1 juillet 2007

Débâcle sur la Romaine

René Ouvrard, Débâcle sur la Romaine, Montréal, Fides, 1953, 234 pages.

Jean Latour doit épouser Lucile (elle a seulement un prénom) l’an prochain. Pour l’heure, il compte passer l’hiver à trapper au nord-est de Sept-Îles, complètement en amont de la rivière Romaine, et l’été suivant, fort de ses connaissances en minéralogie, à explorer le territoire. Il s’est associé à Roch Demaison, un ami de longue date, l’ancien et toujours amoureux de Lucile. Les deux ont engagé Gérard Brais pour compléter l’équipe.
Après avoir consulté les Montagnais pour trouver un territoire de chasse libre, ils remontent la Romaine avec leur matériel. En cours de route, Demaison manque de se noyer : l’intervention de Latour le sauve. Rendus sur place, ils montent un camp et tracent leurs chemins de trappe. L’hiver passe vite, les fourrures s’accumulent. À l’approche du printemps, pour augmenter leur pécule, ils essayent de commercer des pelleteries supplémentaires. Leurs voisins montagnais leur parlent d’un Métis malcommode, Jack Poulain, qui échangerait peut-être ses fourrures. Durant le voyage en cométique, Latour est mordu par un chien qui a la rage. Décision est prise de gagner de toute urgence la mission la plus près, soit Rigolet (Kikiac, au Labrador). C’est une lutte de tous les instants contre la mort. Au bout de huit jours, pris de panique (voir l’extrait), Demaison l’abandonne à son triste sort et revient sur ses pas. Seul, dans une lutte terrible, Latour va atteindre Rigolet.
Le printemps étant revenu, Brais et Demaison descendent à Sept-Îles et annoncent la mort de Latour à Lucile. Demaison arrange un peu l’histoire pour camoufler sa lâcheté. Pourtant, les remords ne le quittent pas. L’été et l’automne passent sans nouvelles de Latour. Tout le monde pousse Lucile à l’oublier. Elle finit par fréquenter Demaison, son ancien amoureux, et consent à l’épouser. Seize mois ont passé depuis le drame. Contre toute attente, Latour réapparaît. Un père eudiste de Rigolet l’a guéri. Il est prêt à pardonner à son ami, mais lorsqu’il découvre qu’il a épousé sa bien-aimée, il entre dans une fureur sans borne. Il s’arrange pour parler à Lucile et il comprend que cette fille a été trompée, qu’elle est toujours amoureuse de lui. Latour et Lucile essaient de s’éviter, mais la passion est plus forte. Ils se tombent dans les bras.
L’automne venu, Demaison monte au chantier. Latour achète une goélette. Il réussit à convaincre Lucile de fuir avec lui, mais au dernier moment, c’est lui qui se désiste. Il a l’impression que cette voie est sans issue, qu’elle les déshonore. Roch et sa femme déménagent en Abitibi. Là-bas, Roch acquiert une concession très riche en or, croyant ainsi reconquérir Lucile. Pourtant, celle-ci dans un accès de fureur, allume quelques bâtons de dynamite essayant de se tuer, tout en emportant Demaison dans la mort. Lui seul s’en sort.
Nous voici quinze ans plus tard. Que sont devenus nos amis? Latour a vendu sa goélette depuis longtemps et est devenu père eudiste. Il œuvre à Rigolet. Demaison, lui, est devenu un riche homme d’affaires. Un jour, on attire son attention sur un entrefilet dans le journal qui lui révèle que le père Latour est perdu dans le nord. Il grée son avion et le retrouve dans une tribu indienne décimée par une épidémie. Latour est mourant de la gangrène. Cette fois-ci, Demaison se rachète et accompagne son ami dans la mort. Grâce au père Latour, il retrouve ses croyances religieuses.
Roman à la Yves Thériault, sans l’aisance narrative de celui-ci. Ouvrard réussit à bien rendre les passages dramatiques de son roman : la rage, la course contre la mort de Latour, une tempête en goélette, l’explosion à la mine, la gangrène de Latour. L’histoire d’amour est faible. Le roman aurait gagné à être raccourci. Ouvrard finit par démontrer que la voie religieuse est supérieure à tout autre. Latour abandonne femme et affaires pour se consacrer à Dieu. Même Demaison, mal à l’aise avec ses richesses, admet la supériorité de son ami. L’argent à mauvaise odeur, le succès en affaires isole. ***


Extrait
Fortin arpentait la pièce, oubliant ce qu'il transportait. Lorsqu'il passait près de la lampe, on voyait la sueur perler à son front. Roch fit une pause tout comme s'il eut attendu un commentaire qui ne vint pas.
— Avez-vous déjà vu un homme enragé, vous autres ?
— Non, dit Fortin.
— C'est effrayant... Je ne suis pas un poltron, mais je ne voudrais pas repasser par la même expérience... Je suis resté deux semaines avec lui. Quinze jours d'enfer ! Il voulait monter jusqu'à Rigolet. Il prétendait qu'il s'y trouvait une mission où l'on soignait... Je n'ai pas voulu le contrarier : je l'ai accompagné, vous le connaissez, il battait la piste quand même et il marchait, il marchait... Ah, il aurait bien mérité de vivre après tous les efforts, toutes les souffrances endurés pour aller jusqu'au bout. Dans les derniers temps, je menais tout seul, des jours entiers... Il criait après moi. Je n'allais pas assez vite ! Il s'emportait. Dans ces moments-là, je retrouvais dans ses yeux le même éclat de ceux du chien... Chaque soir, je le veillais comme un mourant ; le mal le secouait, il tressautait comme sous le coup de décharges électriques. C'était une chose que j'ignorais, voir mourir ; mais de cette façon-là, à petit feu, c'était atroce. Je sais que la présence d'un ami, au moment de passer, est une consolation ; mais à lui, quelle assistance cela lui procurerait-il, s'il était fou ?— Et tu l'as abandonné, cria Gérald.
Roch se rebiffa :
— Qui te l'a dit ?
— Ça se devine !
— J'aurais voulu te voir à ma place. De jour en jour, je le voyais devenir un monstre, prêt à mordre ! A tuer ! Lui aurais-tu confié ta main, toi, dans ces conditions, pour qu'il la serre avant de crever ?
Fortin et Brais ne bronchèrent pas ; Roch s'emporta.
— Ne valait-il pas mieux partir plus tôt que d'être obligé de l'abattre à coups de revolver ? (p. 81)

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