Ma mère, que je l'aime en ce portrait ancien,
Peint aux jours glorieux qu'elle était jeune fille,
Le front couleur de lys et le regard qui brille
Comme un éblouissant miroir vénitien!
Ma mère que voici n'est plus du tout la même;
Les rides ont creusé le beau marbre frontal;
Elle a perdu l'éclat du temps sentimental
Où son hymen chanta comme un rose poème.
Aujourd'hui je compare, et j'en suis triste aussi,
Ce front nimbé de joie et ce front de souci,
Soleil d'or, brouillard dense au couchant des années.
Mais, mystère de cœur
qui ne peut s'éclairer!
Comment puis-je sourire à ces lèvres fanées?
Au portrait qui sourit, comment puis-je pleurer?
On trouve le sonnet « Devant deux
portraits de ma mère » dans « Le jardin de l’enfance », la deuxième partie d’Émile
Nelligan et son œuvre. En plus de celui-ci, trois autres poèmes ont
pour sujet la mère : « Premier remords », « Ma mère » et « Le talisman » (Lire les poèmes dans les commentaires). Ils
racontent bien l’étendue des sentiments de Nelligan pour sa mère, amour si
grand qu’il en est douloureux. Dans « Ma mère », on comprend que son art finit
par se confondre avec sa mère : « O toute poésie, ô toute extase, ô Mère! ».
Dans «Le talisman », on retrouve un peu de cette relation trouble qu’on
discerne dans « Devant deux portraits de ma mère ». Sa mère lui a donné un
petit portrait (le talisman) qu’il porte à son cou et auquel il prête de drôles
de vertus : « Ce talisman sacré de ma jeunesse en deuil / Préservera ton fils
des bras de la Luxure ». Sa mère gardienne de sa sexualité?
1er quatrain
Sa mère, encore jeune fille, est représentée dans une
peinture. Qui a peint le portrait? Cela, on ne le saura pas. On peut supposer
que le plan est assez rapproché, puisque le poète ne voit que des éléments du
visage : le front, les yeux. Pour en montrer la beauté, il procède par comparaison
: le front est comparé à une fleur (le lys) souvent associée à la pureté,
tandis que le regard est lié à une référence culturelle (miroir vénitien) qui
l’ennoblit. « brille » et « éblouissant » appartiennent au même champ lexical
et traduisent le grand impact de ce regard sur celui qui regarde. Le poète ne précise pas l’âge de
sa mère. Qu’est-ce qu’il entend par « jeune fille » au vers 2? Une adolescente
ou une jeune adulte? Que sont ces « jours glorieux » que le poème évoque?
2e quatrain
Le temps a passé, la jeune fille est devenue sa mère. La transition qui introduit ce deuxième portrait ne laisse
aucun doute sur l’effet de contraste qu’il recherche. On dirait même qu’il
redirige notre regard : « ma mère que voici ». Tout le quatrain évoque le passage du temps et son effet destructeur. Il s’intéresse encore au front,
mais cette fois-ci, c’est moins la couleur que l’intégrité de la surface qui
retient son attention. Il note que le temps a altéré le « marbre frontal », et cette métaphore souligne bien la profondeur du changement. Il ne revient pas sur le
regard, l’autre élément retenu dans le portrait de la première strophe.
On peut penser que « l'éclat du
temps sentimental / Où son hymen chanta » fait pendant à « jours glorieux
qu'elle était jeune fille » du premier quatrain. L’hymen comme le lys évoquent
la pureté, la virginité. (Il semble que la « jeune fille», dont il parlait dans
le premier quatrain, est une jeune adulte en âge d’être courtisée. Une fille de son âge en quelque sorte.) En
plus des éléments visuels, apparaît le mot « chanta ». La comparaison du chant
à un « rose poème » joue le rôle d’un superlatif qui sert à magnifier l’hymen,
c’est-à-dire la virginité de sa mère. Ne cherche-t-il pas la jeune fille dans le visage vieilli de sa mère?
![]() |
| Deux photos de sa mère : Émilie-Amanda Hudon |
1er tercet
« Aujourd’hui, je compare… »
Cette comparaison est en fait une opposition entre l'hier et l'aujourd'hui. Le front est encore l’élément
facial retenu pour expliquer les changements d'humeur qui sont intervenus : la « joie »
a fait place au « souci ». Suivent deux métaphores (soleil d’or et brouillard
dense) en opposition, pour souligner que
sa mère a perdu « l’éclat du temps sentimental ». «Brouillard dense» a un effet d'autant plus grand qu'il s'oppose au champ lexical de la lumière développé tout au long du poème : « brille, éblouissant, éclat, nimbé, soleil d'or, éclairer». Questions qu’on peut se poser : à quoi tient
sa tristesse? Au fait que sa mère ait perdu sa beauté? Sa jeunesse? Ou sa
pureté?
2e tercet
Il délaisse le front et le regard
pour s’attacher à la bouche de sa mère, à son sourire (éléments de séduction). Les « lèvres fanées » évoquent encore la perte du « temps sentimental ». Quel est ce « mystère de cœur qui ne peut s'éclairer»? Qu`y a-t-il de si troublant à considérer le fait que sa mère a vieilli?
Il termine son poème par une pirouette, comme si les deux portraits, autant l’un que l’autre, le rendent mal à l’aise. On peut toujours comprendre qu’il ait de la difficulté à sourire aux « lèvres fanées » de sa mère plus âgée. Par contre, le dernier vers, de toute évidence sur le portrait de jeunesse, nous interroge davantage : pourquoi pleure-t-il au « portrait qui sourit »? Laissons de côté les sentiments ambigus que le poète semble éprouver pour sa mère et allons-y d'une interprétation plus générale : pour Nelligan, la vie est liée à l’action du temps. C’est vrai pour la nature, en continuel renouvellement, mais aussi pour les objets, les animaux et les humains. Le sourire de sa mère en jeune fille, que le poète aime tant, est condamné par le temps. Joie ou tristesse, peu importe, semble-t-il nous dire. Toute joie est éphémère, donc porte en germe la tristesse à venir.
Il termine son poème par une pirouette, comme si les deux portraits, autant l’un que l’autre, le rendent mal à l’aise. On peut toujours comprendre qu’il ait de la difficulté à sourire aux « lèvres fanées » de sa mère plus âgée. Par contre, le dernier vers, de toute évidence sur le portrait de jeunesse, nous interroge davantage : pourquoi pleure-t-il au « portrait qui sourit »? Laissons de côté les sentiments ambigus que le poète semble éprouver pour sa mère et allons-y d'une interprétation plus générale : pour Nelligan, la vie est liée à l’action du temps. C’est vrai pour la nature, en continuel renouvellement, mais aussi pour les objets, les animaux et les humains. Le sourire de sa mère en jeune fille, que le poète aime tant, est condamné par le temps. Joie ou tristesse, peu importe, semble-t-il nous dire. Toute joie est éphémère, donc porte en germe la tristesse à venir.
Remarquons que la progression du
poème est aussi marquée par des changements dans l’état d’esprit du « je ».
Dans le premier quatrain, il évoque hyperboliquement son amour pour le portrait
de sa mère; dans le deuxième, ce sont des regrets; dans le premier tercet, c’est plutôt de la
tristesse; enfin dans la dernière strophe, sa tristesse s’est muée en angoisse.
Des analyses de poème sur Laurentiana
Cage d’oiseau (St-Denys Garneau)
Devant deux portraits de ma mère (Nelligan)
Je regarde par la fenêtre (Loranger)
Il y certainement quelqu’un (Anne Hébert)
Les mille abeilles (Alain Grandbois)

Excellent. C'est plaisant de creuser quand la matière en vaut la peine.
RépondreEffacerc mon devoir
EffacerVotre prof doit connaître mon texte.
EffacerLe talisman
RépondreEffacerPour la lutte qui s'ouvre au seuil des mauvais jours,
Ma mère m'a fait don d'un petit portrait d'elle,
Un gage auquel je suis resté depuis fidèle
Et qu'à mon cou suspend un cordon de velours.
" Sur l'autel de ton coeur, puisque la Mort m'appelle,
Enfant, m'a-t-elle dit, je veillerai toujours.
Que ceci chasse au loin les funestes amours,
Comme un lampion d'or, gardien d'une chapelle. "
Ah ! sois tranquille en les ténèbres du cercueil !
Ce talisman sacré de ma jeunesse en deuil
Préservera ton fils des bras de la Luxure,
Tant j'aurais peur de voir un jour sur ton portrait
Couler de tes yeux doux les pleurs d'une blessure,
Mère !... et dont je mourrais, plein d'éternel regret.
Ma mère
RépondreEffacerQuelquefois sur ma tête elle met ses mains pures,
Blanches, ainsi que des frissons blancs de guipures.
Elle me baise au front, me parle tendrement,
D’une voix au son d’or mélancoliquement.
Elle a les yeux couleur de ma vague chimère,
O toute poésie, ô toute extase, ô Mère !
A l’autel de ses pieds je l’honore en pleurant,
Je suis toujours petit pour elle, quoique grand.
Premier remords
RépondreEffacerAu temps où je portais des habits de velours,
Eparses sur mon col roulaient mes boucles brunes.
J'avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ;
Dès l'aube je partais, sac au dos, les pas lourds.
Mais en route aussitôt je tramais des détours,
Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes,
Je montais à l'assaut des pommes et des prunes
Dans les vergers bordant les murailles des cours.
Etant ainsi resté loin des autres élèves,
Loin des bancs, tout un mois, à vivre au gré des rêves,
Un soir, à la maison, craintif, comme j'entrais,
Devant le crucifix où sa lèvre se colle
Ma mère était en pleurs !... O mes ardents regrets !
Depuis, je fus toujours le premier à l'école.