14 mai 2021

Visions encloses

Clara Lanctot, Visions encloses, Victoriaville, La voix des Bois-francs, 1930, 144 p. (Préface de Marie Lemaire-Duguay)

Clara Lanctot (1886-1958), qui a publié Visions d’aveugle en 1913, était effectivement devenue aveugle à 8 ans. Dans la préface, Lemaire-Duguay raconte son drame. Visions encloses est sa seconde et dernière œuvre. L’autrice y reprend une dizaine de poèmes de son premier recueil.

Nérée Beauchemin lui a offert le poème qui ouvre le recueil. La cécité en est le thème et il est simplement intitulé « À Clara Lanctot ».

Tournez votre regard vers une jeune amie
Dont les yeux sont fermés au reflet lumineux,
Mais dont l’âme pourtant s’ouvre à la poésie,
Comme une tendre fleur à la clarté des cieux.

C’est par la poésie que l’autrice appréhende le monde. Elle est en quelque sorte ses yeux : « Je puis voir sans ouvrir les yeux, / Par ton éclat, ô poésie! ». Les premiers poèmes, tout en douceur, racontent ses rêves d’amour. Ou plutôt parle de cet amour qui n’a fait que l’effleurer : « Quand vous irez sur la route fleurie, / … / Souvenez-vous de la petite amie / Tremblant un peu les doigts entre vos doigts. » Plus loin, on comprend que son rêve s’est réalisé.

Suivent six poèmes qui décrivent la frustration d’être aveugle : « Par les yeux, l’infini pénètre jusqu’à l’âme »; « La cécité m’étreint de son épais bandeau ». Son drame est survenu quelques jours avant Noël : « Et c’est Noël! … la nuit commence, / La sombre nuit des yeux fermés ». Son début de révolte trouve apaisement dans sa foi : « Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure, / Et je vois que Vous dans mon obscurité. »

La partie suivante contient une quinzaine de poèmes qui célèbrent la nature. Celle-ci est douce, consolatrice, remplie de fleurs et d’oiseaux. Même l’hiver finit par trouver grâce à son cœur : « Du blanc et du blanc, clair, immaculé, / Au ciel, sur la terre et dans tout l’espace… / Les yeux sont ravis, le cœur consolé : / Au rigide hiver, qui ne ferait grâce! … » Comme on s’y attendait, Lanctot est très sensible aux sons, aux parfums, ce qui n’empêche pas qu’on lise des passages purement visuels : « Étalent [des fleurs] au soleil un calice entrouvert, / Ou cachent leurs couleurs sous un frais rameau vert. »

Le recueil se termine par des poèmes plus personnels. Il y est beaucoup question de sa recherche du bonheur (comme dans tout le recueil), de sa foi, mais aussi de ses amitiés, d’enfants, de deuil.

RESTEZ CLOS

Ô mes yeux, restez clos ! la splendide nature,
Si belle qu’elle soit, pour vous est sans beauté.
Vous le voulez, Seigneur, j’accepte sans murmure,
Et je ne vois que Vous dans mon obscurité. 

Mon esprit, restez clos ! les images rêvées
Sont un profond mystère à mes regards éteints…
Sur moi, que je comprenne, ô mon Dieu, vos desseins,
Et que mes visions vers Vous soient élevées.

Ô mon cœur, restez clos sur vos chères amours!
Nul ne saura jamais vos élans de tendresse…
Que seul l’amour divin me consume et me blesse.
J’atteindrai le bonheur au terme de mes jours.

Bio de Clara Lanctot

11 mai 2021

Coups de scalpel

Jean-B. Gagnon, Coups de scalpel, Montréal, s.e., 1923, 295 pages.

Gagnon (1893-1956) était médecin, d’où le titre. Son interminable recueil contient quatre parties : Caprices, Grains d’encens, Folia, Levia.

Dans le poème liminaire (Au lecteur), comme tant d’auteurs de l’époque, Gagnon fait appel à l’indulgence des lecteurs.

Caprices

Les poèmes ont été écrits entre 1912 et 1916. Ils sont le fruit d’un jeune homme très idéaliste qui rêve de poésie et d’amour. « Ma plume est bien petite, et pourtant bien gentille; / Sur le papier sans cesse elle aime glisser, / Légère et sans souci… » (Ma plume)

Grains d’encens

Les poèmes sont datés de 1911 à 1915. Gagnon témoigne de sa foi chrétienne en évoquant des moments forts du calendrier liturgique : Noël, la passion, la naissance de Jésus, le mois de Marie. « Je suis seul dans le temple à l’heure du couchant, / Dehors l’orage gronde; ici tout est paisible : / C’est l’infini du soir et le rêve invisible. / Seigneur ! je suis petit; et vous êtes bien grand! » (Le soir au temple)

Folia 

En exergue, il cite Musset : « Il faut savoir en ce bas monde aimer beaucoup de choses / Pour savoir après tout ce qu’on aime le mieux. » Il porte toujours le deuil de sa mère décédée alors qu’il était jeune et de son père un peu plus tard, il évoque plusieurs liens amoureux, parfois avec le cynisme du jeune homme qui joue au désespéré, il déplore la précarité de la vie alors qu’il n’a que vingt ans. Je cite la dernière strophe de cette partie : « Hélas! comme il fait froid dans un cœur de vingt ans / L’amour n’est qu’un lambeau trop mince pour la plaie / Et chaque soir arrache à ce débris vivant / Un peu de son froment pour le mêler d’ivraie. »

Levia

Le ton et les thèmes n’ont pas changé dans « Levia ». Toujours le dégout romantique, le désespoir bruyant, une certaine misogynie (sauf pour la mère adorée), entremêlés de courts moments de tendresse, d’abandons amoureux. Je cite l’avant-dernier poème du recueil.

 

Tristesse

Tout enfant que je suis, non, je n’espère plus. 

Un voile de tristesse et de mélancolie 

Enveloppe mon cœur; je déteste la vie,

Car avant le combat je suis déjà vaincu.

 

Mes compagnons s’en vont, le front gai, l’âme forte, 

Vers l’idéal rêvé qui berce leur espoir.

Moi, je suis las de tout, et l’on rit de me voir 

Descendre à la dérive, épave triste et morte.

 

Hélas ! je sens mon cœur grisonner sans retour, 

Perdu comme une fleur que dessèche la brise, 

Et qui tombe fanée au soleil qui la brise,

Sans même avoir goûté la volupté du jour.

 

Je suis bien seul, ici, dans l’immensité vague.

Je n'ai plus un regard pour réchauffer mon cœur; 

Car la mort a ravi mes parents et ma sœur,

Et moi, je suis resté, dans la mer une vague.

 

Dieu ! que la terre est triste au poète orphelin ! 

Pourquoi donc recevoir une lyre dans l’âme ?

Si l’on ne peut aimer, si pour souffler sa flamme, 

On n’a pas de sa mère un baiser le matin.

8 mai 2021

Les cailloux

Jean Nolin, Les cailloux, Montréal, Le Devoir, 1919, 131 pages. (Illustrations d’Henri Letondal; Paul Fort en exergue)

Le poème liminaire est intitulé « Le petit poucet » et comme on pouvait s’y attendre, les chapitres portent des noms en référence au conte : Les cailloux blancs, Les cailloux roses, Les cailloux d’or et Les cailloux gris.

Les cailloux blancs sont ceux de l’enfance. La plupart des poèmes font référence à l’école, à ce qu’elle peut avoir de fastidieux pour un jeune rêveur : « Lorsque, le premier jour de classe, / Devant l’entrée où l’on se place, / Groupés en ronds, / Attendant que le loquet bouge, / À la petite porte rouge, / Nous demeurons, // Nul ne ressent d’impatience; / Nous souffrons, pleins d’insouciance, / Le lent portier, / Car dans nos pensers (sic) s’aventure /Un petit morceau de nature, / Un vert sentier... » (La rentrée)

Les cailloux roses évoquent l’amour. Jean Nolin avait vingt ans quand il publie Les cailloux. Alors ses amours sont celles d’un adolescent : une jeune fille aperçue, une amie d’enfance, une autre avec laquelle il a passé un été : « Restons ainsi. Tais-toi. Ne romps pas le silence / De cette douce nuit de juillet où s’élance / Le concert lumineux des grenouilles du parc. » (L’aveu)

Difficile de saisir le thème qui relient Les cailloux d’or. L’auteur décrit aussi bien des scènes bucoliques qu’un rêve (avec des lutins). Peut-être est-ce un certain état d’innocence, voire une certaine tristesse : « C’est un jour doux, chaste et vainqueur. / La brise chante au seuil des portes. / Les ennuis gisent dans mon cœur / Comme un amas de feuilles mortes. » (Matin d’octobre)

Les cailloux gris nous transportent en ville. Si animée soit-elle la ville est triste. La guerre a laissé des traces. : « Quand je sens trop peser la Ville sur mon être, / Je baigne mes regards brûlés de citadin / — Moi, l’éternel rêveur de merveilleux jardins / Dans le morceau de ciel taillé par ma fenêtre. » (Les fugitifs)

En épilogue, le poète discute avec son Adolescence (personnifiée) : cette dernière le rassure sur son avenir.

Les cailloux est le recueil d’un adolescent sensible, encore naïf, qui écrit avec une certaine finesse.

Sur Jean Nolin


5 mai 2021

Pleure pas, Germaine

Claude Jasmin, Pleure pas, Germaine, Parti pris, 1965, 169 pages.

J’ai dû lire ce roman il y a 40 ans et j’en gardais le vague souvenir d’une lecture amusante sans plus. Il suffit de quelques pages pour réaliser que ce livre fait très « années soixante ». Il est dédié à quatorze « messieurs » et « autres croyants, convaincus ou d’occasion, qui manquèrent de patience ». Déjà, on peut se poser la question : pourquoi ce livre ne serait dédié qu’aux hommes?

Jasmin dit à peu près tout sans filtre, loin du politiquement correct. Son personnage principal, pour reprendre un terme d’aujourd’hui, est un bougon. Mauvais mari, mauvais père, mauvais travailleur.  Les tapes et les mots déplacés fusent, la famille est toute croche, on rêve et on rêve encore, parce qu’on ne peut pas faire plus.

Jasmin, toujours à l’affut, saute à deux pieds joints dans la bataille du joual déclenchée par le frère Untel. Son ami de Parti pris, Jacques Renaud, avait déjà frappé fort dans le mille avec son Cassé, une année plus tôt. Mais le joual de Jasmin est assez policé, tout compte fait. Ce sont plutôt les dialogues qui sont « jouaux », comme Maupassant en faisait à une autre époque.

L’histoire peut se résumer simplement. Comme la famille tire le diable par la queue, Gilles Bédard, sa femme Germaine et leurs quatre enfants ont décidé de quitter Montréal et d’émigrer à Bonaventure, endroit natal de la mère. Le père a accepté avec une idée derrière la tête. Sa fille ainée a été assassinée sauvagement et il a des raisons de croire que le meurtrier se cache à l’Anse-à-Beaufils. Le récit retrace le voyage de quelques jours qui les mène à destination, la rencontre du père avec le supposé assassin, pour réaliser finalement qu’il avait tout faux. Sur ce sujet, comme sur tout le reste.

Il est beaucoup question des relations hommes-femmes dans ce récit. Je dirais même que c’est le thème principal. Bien entendu, ces relations sont viciées par un milieu social de misère, où tout le monde est paumé. Pour en revenir à la dédicace du début, je crois que le message de Jamin pourrait s'énoncer simplement : «Pauvres hommes, idiots que vous êtes!»

Jasmin sait raconter, nous rendre sympathiques des personnages qui n’ont rien de plaisant, nous toucher avec des drames dignes des faits divers.

Claude Jasmin sur Laurentiana
La corde au cou
Éthel et le terroriste
Pleure pas, Germaine

Extrait

— Germaine, j’sais pas pourquoi que tu m’laisses pas là. Que tu m’endures, moé, un fainéant, un gars jamais capable de se placer une bonne fois pour toutes. Tu devrais me planter là. Je braillerai pas, Germaine, laisse-moé donc là, partez demain matin, à quoi je te sers ? J’sus rien qu’un embarras, un enfant de plus, un enfant de trop !

— Tais-toé donc.

— C’est vrai Germaine, j’suis pas un homme pour toi. J’suis rien qu’un chômeur. Quel fun que t’as eu avec un fou braque comme moé. Rien que de la misère, des larmes, des guenilles, jamais manger à votre faim. A quoi que j’sus bon, batèche, à rien ! Suis rien qu’un embarras. Tu t’débrouillerais ben mieux sans m’avoir dans les jambes.

— Parle pas comme ça, Gilles.

— Parle pas comme ça, parle pas comme ça, c’est la vérité ! Faut regarder les choses en face, de temps en temps. Sacrez le camp, Albert sait chauffer le bazou. Je m’étendrai là, su’ la grève, j’me laisserai crever comme un chien que j`suis, les vagues me laveront. Ce sera fini. Un jour, tu reviendras avec le petit que t’as peut-être dans le ventre. Y se penchera pour ramasser mes os b’en lavés pour s’en faire des p`tits bateaux, comme Ronald.

— Veux-tu b’en te taire.

— Non, j’me tairai pas, pour une fois que j’vois clair, pour une fois que j'trouve le courage d’ouvrir les yeux. J’suis rien qu’un déplacé, j’ai une tête de cochon, ouais, ouais, y avaient raison les foremen, les chefs d’ateliers, j’ai une tête de cochon, je veux jamais me ranger, Germaine, je veux rien qu’en  faire à ma tête, j’sais pas ce que j’ai, je sais pas pourquoi, je suis bâti comme ça, croche. J’ai plus confiance, je te dis la vérité, je sais plus quoi faire, Germaine, j’ai pas envie de recommencer, d’essayer encore de m’installer. Germaine, j’aime autant te le dire, j’suis au bout de ma corde. Au bout ! C’est fini Gilles Bédard, fini. T’es mieux de me planter là. T’es mieux de m’barrer sur ta liste. Je vaux pas une cenne !

— Tais-toé donc.

(p. 88-89)

1 mai 2021

La mouette et le large

Jean-Guy Pilon, La mouette et le large, Montréal, L’hexagone, 1960, 70 p.

Ce recueil, son quatrième, Pilon le dédie à sa femme. Il est difficile d’en saisir la composition : l’essentiel des poèmes forme une longue suite, mais on trouve aussi de courtes sections qui contiennent un ou quelques poèmes, plus ou moins rattachés à l’ensemble. Il contient quelques poèmes en prose.

Après avoir parcouru les trois autres présentations que j’ai faites de Pilon il y a quelques années (voir ci-dessous), je constate que le poète a beaucoup de suite dans les idées : on retrouve dans La mouette et le large la même hésitation entre l’attente et l’action, le même rapprochement entre la quête amoureuse et celle du pays.

Le poème éponyme, adressé à une femme mouette, est un appel à la liberté : « Oublie le mirage des côtes, laisse tomber ta pesanteur de fidélité sentinelle et viens, par-delà les sanglots, par-delà l’image du temps défait, viens, ma parure de liberté. »

Dans les poèmes du début, le poète reprend où il a laissé dans le recueil précédent. L’attente est toujours là : « La tête courbée entre les épaules / Impassibles / Nous attendons sans voix / Une délivrance naturelle ». Et Le poète fait on ne peut plus clairement le lien entre le pays et la femme : « Mon pays porte le nom douloureux de mon amour. » Pour cet « homme déchiré de ce pays multiple », la femme demeure la mesure et l’ancrage de son engagement : « Si je ne croyais plus en toi je ne croirais plus au pays ». Ou encore : « Je ne veux reconnaître que l’appel du jour / La courbe de ta hanche / Et la frayeur de mon corps / À l’instant de l’amour ».

Dans les dernières parties du recueil, il est plus difficile de suivre le cheminement du poète. On dirait presque un autre recueil. On y parle d’amours, très peu du pays, d’une Madeleine dont « l’âme était fixée à la flamme pour l’éternité », des enfants « prolongement du sang ». Dans Le dernier poème, « Noces », Pilon avec emportement dit son « appartenance irréductible à la terre », la force de ses amours, « l’opiniâtreté de [s]on sang » et se pose en protecteur des siens : « Et je ne sais plus qu’un mot / Pour saluer ma maison / Et les vies qu’elle protège / Seules raisons de ma propre vie / OUI ». Poème typique de la nécessité du dire de l’âge de la parole. Le temps des hésitations semble terminé.

Jean-Guy Pilon sur Laurentiana

La fiancée du matin
Les cloîtres de l'été
Les matinaux
Les débuts de l'Hexagone
L'homme et le jour
La mouette et le large

ON NE CHOISIT PAS SES ARMES

Tu auras maintenant des murs à abattre
Des routes presque neuves à négliger
Parce qu’au pays où nous sommes
Les destins rivalisent de froid 

Tu marcheras courbée dans ta haine
Comme un printemps avorté
Dans l’éclatement des mirages
Sous la répétition de nos refus 

Les fleuves s’offrent à ton corps sans but
Comme des pièges à la dérive du soir
Mais n’entends-tu pas le cri des bêtes
Qui bâtissent patiemment leur demeure

Je voulais simplement t’apporter le monde
Comme on transporte une montagne
Dans la haute ferveur du mensonge nécessaire
Tissé sous nos pas en filet protecteur

Ne dis pas que le remords m’arrive après la tempête
Je n’ai pas le goût des révoltes inutiles
J’attends la chute des saisons
Sans leur substituer ma souffrance 

Je suis homme déchiré de ce pays multiple
Qui exige jusqu’au dernier sanglot
La force des bras constructeurs
La patience désertique sans visage 

Si je ne croyais plus en toi je ne croirais plus au pays
J’aurais déserté la légende assourdie des fleuves
J’aurais saboté les plus hautes tours
Pour cacher mon mal et ma honte 

Mais je reste parce que mon sang est d’ici
Mais j’attends parce que je sais
Que le jour succède au sommeil
Mais j’espère parce que c’est ma seule vie

(pages 19-20)