9 juillet 2007

Contes pour un homme seul

Yves Thériault, Contes pour un homme seul, Montréal, L’Arbre, 1943, 195 pages.
Le recueil comporte dix-huit contes (il n’y a pas de merveilleux, donc le terme « nouvelle » conviendrait mieux), répartis en trois parties.

Les dix contes de la première partie ont pour cadre le même petit patelin. Où sommes-nous? Impossible à dire. Disons dans un milieu paysan qui évoque davantage la Provence ou le Valais qu’une région du Québec, ne serait-ce à cause des noms des personnages. Ça sent beaucoup Giono, Ramuz. Le personnage principal des premiers contes, c’est l’idiot du village, le Troublé. Il tombe successivement amoureux d’une fleur, des fourmis, d’un soc et d’un sac. En fait, vous l'aurez compris, il a terriblement besoin d’amour. En même temps, il ne peut s’empêcher de tuer ce qu’il aime. Et il finit par tuer une femme (Le sac). Le Troublé disparu, d’autres personnages entrent en scène : Daumier, Challu, Boutillon, Lorgneau. La mort, et souvent la violence, sont omniprésentes dans ces histoires. Les êtres sont souvent des brutes, presque tous des primitifs qui font fi de la religion et de la morale et qui agissent par instinct. Beaucoup d’histoires se terminent par un meurtre. Le Troublé tue Anette (Le sac), Maugrand tue le Troublé (Le cochon de la mère Soubert), Simon tue le fils Boutillon (Simon-la-main-gourde), les paysans lynchent une conductrice qui a frappé un enfant (Lorgnon le grand). Plusieurs personnages sont obsédés par une idée fixe qui envahit leur esprit : le Troublé, par l’amour; Maugrand, par le cochon de la mère Saubert; Simon-la-main-gourde, par un proverbe qui dit qu’il faut répandre le sang pour avoir des récoltes abondantes; Challu-la-chaine, par la possession d’une chaîne qui allégera son travail; David Coudois, par sa recherche de Dieu (Angoisse-de-Dieu). Certains vont jusqu’à tuer pour libérer leur esprit de ce fardeau.

La deuxième partie compte quatre contes : dans « Bête-de-ventre », Thériault raconte les remords de Caïn; dans « La faute d’Adrienne », on apprend comment Daniel s’y est pris pour éviter qu’Adrienne le fasse à nouveau cocu; dans « La conversion de Trifalque », il narre comment un vaurien se transforme au contact de l’amour : malheureusement il tue sans le vouloir celle qu’il aime; enfin dans « Le grand départ », il présente un groupe de débardeurs qui, un jour, décident d’aller voir du pays. On est en temps de guerre et leur navire est torpillé. L’unité de ces quatre contes? Je ne saurais dire!

La dernière partie contient aussi quatre contes. Dans « La lettre du gouvernement », il présente un couple de vieux paysans qui reçoivent une lettre du gouvernement leur annonçant la mort de leur fils sur les champs de bataille. Ils n’en croient pas un mot et continuent de vaquer à leur occupation. Dans « La Jeannette », c’est l’histoire d’un père, très fier de sa fille de seize ans, qui découvre qu’elle est enceinte d’un vaurien, qui ne peut le supporter et qui va se noyer au large avec elle. « La grande barque noire » présente un certain merveilleux (en fait du fantastique) : quand les marins aperçoivent une grande barque noire, vide, qui disparaît par enchantement, c’est signe qu’un malheur va se produire. Enfin, dans « L’arbre et la source », Thériault décrit un bûcheron qui se met à douter de la nécessité d’abattre des arbres.

En épilogue, le narrateur, perdu en ville, seul et miséreux, dans une prière à Dieu, crie son besoin d’une présence humaine.

Ces contes n’ont pas tous la même valeur. J’aime particulièrement ceux de la première partie. Chose sûre, on voit déjà ce que Thériault va apporter à la littérature québécoise : il la libère de l’obligation de représenter à tout prix le milieu québécois, il choisit des personnages primitifs, marginaux, troublés, des personnages par qui le drame doit advenir, bref il prend le pari de raconter une histoire avec une vraie tension dramatique, denrée absente du roman du terroir. Les rapports entre les hommes et les femmes sont primaires, archaïques, souvent violents. Les hommes sont prisonniers de leurs impulsions et les femmes, de leur corps. Ces récits annoncent les grands romans de Thériault : Le Dompteur d’ours, La Fille laide… et dans une moindre mesure Agaguk, Ashini… On a souvent reproché à l’auteur sa piètre syntaxe. Certains ont voulu y voir une forme ancienne d’écriture. En fait, cela n’a rien à voir avec l’écriture des écrivains du terroir. Il y a chez Thériault, et cela est bizarre à dire quand on sait que le gars a fait de la boxe, un certain maniérisme que, lui, associe au style poétique. Et c’est pour cela que j’aime particulièrement ses histoires où il ne force pas son style. ****

Les Fourmis

Ce matin-là, j'ai aimé les fourmis qui s'étaient mises à vivre dans le sable de mon sentier.
Je les ai aimées à plat ventre.
Le nez quasi dedans.
Elles sont rouges, grasses et longues, et bien agiles.
Alors je les ai aimées.
« Tiens donc » que je me suis dit, « me voilà qui aime ? »
Ça faisait qu'une drôle de chose me frétillait sous la peau.
Honnis la vie belle et le jour et la mer et le monde, puisque je les aime, ces fourmis-là.
Mais il fut que l'amour ne dura pas si beau, et qu'il devint du mal ardent.
Cela ne frétillait plus bellement.
Cela brûlait et remuait en coupant.
Je me suis retourné le corps, l'endroit au soleil et l'envers sur le sable mou et chaud.
Mais tout faisait autant le mal d'amour.
J'ai bondi du sol, j'ai bondi jusqu'à ma cabane.
Et je me suis accroupi sur le toit plat, loin du sable où couraient mes fourmis.
Il vint la fille Maugrand qui se mit à rire.
— Tu fais la poule perchée ?
— Je fais ce qui est à faire !
— Eh, quoi donc ?
— Je me sauve des fourmis.
Et elle riait tellement.
Je n'ai pas dit plus; elle n'aurait pas compris que c'était vrai, que je me sauvais des fourmis.
Elle partit, riant toujours.
Elle est bien belle.
Belle comme Annette que j'aime un peu et qui a des cuisses longues et rondes, et des bras ronds et des seins ronds.
Pourquoi des seins si ronds que cela fait comme les miches chaudes de Carderet le boulanger ?
Je voudrais voir les seins blonds d'Annette, au soleil de mer qui a des choses de lumière bleue dans le jaune.
Soleil vert de mer bleue...
Où sont mes fourmis ?
Je suis descendu faire la seule chose possible. Puisque j'aime les fourmis, il faut que j'aille.
Que je les prenne une à une, entre mes doigts.
Que je les écrase.
C'est ce que j'ai fait.


Thériault sur Laurentiana
Contes pour un homme seul

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