7 février 2007

Marie Calumet

Rodolphe Girard, Marie Calumet, Montréal, s.e, 1904, 396 pages (Illustrations de Jos. Lamarche, Albéric Bourgeois, A.S. Brodeur, Paul Caron, Georges Delfosse, J. Labelle, G. Latour, E.J. Massicotte, Napoléon Savard) 

Le curé Flavel vit à Saint-Ildefonse (village fictif de Lotbinière). Comme c’était souvent le cas pour les curés de campagne, il possède sa propre ferme. Trois employés le secondent dans ses fonctions : Suzon, une jeune nièce délurée, prend soin tant bien que mal de l'ordinaire du presbytère; Narcisse, un vieux garçon dans la quarantaine, s’occupe de la terre; Zéphirin, un autre vieux garçon, au début de la trentaine celui-là, est bedeau.

Le riche et jouisseur curé de la paroisse voisine, le curé Lefranc de Saint-Apollinaire, lui suggère de prendre une meilleure ménagère pour mettre de l’ordre dans son presbytère. Arrive une vieille fille de 40 ans, Marie Calumet, laquelle s’est occupée jusqu’ici de ses vieux parents, maintenant décédés. C’est une maîtresse-femme. En l’espace d’un mois, elle remet sur pied les affaires du curé et… de la paroisse.

Surviennent une série de faits cocasses et souvent burlesques, plus ou moins liés entre eux. Par exemple, monseigneur l’évêque rend visite aux paroissiens de Saint-Ildefonse, ce qui nous vaut le célèbre et irrévérencieux chapitre 10 intitulé : « Ousqu’on va met’ la sainte pisse à Monseigneur? » Ou encore : Marie Calumet oublie de refermer la porte de la porcherie, ce qui entraîne une poursuite carnavalesque et la mort d’un petit goret. Ou encore : Marie Calumet va se faire tirer le portrait à Montréal et en revient avec une immense crinoline : les cerceaux de fer, lors d’une fête, s’accrochent dans une branche, Marie Calumet est projetée par terre, et comme elle n’a pas de petite culotte, elle cause scandale

Revenons au cœur de l’histoire. Les deux employés du curé (Zéphirin et Narcisse) soupirent - et vont jusqu’à se battre - pour les beaux yeux de Marie Calumet; celle-ci choisit finalement le plus jeune, Narcisse. Lors du mariage, Zéphirin se venge en déposant un puissant laxatif dans le ragoût de pattes, si bien que toute la noce a la diarrhée. En épilogue, on apprend que Marie Calumet vécut heureuse, eut un enfant, mourut à 60 ans et eut droit à un monument.

Histoire burlesque d’intérêt littéraire plutôt discutable. Ce roman, publié à compte d’auteur, fut condamné par Monseigneur Bruchési et retiré de la vente. Rodolphe Girard dut le désavouer publiquement, ce qui ne lui permit pas pour autant de regagner son poste au journal La Presse. Les éditions Serge Brousseau en publièrent une version expurgée (mais non dénaturée) en 1946. On a supprimé des passages comme : « Marie Calumet eut dormi un an sur la dure pour reposer une seule nuit sur une couche encore toute moite de la chaleur du bon curé Flavel. ». Dans la préface de 1946, Albert Laberge, qui fut un compagnon de travail de Girard, et lui-même victime de la censure, après avoir dénoncé la « conspiration du silence » autour de cette œuvre, écrit : « Lors de sa publication, le livre était le meilleur roman jamais imprimé au Canada. Et cela est encore vrai aujourd’hui. » Disons que Laberge parle pour sa patrie littéraire. Certes le roman est rabelaisien, subversif, certes il met à mal le clergé et une certaine pudibonderie, mais cela n’en fait pas pour autant une grande œuvre littéraire. Voyez l’extrait très scatologique (supprimé dans l’édition de 1946) qui raconte la première nuit de noces de Marie Calumet et Narcisse. Ceci étant dit, c'est un roman qu’il faut avoir lu, ne serait-ce pour comprendre la force de la censure dans le Québec du début du siècle. ****½

Extrait
Courbées derrière un énorme chêne, deux des victimes de la vengeance du bedeau se lamentaient à voix basse.
- Ah ! Narcisse !...
- Quoi Marie ?
- Ah! Ah ! oh ! j'sus... malade... j'sus ben malade... Oh !...
- Pauv' Marie !
Et Narcisse, tourmenté lui-même par des coliques déchirantes, oubliait ses souffrances pour ne penser qu'à celle qu'il avait juré, le matin même, au pied de l'autel, de protéger jusqu'à son dernier soupir.
- Si j'pouvais arrêter ça, ma chère, ma pauv' femme, mais qu'ost-ce que tu veux que j'y fasse ?
- Oh ! encore, ... encore... Quand est-ce que ça va finir, bonne sainte Anne ?... J'sus fourbue... J'me sens des crampes dans les jarrets... Aie !... Aie !... Pourquoi que j'ai mangé de c'sapré fricot ?
- Es-tu ben sûr qu'c'est le fricot, Marie ?
- Ah oué, j'en suis...V’là qu'ça part encore... Écoute, Narcisse, j'me meurs !...
- Si c'est le ragoût, Marie, c'est que tu l'auras trop ben épicé...
- Oh ! j'sais pas... Aie !... Aie !... C'est sensible... J'ai mal aux reins... Si j'en r'viens,
Couverture de la
première édition 
j'te promets que j'en mangerai pu, non jamais... Ça m'échauffe... Oh ! mon ventre !... mon ventre !... J'me meurs !... j'me meurs !... Narcisse, j'pense que tu vas-t-être obligé d'aller chercher m'sieu le curé...
Narcisse était alarmé. Vraiment, sa femme était-elle donc si mal ?
- Bon ! v'là que ça m'repoigne, moé itout, murmura Narcisse en se mettant en deux, aux côtés de Marie Calumet.
Mais le mouvement avait été trop brusque. Cédant sous le choc, madame Boisvert glissa dans la flaque fumante et fétide.
- I manquait pu ainque ça !... Me v'là ben équipée à c't' heure... Ben sûr que c'est une punition du Ciel pour mes péchés... Et Marie Calumet se rappela avec amertume ses distractions et son ballon.
- J'sus toute beurrée... J'en ai par-dessus la croupière et j'cré ben que j'en ai jusques dans la fossette du cou.
La lune s'était voilée de dégoût. A voir ainsi sa femme toute maculée, Narcisse se désespérait. Il lui dit :
- Tu peux pas rester dans c't'état-là. I faut aller à la rivière pour faire partir toute c'te saloperie-là.
Et Marie Calumet, affaiblie par la somme de travail qu'elle venait d'exécuter, se leva en geignant et s'appuya sur le bras de son mari.
Le couple marcha un arpent, puis disparut dans la lisière de forêt et fut sur la grève. Tous deux avaient plusieurs fois retourné la tête pour s'assurer que personne ne les observait. Personne.
Passant à,travers un nuage de suie, la large assiette safranée, qui se balançait dans l'indigo du ciel, apparut dans toute sa splendeur, cristallisant les caresses de la vague sur les galets de la rive.
Narcisse demanda :
- Ousqu'on va se met' Marie. Car tu sais, faut pas s'faire attraper ?
- J'men vas m'laver toute seule. Tu t'imagines pas qu' tu vas...
- C'est à creire. Pisqu'on est marié. J'peux ben... Tiens ! à l'ombre des bouleaux, icitte ; i a pas un créquien pour nous dénicher...
- Ah ! non ! par exemple......... t'es pas pour faire le cochon, hein !....
- Mais écoute don, Marie, pisque t'es ma femme et que j'sus ton mari, j'ai ben l'droit de...
- Encore si j'étais propre, j'dis pas...
- Ben oué. ... mais c'est justement à cause que t'es pas propre que...
Bref, Marie Calumet se laissa séduire, et Narcisse commença sa délicate opération.
Premier sacrifice de sa vie matrimoniale, l'homme engagé du curé mit sa belle chemise en pièces pour en faire des torchons.
Sa femme s'allongea sur le sable en tournant le dos aux étoiles, qui semblaient se faire des clins d'yeux.
La froidure automnale baisotait brutalement les chairs pouacres de la mariée.
- I fait fret ! fit-elle remarquer en claquant des dents.
Cette plainte alla droit au cœur de Narcisse.
Et il frotta, il frotta jusqu'à ce que la peau eut repris son éclat d'avant les noces.
Toute sa chemise y passa.
Et lorsque Marie Calumet se fut relevée, honteuse comme après la première faute :
- Allons nous coucher, dit Narcisse, en l'embrassant gloutonnement.


Marie Calumet, censuré

Rodolphe Girard sur Laurentiana


4 février 2007

Un coeur fidèle

Blanche Lamontagne, Un cœur fidèle, Montréal, L’Action française, 1924, 196 p. (Illustrations de l’auteure)

Dans un village non nommé près de Cacouna, autour des années 1920. François Beaulieu a deux fils. Le plus vieux, Jean, 18 ans, est amoureux depuis sa plus tendre enfance de sa voisine, Marie Dumont. Pendant trois ans, chaque automne, celle-ci quitte le foyer familial pour le couvent des Sœurs de Cacouna où elle se fait instruire. Quand elle revient, l’été, elle retrouve avec plaisir son amoureux. Ses études terminées, Jean aimerait bien l’épouser, mais pour l’instant il n’a rien à lui offrir. La venue d’une cousine américaine, superficielle au possible, jette un petit froid entre les deux amoureux. En effet, cette cousine s'est entichée de Jean qui l’ignore pourtant.

Eusèbe Landry est veuf depuis huit ans. Cultivateur en moyen, il est déjà un notable dans le village. Sans enfant, vivant seul avec une sœur un peu simplette, il a décidé qu’il en avait assez du veuvage et qu’il était temps de se trouver une nouvelle épouse. Il frappe chez les Dumont. Contre toute attente, Marie accepte sa proposition de mariage. En un mois, tout est bâclé! Inconsolable, Jean décide de déserter.




Deux ans passent. Marie est heureuse avec son Eusèbe. C’est un paysan très doux, très attentif. Elle règne sur le petit domaine de son mari. Un jour d’automne, Eusèbe est surpris par une vilaine tempête sans pouvoir s’abriter. Quelques jours plus tard, il décède d’une pleurésie. Marie décide de garder le petit domaine familial par respect pour sa mémoire. Elle engage des journaliers. Cinq ans passent. Un jour, un visiteur se présente chez la veuve Landry. C'est Jean, ce cœur fidèle, qui est revenu des États-Unis. Ses sentiments pour Marie n’ont pas changé. Il n’est que de passage, mais il offre à Marie de l’épouser. Elle accepte.

Comme ce résumé l’atteste assez, l’histoire est on ne peut plus simple. Une histoire pour adolescents (d'une autre époque). La description de la nature est poétique. L’auteure n’approche jamais de ses personnages, se contentant de les décrire à gros traits. Ainsi en est-il également de l’action. On retrouve les thèmes classiques du roman du terroir : la religion, la terre, la conservation du patrimoine, l’exil aux États-Unis.



Extrait
Antoine Beaudoin, suant à grosses gouttes, jouait avec rage en frappant du pied avec mesure. Tous les airs sautillants des quadrilles passaient sous son archet. C'était harmonieux, malgré mille sons discordants. C'était l'âme de la race qui s'exhalait dans cette gaîté douce, cette gaîté robuste que ni le travail ni la rude vie ne peuvent assombrir. C'est l'âme des aïeux qui chante dans les violons, les soirs des noces, quand on danse à la lampe... C'est elle, l'âme ancienne, qui sourit aux épousailles, elle qui bénit les espérances et veille sur les divines promesses des enfants blonds dans les foyers reconstitués! C'est l'âme des aïeux qui, voyant qu'elle va continuer de survivre, chante dans les violons, les soirs des noces… (p. 143-144)

Blanche Lamontagne sur Laurentiana :
Par nos champs et par nos rives

2 février 2007

Mémoires intimes

Louis Fréchette, Mémoires intimes, Montréal, Fides, 1961, 200 pages (collection du Nénuphar) (Préface de Michel Dassonville ; chronologie et explication liminaire de George A. Klinck) D'abord publié en feuilleton dans Le Monde illustré en 1900. Une seconde édition, à laquelle on a rajouté l’avant-propos qu’on croyait perdu, est parue en 1977.

Il est difficile de cerner le projet de Louis Fréchette dans ses Mémoires intimes. Ni chronologique, ni thématique, le récit est mené tambour battant au gré de l’inspiration, plus souvent qu’autrement l’auteur donnant dans le coq-à-l’âne. Frasques enfantines, anecdotes, portrait de personnages aimés ou détestés, description ethnographique de métiers disparus, mémoire d’une époque, croyances, préjugés, le tout s’entremêle pour le seul plaisir de raconter.

Louis Fréchette est né à Pointe-Lévis en 1839. Orphelin à 12 ans, il a vécu les onze premières années de sa vie dans une maison, bâtie au pied d’une falaise en bordure du fleuve : « Mes premières années se sont écoulées dans une atmosphère de travail et de paix, de douce affection, d'encouragement mutuel et de reconnaissance à Dieu. Notre demeure n'était pas précisément riche, mais son élégance relative contrastait avec la plupart des autres maisons du voisinage. Je la vois encore dans son encadrement de vieux ormes chevelus, avec ses persiennes vertes sur fond blanc, sa véranda et son jardin potager. » Étrangement, ce petit microcosme reflétait cette ancienne division très Nouvelle-France : en haut de la falaise vivaient de prospères et paisibles habitants ; en bas, les descendants des voyageurs, devenus hommes de chantier, hommes de cage, bûcherons, libres et mauvais garçons. Parmi eux, se distinguaient des conteurs ou chanteurs reconnus (Jos Violon et Baptiste Lachapelle) qui procurèrent aux jeune Louis ses premières émotions esthétiques. Son père, un homme généreux et ouvert, accueillait tout le monde à la maison : pauvres, riches, nobles, bourgeois, orphelins, nièces, anglais, autochtones…

Outre son père et quelques voyageurs, trois personnages semblent avoir marqué sa prime jeunesse : le premier, c’est un célèbre prédicateur, Chiniquy, qui mena de tempétueuses croisades contre l’intempérance. Les gens venaient de loin pour l’entendre. Pourtant, expatrié aux États-Unis, il se maria et devint protestant, au grand dam de ses admirateurs. Le second, c’est le grand Papineau. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’adulation qu’on vouait au personnage. En fait, on accourait pour le voir, le toucher, on l’accueillait par des salves de mousqueterie et des feux de joie, on l’escortait… Pour provoquer les Anglais et déclencher à coup sûr une bagarre, il suffisait de lancer «Hourrah pour Papineau !», ce dont le jeune Louis, goguenard et batailleur, ne se privait pas. « Bourrades, taloches, black eyes, nez en marmelade, rien n’y faisait. » Il eut le plaisir de voir le grand tribun lors d’une visite au parlement. Quelle ne fut pas sa déception de constater qu’il s’exprimait en anglais!

Enfin, le dernier c’est un maître d’école, un triste sire s’il en est. Il s’appelait Gamache et c’était un véritable tortionnaire. Louis Fréchette va au-delà de l’anecdote et nous offre sur un ton de douce ironie un petit morceau d’anthologie sur les horreurs de l’éducation, aussi bien en milieu familial qu’en milieu scolaire, au milieu du XIXe siècle. C’est de loin le meilleur passage du texte. Était jugé bon maître ou bon parent celui ou celle qui avait le courage de battre les enfants. Aux dires de Fréchette, c’était même une façon de gagner son ciel. On plaignait les enfants qui étaient élevés dans la ouate. On était sûr qu’ils allaient devenir des mécréants. En classe, le premier principe pédagogique que tout maître digne de ce nom mettait en oeuvre, c’était le martinet (fouet à plusieurs lanières de cuir). La mémoire étant un organe défaillant, il fallait la réveiller par quelques bons coups de lanière sur les fesses. Des fesses à la tête circulait le savoir, croyait-on. Et Fréchette, bon prince, admet que cette méthode avait quand même du bon : ayant goûté au martinet, il ne mit plus jamais deux « p » à « apercevoir ».

Louis Fréchette - BAnQ
Fréchette est un bon conteur. Son livre, très léger tout compte fait, est d’une lecture agréable. S’il avait consacré autant d’énergie à la prose qu’à ses élans patriotiques, l’histoire littéraire lui aurait probablement fait une meilleure part. On regrette même que ces mémoires ne couvrent que les douze premières années de sa vie. ****

Extrait
La valeur de l'instructeur était jaugée d'après les proportions de son martinet et la vigueur des muscles appelés à faire fonctionner l'instrument de supplice. On disait: « C'est un bon maître, il est strict ».

Dans le langage de l'endroit, le mot strict signifiait un peu moins que tortionnaire, mais pas beaucoup. Or, sous ce rapport tous les maîtres et maîtresses dont j'ai eu l'avantage d'apprécier les qualités, à cette phase de mes études, n'étaient pas loin de la perfection. Pas tous également instruits oh non! mais tous ayant au même degré, ou à peu près, cette chose en commun: l'amour du martinet un instrument éducateur que les uns appelaient une férule, d'autres une garcette, une verdette, que sais-je, mais que tous paraissaient s'accorder à considérer comme l'insigne de leur dignité d'abord, ensuite comme le principal facteur du savoir et de l'instruction parmi la jeunesse.

Un alphabet, un cahier, une ardoise avec son crayon, une plume et de l'encre, avaient bien leur utilité, si vous voulez; mais le martinet, voilà! c'était l'article, l'agent instructif et moralisateur par excellence, la première chose qu'on apercevait en entrant dans le sanctuaire de nos études. Comme chaque maître (ou chaque maîtresse) avait le sien, ils ne se ressemblaient pas tous. Il y en avait de longs, de courts, de larges, d'étroits, de minces, d'épais mais tous étaient assez intéressants pour tenir une place respectable dans nos préoccupations. Quand le maître recevait son passeport pour aller distribuer le pain de l'intelligence sous d'autres cieux, le martinet disparaissait avec lui, naturellement; dame, c'était son gagne-pain, l'attribut de sa profession, et, suivant toute apparence, son principal article de bagage. De sorte que, sitôt le successeur annoncé, c'était le nouveau martinet qui faisait l'objet de nos conjectures. (p. 136-137)

Louis Fréchette sur Laurentiana
Mémoires intimes

1 février 2007

François de Bienville

Joseph Marmette, François de Bienville, Montréal, Beauchemin, 1924, 204 pages
(4e édition). La première édition date de 1870. L’auteur en a présenté une seconde, corrigée, en 1883. François de Bienville et Le Chevalier de Mornac ont été repris, en condensé, dans Le Tomahawk et l’Épée en 1877.


Québec, le 16 octobre 1690. Depuis quelques années, une guerre larvée fait rage entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises. Les Britanniques ont armé les Iroquois et ceux-ci mènent leur guérilla dans les environs de Montréal. Ceci conduit au massacre de Lachine (1689 : 97 morts). Frontenac décide de riposter. Les représailles sont terribles : il détruit trois villages frontaliers et massacrent une tribu autochtone. Les Anglais décident qu’il faut en finir avec la Nouvelle-France. Le 16 octobre 1690, le Bostonnais William Phipps se présente devant Québec avec 34 vaisseaux et 2000 soldats. Le 18, il lance sans grands succès une attaque à partir de Beauport. Trois jours plus tard, il se replie et le 24, la flotte anglaise quitte Québec. François Le Moyne de Bienville (frère de Pierre Le Moyne d’Iberville) a participé à cette bataille.

Toutefois, pour bien comprendre la trame romanesque, il faut reculer de cinq ou six ans. Presque ruiné, le baron Raoul d’Orsy quitte la France avec son fils Louis et sa fille Marie-Louise et décide, avec le peu qu’il lui reste, de tenter l’aventure de la Nouvelle-France. Le bateau est intercepté par des corsaires, les D’Orsy sont dépouillés, débarqués à Boston. Le père meurt et ses enfants, au début de la vingtaine, se débrouillent pour survivre en attendant leur expatriation en Nouvelle-France. Louis donne des cours de français à un officier nommé John Harthing. Celui-ci tombe éperdument amoureux de Marie-Louise. Quand les D’Orsy s’apprêtent à rejoindre la Nouvelle-France, il « déclare sa flamme » mais est repoussé. Vindicatif, il jure de revenir à la charge. Quatre ans passent. Marie-Louise et Louis sont devenus respectivement l’amoureuse et le meilleur ami de François de Bienville.

C’est dans l’espoir de rejoindre Marie-Louise que Harthing s’engage dans l’expédition de Phipps. Il s’acoquine avec un Iroquois féroce, Dent-de-Loup, qui a juré de se venger des Français qui l’ont emprisonné. Avant d’attaquer, Phipps exige la reddition de Québec. Frontenac promet à son émissaire Harthing une réponse « par la bouche de ses canons ». Les deux premiers jours, les armées s’échangent quelques boulets. Le deuxième soir, Dent-de-Loup et Harthing, à la faveur de la noirceur, débarquent en catimini, et tentent d’enlever Marie-Louise. Ils sont interceptés au dernier moment, mais réussissent quand même à s’échapper. Louis et Bienville jurent de leur faire payer chèrement leur audace. Finalement, les soldats de Phipps débarquent à Beauport et la bataille s’engage. Bienville tue Harthing dans un combat loyal, mais Louis est touché légèrement d’une balle empoisonnée par Dent-de-Loup. Bientôt, il délire et on ne donne pas cher de ses chances de survie. Marie-Louise promet alors à Dieu de renoncer à son amour pour Bienville si son frère survit. Quelques jours passent, les Anglais repartent. Louis prend du mieux, il est sauvé ; Marie-Louise annonce à Bienville qu’elle va entrer au cloître.

Ayant cuvé sa peine, encouragé par Frontenac qui lui sert de père, le jeune Bienville décide de conquérir par les armes ce que l’amour lui a refusé. « Oh! s’écria-t-il en sortant du cimetière, puisque c’en est fait de me chères espérances d’avenir, et qu’il me faut quelque chose de grand pour combler ce vide immense creusé dans mon cœur par l’écroulement de mon amour, à moi désormais la seule et noble émotion des batailles. Oui, ma fidèle épée, toi seule seras ma compagne, jusqu’à ce que la gloire, voulant de moi peut-être, consente un jour à m’épouser dans la mort! » (p. 191) L’hiver passe. En 1792, comme les Iroquois sévissent toujours dans la région de Montréal, Bienville s’engage dans l’armée de Vaudreuil. Dans une bataille, il est tué par Dent-de-Loup. Celui-ci périra à son tour dans l’incendie, allumée par les Français, de la maison où il s’était retranché avec quelques-uns des siens.

L’aspect historique me semble très bien rendu. Marmette, dans des notes de bas de page, cite souvent ses sources : Charlevoix, Ferland, Garneau, les annales de l’Hôtel-Dieu, un officier anglais… L’auteur n’hésite pas à interrompre son récit pour donner un petit cours d’histoire quand il pense que la situation l’exige. Il se permet même à l’occasion de rapporter des événements qui auront lieu 100 ans plus tard : « Et si plus tard nos pères durent un moment courber la tête sous l’orage, pour la relever ensuite avec fierté, c’est que la Providence voulait nous sauver des plus grands dangers de la révolution française » (p. 176) Il rend bien compte de la société aristocratique qui entourait Frontenac, il décrit avec beaucoup de précision le Québec physique et géographique de la fin du XVIIIe siècle et le déroulement de la bataille. Il nous sert même une biographie de William Phipps.

Quant à la trame romanesque, tout est assez prévisible et convenu, comme c’est coutume dans ce genre de roman. Les élans romantiques des héros, les évanouissements des jeunes filles font rire, bien entendu. Les personnages sont très caricaturés, mais on ne s’attendait pas à moins. Et Marmette abuse de la « narration écolière ». Je vous épargne les « Revenons à la jeune Marie-Louise qu’on a oublié depuis trop longtemps » et je vous propose ce petit passage que lui inspire l’armée, au matin de la bataille : « Oh! La belle vision qui passe devant mes yeux ravis par la splendeur de ces souvenirs du passé! Dites-moi, ne la voyez-vous pas comme moi! » (p. 158) On croirait entendre « Le vieux soldat » de Crémazie ! Des trois romans de Marmette présents sur ce blogue, c’est le meilleur. ****



Joseph Marmette sur Laurentiana

26 janvier 2007

Les Rapaillages

Lionel Groulx, Les Rapaillages, Montréal, Le Devoir, 1916, 139 p.

Lionel Groulx, avec ses Rapaillages, connut un immense succès et eut de multiples imitateurs. C’est un simple recueil de souvenirs personnels. Presque toutes les histoires ont pour décor un rang de Saint-Michel de Vaudreuil, là où l'auteur a vécu son enfance. Il ne fournit aucune date précise, mais on peut pointer la dernière décennie du XIXe siècle. Groulx parle avec emphase de ses grands-parents, plusieurs fois de son père, moins de sa mère et ne fait que mentionner ses frères et sœurs. La plupart des histoires sont peu narrativisées. Il se plait à utiliser les expressions et mots anciens, comme Adjutor Rivard dans Chez nous. Au-delà de ses souvenirs familiaux, il trace le portrait d’un monde en voie de disparition, un monde non encore touché par la Révolution industrielle. Le recueil eut maintes éditions, donc un succès continu.

La leçon des érables
Les trois éléments de l’idéologie de conservation se conjuguent dans ce poème sur les grands érables : surtout la filiation avec le passé, mais aussi la terre nourricière et le clocher protecteur. La langue est la clef de voûte de l’édifice.

Les adieux de la Grise
La Grise, une vieille jument née sur la ferme il y a 26 ans, fait presque partie de la famille. Elle a participé à tous les baptêmes, mené les enfants à l’école, accompagné les amours des jeunes gens… Pourtant, parce qu’elle n’est plus capable d’accomplir les travaux de la ferme, le père décide de la vendre. Le narrateur raconte donc ses 26 années de loyaux services et surtout, le matin de son départ, les adieux déchirants du cheval à ses maîtres. (voir l'extrait)

Une leçon de patriotisme
Dans une école de rang, la maîtresse a invité les parents à célébrer la fête de la langue française. L’institutrice donne une partie de cours, les élèves lisent des textes, chantent, le commissaire clôt la petite fête par un discours patriotique ayant comme thème la langue française. À la fin de la séance, on ramasse un petit don en argent et le vieux Landry, reconnu comme grippe-sou, est tellement ému qu’il laisse une pièce d’or.

L’ancien temps
Le narrateur veut prouver à un de ses amis de la ville que l’ancien temps survit. Il l’emmène chez un vieux et une vieille de 80 ans qui vivent à huit milles du village. On découvre le lieu, la maison, le langage, la religion et un immense respect du passé.

La vieille croix du Bois-Vert
Le Bois-Vert, c’est un rang de Saint-Michel-de-Vaudreuil. Avant de défricher leur terre, les pionniers avaient convenu d'ériger une croix sur un promontoire pour que tous puissent la voir de loin. La terre du grand-père du narrateur fut choisie, mais un envieux manigança et on changea le lieu. Qu’à cela ne tienne, le grand-père, seul, on ne sait comment, un soir planta sa croix. Aujourd’hui, tout le rang se rassemble pour prier au pied de cette «croix de chemin» pendant le mois de mai, le mois de Marie.

Deuxième édition avec
les illustrations de Franchère
Quand nous marchions au catéchisme
Groulx souligne le rôle extraordinaire que cet événement jouait dans la vie des jeunes gens de l’époque. Pendant deux mois, ils étaient le centre d’attraction de la paroisse et de leur famille. Tous les yeux étaient tournés vers eux. C’était un véritable rite de passage, pas tellement religieux tout compte fait. Il leur ouvrait la porte de la communauté. Les jeunes gens devenaient des maillons dans la chaîne des générations.

Le blé
Groulx raconte le cycle du blé. Dès l’hiver, il fallait trier les grains de semence et choisir le champ qui allait les recevoir. Au printemps, on labourait, on hersait, on semait. Les dimanches d’été, le cultivateur allait vérifier l’avancée des semences. Bien entendu, on priait pour que Dieu éloigne les fléaux (oiseaux et grêle). Au début de l’automne, on coupait le blé à la faucille (corvée où on désignait le champion coupeur), on l’engerbait (on attachait les javelles avec des harts, travail des enfants), on le battait, on le menait au moulin pour qu’il y soit moulu. Au retour, la mère entamait la première boulange.

Le vieux livre de messe
Ce livre, qui venait des premiers ancêtres débarqués en Nouvelle-France, était celui de la grand-mère du narrateur. C’était un objet précieux qu’elle gardait jalousement dans un tiroir de sa commode, elle qui ne savait pas lire. Groux en profite pour tirer le portrait de cette grand-mère qui semble avoir beaucoup compté dans sa jeunesse. Elle habitait avec eux. Cette grand-mère, sur son lit de mort, va lui léguer le missel patrimonial.

L’herbe écartante
Une « histoire de Grand’mère » comme on disait. L’herbe écartante avait la propriété de désorienter ceux ou celles qui avaient le malheur de la piétiner. Un jour, le jeune narrateur en fit l’expérience. Il reçut l’ordre d’aller chercher les vaches sur une autre terre, et du même coup d’apporter la saucisse que sa mère venait de confectionner à une voisine. La fringale le prenant, il mangea une saucisse et, une chose en amenant une autre, tous les petits fruits que la nature offrait : cenellier, baie sauvage, noix, etc. Il s’empiffra tant et si bien qu’il se sentit malade et s’endormit. À la maison, inquiet du retard, on vint à son secours. La grand-mère déclara qu’il avait marché sur l’herbe écartante.

Édition des années 1940
En tricotant
Encore un portrait de sa grand-mère qui, tout en tricotant, jonglait, parfois racontait des histoires, priait et même finissait par dormir tout en continuant de tricoter.

Le dernier voyage
Qui allait finir les foins les premiers dans le rang ou dans la paroisse? C’était un peu le challenge. Le narrateur décrit le sentiment éprouvé lorsqu’on rentrait le dernier voyage de foin et que se refermaient les portes de la grange jusqu’à l’an prochain. Cette année-là le narrateur, qui savait que ce serait ses derniers foins, eut l’honneur de refermer les portes de la grange. Bien sûr, il comprit que ces portes, elles se refermaient aussi sur son enfance.

Extrait
Je n'en finirais pas de vous raconter les prouesses de cette jument sans pareille. Les enfants, la mère et le père pensaient à toutes ces choses, sans doute, pendant que, ce soir-là, ils achevaient en silence de prendre leur souper. Le lendemain, drès le matin, on vit arriver sur quatre roues criardes, une boîte sale et branlante, comme en ont les Gipsy, traînée par un vieux cheval aussi efflanqué qu'un squelette. De la voiture descendit un petit vieux à figure d'Abraham, attelé comme la chienne à Jacques : c'était l'acheteux de guenilles. Le père alla chercher la Grise à l'écurie. L'acheteux lui tâta les côtes, lui regarda aux dents et ronchonna d'un ton qui nous blessa beaucoup : « C'est pas une pouliche. » Le père se contenta de répondre : « C'est vieux, mais c'a encore du coeur, allez ! » Quant à nous, nos yeux ne se détachaient pas du cheval de l'acheteux si rosse et si maigre qu'on aurait pu lui compter les côtes de chez le voisin. A la pensée qu'on réservait peutêtre le même sort à notre chère vieille Grise, nous nous sentions presque une envie de pleurer. L'acheteux mit la main dans sa poche, en tira, mêlé à des bouts de corde et à des clous rouilles, un petit rouleau de billets de banque tout sales de poussière de tabac. Un à un il jeta les billets dans la main du père, lentement, de l'air d'un homme qui a conscience de jeter de l'argent à l'eau. Le bigre ! quand on y songe ! il achetait la Grise pour trente piastres. Oui, mes amis, pour trente piastres. C'était pour rien. Puis, l'acheteux passa une corde au cou de la jument et l'attacha derrière sa voiture. À ce moment nous nous approchâmes de la Grise pour lui toucher une dernière fois : « Adieu la Grise !» — La Grise partit. Au détour du jardin, comme elle prenait le chemin du roi, la pauvre bête parut se douter qu'elle s'en allait pour toujours. Elle se tourna vers la maison, vers ses anciens maîtres, vers l'écurie, vers la terre tant de fois labourée, et poussa un hennissement plaintif. La mère rentra. Nous autres, nous restions là à la regarder s'en aller. Souvent elle se tournait encore pour hennir. Elle passa chez les Landry, puis chez les Campeau, puis chez les Bouchard. Nous ne la voyions plus qu'un peu et de temps en temps, derrière la boîte de l'acheteux, dans les éclaircies des feuillages du chemin. Quand, à la quatrième terre, elle fut sur le point de disparaître pour toujours au coude de la route et derrière le bois des Boileau, nous la vîmes tourner la tête encore une fois et le vent nous apporta un dernier hennissement, long, plaintif, déchirant comme un adieu. L'un des enfants, je ne sais plus lequel, se mit à pleurer. « Pauvre Grise ! » dit l'aîné. « Pauvre vieille ! dit le père, c'est de valeur encore, à cet âge-là ! » ( p. 23-25)