le style de Nelligan : « …sa gloire est surtout d'avoir fondu une pensée parfois hésitante et impersonnelle dans un moule précieux et rare. C'est par là surtout que son œuvre, en tenant compte des circonstances, revêt un caractère prestigieux, qu'on y voit éclater quelque chose de plus que le talent, que l'aptitude, que l'habileté acquise : je veux dire le don, ce présent direct et purement gratuit de la mystérieuse Nature. » D’où ce style tient-il sa force? Dantin identifie trois raisons. Premièrement, Nelligan réconcilie les symbolistes et les parnassiens : « il est aisé de voir que Nelligan, souvent symboliste par sa conception des entités poétiques, est presque toujours parnassien par leur expression. » Deuxièmement, il a un sens de l’harmonie hors du commun : « On le prend souvent en défaut d'inspiration et même de sens, jamais en défaut d'harmonie. Il connaît la valeur exacte des sons et leurs plus subtiles nuances. Il tire un parti habile et sûr de tous les artifices de la cadence poétique. » Troisièmement, il a le sens de l’image : « Et ce novice, qui fait sonner de façon si experte le cliquetis des mots, excelle aussi, mérite beaucoup plus rare, à allumer au choc des pensées l’image étincelante et neuve. »

Pour Dantin, le recueil de Nelligan est supérieur à tout ce que le Canada a produit jusqu’à maintenant. Et ne serait-ce que pour le bien de notre littérature, cette œuvre mérite de survivre à son auteur : « Un choix intelligent de ces poésies formerait un livre assez court, mais d'une valeur réelle et d'un intérêt puissant. Les muses nationales béniront l'homme de cœur et de goût qui fera ce choix et ce livre. »

Pour un compte rendu du recueil, lire aussi : La présentation de l'oeuvre

Ailleurs sur la toile
Consulter certains extraits de L’Album Nelligan de Paul Wyczynski
Entrevue avec Nelligan (14 septembre 1937)
L'article sur Wikipedia est bien documenté.

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