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7 septembre 2009

Les Anciens Canadiens (théâtre)

Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, drame en trois actes, Montréal, Beauchemin, 1894, 50 p
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L’édition que j’ai entre les mains n’est pas datée, pas plus que les auteurs ne sont nommés. Tout me porte à croire que l'édition daterait de 1894 et que les abbés Camille Caisse et Pierre-Arcade Laporte en seraient les adaptateurs. Selon les auteurs de La Vie littéraire au Québec, la pièce intitulée Archibald Cameron of Locheill ou un épisode de la guerre de Sept Ans au Canada aurait été jouée devant l’auteur le 11 juillet 1865. Elle serait restée à l’état de manuscrit jusqu’à ce que Beauchemin l’édite : « En 1894 et en 1917, la maison Beauchemin édite une version assez conforme; la brochure porte le titre du roman et tait le nom des adaptateurs. »
Adaptation du roman? Pas vraiment. C'est plutôt une adaptation d’une partie du roman, soit de l’épisode militaire. Toute la première partie (le retour à Saint-Jean-Port-Joli) de même que la conclusion (le retour d’Archibald au pays) sont escamotées. L’action de la pièce se passe en rase campagne et non au manoir d’Haberville d’où on ne s’approche jamais. Quand la pièce débute, les Anglais ont déjà débarqué à Rivière-Ouelle et entrepris de brûler toutes les habitations de la Côte-Sud. Jules d’Haberville est en train de monter un groupe de miliciens, dans lequel on retrouve les serviteurs du manoir et des Autochtones, afin d’aller barrer la route aux Anglais. Il apprend que son ami Archibald commande les incendiaires et en est profondément blessé. Plus tard, sur les plaines, les frères ennemis se rencontrent. Archibald s’explique et Jules finit par lui pardonner. Certaines scènes sont consacrées à Archibald, à ses remords. On raconte même l’épisode où il est capturé par les Autochtones et délivré par Dumais. On insiste surtout sur l’antagonisme qui le lie à l’officier qui le commande, Montgomery, celui-là même qui l’a obligé à incendier le manoir de ses bienfaiteurs. On a un peu diabolisé ce personnage pour mieux blanchir Archibald. Le Seigneur d’Haberville, la Seigneuresse et leur fille Blanche sont absents de la pièce. L’action tend à faire ressortir l’aspect patriotique du roman au détriment des aspects ethnologiques. Seule l’histoire de la Corriveau a été conservée, José en faisant le récit aux miliciens assemblés par d’Haberville.

Que penser de cette pièce? D’abord, disons que ce n’est pas vraiment du théâtre. C'est plutôt une suite de récitatifs, bref davantage de la prose que du dialogue. Les adaptateurs ont ajouté quelques personnages pour ficeler le tout : ils ont donné plus d’importance au personnage de Saint Luc, aux Autochtones, et au serviteur Fontaine qui ajoute un élément comique au drame. Malgré certains rappels des épisodes précédents, il me semble que seul le lecteur du roman peut suivre et apprécier un tant soit peu l’action de cette pièce.
Une autre adaptation pour le théâtre aurait été réalisée par Georges Monarque en 1931 sous le titre de Blanche d’Haberville.
Pour en terminer avec Les Anciens Canadiens, ajoutons que le roman a été publié en feuilleton dans les années 1930. On en aurait aussi tiré une BD. (Collections Canada) D’autres éditions méritent qu’on s’y intéresse, dont celle de 1886 illustrée par Henri Julien et la plus récente des éditions illustrées, celle de Fides de Jean-Julien Bourgault.


Aubert de Gaspé sur Laurentiana
Les Anciens Canadiens
Les Anciens Canadiens (théâtre)
Mémoires

11 septembre 2009

Romanciers de chez nous

Camille Roy, Romanciers de chez nous, Montréal, Beauchemin, 1935, 196 pages.


Dans Romanciers de chez nous, Camille Roy présente une série d’études dont certaines ont déjà été publiées dans Essais sur la littérature canadienne (1907) et Nouveaux Essais sur la littérature canadienne (1914). L’auteur consacre la moitié du recueil aux Anciens canadiens et à Jean Rivard, et l’autre moitié à L’Oublié de Laure Conan, au Centurion d’Adolphe Routhier, à Au large de l’écueil d’Hector Bernier, à André Laurence de Pierre Dupuy, à La Ferme des pins et Juana mon aimée de Harry Bernard, à Le Cœur est le maître d’Antonin Proulx et, finalement, à Nord-Sud de Léo-Paul Desrosiers.

Je ne vais présenter que la première étude, celle qui porte sur Les Anciens Canadiens (pages 11-62). La démarche de Roy est assez classique : il étudie la composition, les personnages, les thèmes, la part autobiographique et le style.

« Décrire les scènes variées et pittoresques de la vie canadienne, esquisser en quelques-unes de ses lignes les plus générales le tableau des grands événements politiques et militaires de la conquête, pénétrer avec le lecteur dans les croyances les plus familières du peuple, voilà bien à quoi s'est particulièrement employé l'auteur des Anciens Canadiens, et de quoi il a surtout rempli son œuvre. » Si on lit bien cette description, on voit que Roy distingue trois ingrédients : la petite histoire (celle des Seigneurs, le naufrage de l’Augustus…), la grande histoire (les plaines d’Abraham…) et la légende (la Corriveau, les sorciers de l’Ile d’Orléans). Il essaie de montrer que le roman prend la forme de l’épopée, de la « chanson de geste en prose ».

Ce qui frappe l’auteur, concernant les personnages, c’est l’absence d’analyse psychologique. « De Gaspé n'ignore pas, lui qui a tant lu ses classiques au manoir de Saint-Jean-Port-Joli, qu'il existe un art de composer un personnage, de constituer en sa vivante complexité un caractère, d'analyser des âmes et d'en étaler les divers états sous le regard avide du lecteur; mais il ne semble pas se soucier de faire pareilles constructions ou semblables dissertations; il affecte plutôt de n'apparaître pas comme un psychologue inquiet qui observe ses personnages et surprend les moindres agitations de leurs consciences; il les fait tout simplement agir, et il les laisse se mouvoir et s'exprimer le plus naturellement du monde… »

Pour ce qui est des thèmes, Roy avance que c’est le patriotisme qui est le principal moteur de l’action. Deux autres thèmes s’appuient sur le premier : l’amitié (le dilemme cornélien d’Archibald) et l’amour (le dilemme cornélien de Blanche). Roy note avec raison que le développement du thème amoureux est à peine esquissé.

La partie, peut-être la plus intéressante pour moi, c'est la suivante : l’auteur essaie de cerner la part autobiographique du roman. Il y décèle deux aspects importants : les arrière grands-parents de l’auteur auraient inspiré les d’Haberville; plus intéressant encore, le personnage du « bon gentilhomme » ne serait qu’un double de l’auteur qui essaie de se justifier (de Gaspé, pour avoir confondu l’argent de l’État et le sien fit quatre ans de prison). Roy est plus critique face au nationalisme de l’auteur : on sait qu’il avait épousé une Anglaise : « L'on peut croire que l'anglomanie, qui, au siècle dernier, a commencé à sévir dans quelques-unes de nos familles bourgeoises, a quelque peu fait fléchir son patriotisme. Sans jamais conseiller ouvertement la fusion, dans ce pays, des deux races anglaise et française, il accepte volontiers que des mariages mixtes fassent se rencontrer et se mêler les deux sangs. […] M. de Gaspé a mieux aimé que ce fût Jules qui donnât l'exemple de ces alliances hybrides où trop de nos familles canadiennes-françaises ont depuis et peu à peu sacrifié les traditions et la langue des ancêtres. L'auteur des Anciens Canadiens, que, d'ailleurs, des relations étroites avaient, dès son enfance, mis en contact avec l'aristocratie anglaise de Québec, ne pouvait plus mal choisir, parmi les personnages de son roman, celui qui serait chargé de donner aux lecteurs, en manière d'épilogue, cette leçon d'anglomanie. C'est le chevalier des Plaines d'Abraham qui désarme tout à fait et accroche au mur d'un foyer, où va régner l'Anglaise, la panoplie de son trophée! […] Il est donc possible, et nous croyons qu'il est certain, que M. de Gaspé a poussé trop loin dans son roman ce sentiment de résignation nationale auquel il a fallu obéir après la conquête, mais auquel M. d'Haberville a lui-même et d'abord si longtemps résisté. »

Enfin, une dernière partie porte sur le style. L’auteur apprécie beaucoup la simplicité de l’auteur, son « naturel ». Il note la justesse de la langue qu’il met dans la bouche des paysans. Par contre, il déplore le goût de l’auteur pour le style oratoire : « Il convient, pourtant, d'observer ici que les dialogues de M. de Gaspé ne sont pas toujours aussi alertes, aussi coupés et primesautiers qu'ils pourraient l'être quelquefois. Il arrive que le dialogue tourne au discours et que les conversations se transforment en trop longs monologues. »

18 septembre 2009

Mémoires

Philippe Aubert de Gaspé, Mémoires, Québec, N. S. Hardy, 1885, 563 pages.
(2e édition) (1re édition : G.E. Desbarats, imprimeur-éditeur Ottawa 1866, 563 p.)

On retrouve dès l’introduction ce ton facétieux déjà observé dans la préface des Anciens Canadiens. L’auteur ne s’illusionne pas sur l’importance de son travail : « Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j’avais oubliées de mentionner dans Les Anciens Canadiens, mais qu’avec la ténacité d’un vieillard, je tenais à relater quelque part. » Il refuse de s’enfermer dans quelques règles qui viendraient compliquer sa tâche; il se soumet tout simplement aux caprices de son inspiration : « j’entasserai les anecdotes à mesure qu’elles me viendront sans autre plan arrêté qu’un certain ordre chronologique, que je ne promets pas de toujours observer. »

Il est très difficile pour ne pas dire impossible de rendre compte de ce volume. L’auteur, en habile causeur, y présente, de façon très libre, une suite d’anecdotes, concernant lui-même, sa famille, ses amis, certains personnages publics qu’il a connus, certains événements qu’il a vécus ou dont on lui a parlé, se permettant de décrire au passage les mœurs de l’époque. Malgré tout, il est sans doute possible de reconstituer un portrait assez fidèle de l’époque à partir de ce fourmillement d’anecdotes.


Le ton est celui de la causerie entre amis, Aubert de Gaspé s’adressant au lecteur, sourire en coin on le devine, essayant de le charmer même quand il prétend le contraire. On va de digressions en digressions ou encore on saute d’un événement à l’autre parfois sans transition. Il n’est pas rare de lire des phrases du type : « après un saut de plusieurs années en avant, je retourne au bon vieux temps... »; ou encore : « Ceci me rappelle une anecdote que me racontait mon cousin... »

Il affectionne particulièrement les personnages qui ont de l’esprit, les forts en gueule, les fiers-à-bras, catégories dans lesquelles il s’inclut naturellement. Aubert de Gaspé, jeune, était une « tête forte ». Du moins, c’est ainsi qu’il se décrit : impétueux, gouailleur, réglant les différends au bout du poing, ami des petits voyous de Québec, toujours prêt à se lancer dans une entreprise périlleuse, un vrai titi parisien.

Plus tard, il demeure un bon vivant qui se plait dans la compagnie de ses semblables, qu’ils soient aristocrates ou censitaires. Il est très attaché à la culture populaire canadienne-française. Il adore les contes et les bons conteurs, les vieilles chansons qu’il ne refuse pas d’entonner, et tous ces récits populaires qui devaient animer les veillées d’autrefois : les histoires de revenants, de loup garous, de coups pendables, les tours de force, la sorcellerie, les légendes. Il fait une large part à Romain Chouinard, un cultivateur, son compagnon de chasse et de pèche, le vieux conteur de Saint-Jean-Port-Joli, auquel il consacre tout un chapitre et même encore plus.

Il parle peu des événements politiques, entre autres il passe pour ainsi dire sous silence la Rébellion des patriotes : « Le règne de la terreur est heureusement passé ; mais les Anglais semblent avoir oublié que, même dans le district de Montréal, un bien petit nombre de Canadiens-français prirent part à la rébellion de 1837, tandis que dans le Haut-Canada, peuplé d’Anglo-saxons, elle prit des proportions beaucoup plus considérables. Mais hâtons-nous de jeter un voile sur l’histoire de cette époque désastreuse ; si le Canadien- français au cœur noble et généreux ressent vivement les injures, il est aussi prompt à les oublier, dès que son ennemi lui présente la branche d’olivier. » Il semble plus admiratif de Michel de Salaberry que de Louis-Joseph Papineau. On a souvent parlé de l’anglophilie qui s’était emparée des nobles après la Conquête. On peut certes avancer que c’est le cas d’Aubert de Gaspé. On peut dire qu’il recherchait la compagnie des Anglais, plus encore il reconnaissait que son caractère avait été marqué par eux, lui qui avait étudié avec un maître anglais. Il défend même le gouverneur James Craig, pourtant honni de la population. Ceci dit, il ne faudrait pas penser qu’il renie les siens. Quand c’est le temps de clore le bec aux Anglais, de Gaspé est aux premières lignes.

Même s’il consacre plusieurs pages aux affaires criminelles, on sait très peu de choses de son travail. Il ne fait que quelques allusions aux événements qui l’ont amené en prison. De façon indirecte, il critique le système judiciaire, entre autres il met en doute la compétence des jurés pour décider d’une affaire criminelle.

Au-delà de la chronique de son temps, on trouve la réflexion douloureuse d’un vieillard qui a vu la plupart de ses amis s’éteindre. Le ton, le plus souvent, celui de la causerie, cède parfois la place à des élans romantiques que l’on retrouvait dans Les Anciens Canadiens. « En effet, pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme ? Les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle surgira. Les hommes sont comme les vagues de l’océan, comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; les tempêtes des vents d’automne dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronneront leurs sommets. Pourquoi m’attrister ? Quatre-vingt-six enfants, petits-enfants et arrière-petits- enfants porteront le deuil du vieux chêne que le souffle de Dieu aura renversé. »

Philippe Aubert de Gaspé - BAnQ

Il clôt ses Mémoires par une pirouette typique de son personnage : « Sur ce, je brise une plume trop pesante pour ma main débile, et je finis par ce refrain d’une ancienne chanson : "Bonsoir la compagnie !" »

Extrait
Il était nuit close lorsque nous retournâmes à Québec, les uns à pied, les autres en voiture. Arrivés à la porte Saint-Louis, un cheval rétif refusa de passer outre et il fallut le dételer. Il me passa une idée lumineuse par la tête : celle de faire une entrée triomphale dans la cité, en traînant nous-mêmes la calèche dans laquelle prendraient place les meilleurs joueurs de cricket. Le dedans de la voiture fut encombré dans l’instant, et trois même se tinrent debout comme des laquais derrière la calèche. À moi, comme de droit, appartenait l’honneur de servir de cheval de trait, tandis que d’autres me seconderaient en tirant les timons en dehors, et que trois pousseraient la voiture par derrière. Nous parcourûmes la rue Saint-Louis comme une avalanche, en poussant des hurrah : ce qui attira tout le monde aux fenêtres ; mais la nuit était si sombre qu’il était impossible de nous reconnaître.

Tout allait bien jusque-là ; le terrain était planche et je ne courais aucun danger. Il n’en fut pas de même lorsque nous débouchâmes sur la place d’Armes, notre boulevard actuel. J’avais beau crier : arrêtez ! arrêtez ! mes amis n’en poussaient et n’en tiraient que plus fort et nous descendions cette côte comme la foudre ! Je calculais, à part moi, mes chances de salut. J’avais en effet trois genres de mort en perspective : me briser la tête sur les maisons que nous avions en face, ce qui aurait pourtant décidé une question bien importante, celle de s’assurer si ma tête contenait une cervelle ; ou en lâchant les deux timons, de me faire casser les reins par le sommier de la calèche ; ou enfin en me précipitant à terre au risque de me faire broyer par une des roues de la voiture. L’instinct de la conservation vint heureusement comme l’éclair à mon secours, car toute la scène que je viens de décrire occupa à peine une demi-minute. Par un effort puissant qui fit lâcher prise à ceux qui, à mes côtés, m’aidaient à tirer la voiture, je me précipitai à terre sans lâcher les timons, la seule chance de salut qui me restât. Ce brusque mouvement fit perdre l’équilibre à deux ou trois des occupants de la voiture, dont deux même me tombèrent sur les reins ; mais ce surcroît de charge ne m’empêcha pas de labourer, avec mon pauvre corps, l’espace de dix-sept pieds de terre dure, parsemée de gravois, pierres et cailloux, ainsi que l’attestait encore l’inspection des lieux huit jours après l’accident, et que les mauvais plaisants appelèrent le sillon de Gaspé. Veste, chemise, pantalons, furent déchirés en lambeaux, auxquels adhérait une partie notable de ma chair depuis le menton jusques en bas, et y compris mes deux genoux. Je me trouvai écorché comme une anguille qu’une cuisinière se prépare à mettre sur le gril. Une robe de chambre, que l’on me prêta, me permis d’achever cette fine partie dans l’hôtel d’O’Hara, situé sur le lieu même, et où nous soupâmes.

Bien penaud se réveilla le lendemain au matin le sieur Philippe-Aubert de Gaspé : il lui sembla qu’un battant de cloche, suspendu à la partie supérieure de son crâne, vide pour l’occasion, frappait à coups redoublés sur cet organe desséché. Une soif brûlante le dévorait. Il voulait remuer la langue pour s’humecter la bouche, mais, oh ! horreur ! il lui sembla, que comme sa cervelle, elle avait déguerpi. Pour s’en assurer, il y porta la main, qu’il retira bien vite : elle était si sèche qu’il craignit qu’elle ne se brisât comme l’amadou entre ses doigts. Apercevant sur une table, près de son lit, un vase d’eau fraîche, il fait un effort pour se mettre sur son séant ; un cri de douleur lui échappe et il retombe la tête sur son oreiller. (p. 217-219)

Aubert de Gaspé sur Laurentiana

1 septembre 2009

Les anciens Canadiens

Philippe Aubert de Gaspé, Les Anciens Canadiens, Québec, Bureau du «Foyer canadien», 1863, 411 pages. (Certains fragments du roman paraissent d’abord dans Les Soirées canadiennes en 1862. La 1re édition en livre est suivie d’une seconde en 1864 chez le même éditeur.)

Philippe Aubert de Gaspé est né en 1786, 26 ans après la Conquête. Dans Les Anciens Canadiens (1863), il se penche sur cette période clé de notre histoire que ses parents et grands-parents (les seigneurs de Saint-Jean-Port-Joli) ont vécue, que lui-même a connue à travers leurs témoignages : son roman commence en 1757 et se termine vers 1767, si on exclut l’épilogue qui dessine à gros traits le futur des personnages.

Dans une préface, intégrée au premier chapitre, l’auteur définit ses intentions littéraires, conscient des limites de son ouvrage, se moquant d’avance des critiques qu’on ne manquera pas de lui servir : « J’écris pour m’amuser, au risque de bien ennuyer le lecteur qui aura la patience de lire ce volume » [...] « Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d’engager une polémique avec moi. Je suis, d’avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance, et de lui rogner si promptement les griffes. Je suis très vieux et paresseux avec délice… »

On est à la fin d’avril 1757. Jules d’Haberville, « frêle et de petite taille », et Archibald Cameron de Locheill, « jeune montagnard écossais » viennent de terminer leurs études. Après un adieu à leurs amis et professeurs du petit Séminaire de Québec, ils entreprennent le voyage vers Saint-Jean-Port-Joli, accompagné de José, le fidèle serviteur de la famille d’Haberville, qui est venu les chercher. Précisons tout de suite qu’Archibald (Arché) est un orphelin écossais dont le père fut tué à la bataille de Culloden et qui s'est retrouvé au Canada à la suite de l’intervention d’un oncle jésuite. Ami de Jules, il a été adopté par la famille d’Haberville.

Leur retour est marqué de différents événements, ce qui occupe les six premiers chapitres du roman. D’abord en quittant Pointe-de-Lévis, ils aperçoivent « l’île aux sorciers », soit l’île d’Orléans, ce qui nous vaut une discussion sur la véracité des phénomènes paranormaux, mais aussi l’histoire de la La Corriveau. À Montmagny, la Rivière-du-Sud est en crue et un homme, Dumais, accroché à une branche, est condamné à une noyade certaine. Tous les paysans et même monsieur le curé sont accourus, on a bien tenté quelques manœuvres, mais sans résultat. Dumais s'est résigné à mourir. Archibald, nageur prodigieux, saisissant d’un coup d’œil l’urgence de la situation, plonge et sauve le malheureux Dumais. Pour récompenser les deux jeunes gens, le seigneur de Beaumont, le seigneur de l’endroit, leur offre un grand souper que l’auteur décrit en détails. Par exemple : « Une pile d’assiettes de vrai porcelaine de Chine, deux carafes de vin blanc, deux tartes, un plat d’œufs à la neige, des gaufres, un jatte de confitures, sur une petite table couverte d’une nappe blanche, près du buffet, composaient le dessert de ce souper d’un ancien seigneur canadien. »

Ils arrivent finalement à Saint-Jean-Port-Joli : « Le manoir d’Haberville était au pied d’un cap qui couvrait une lisière de neuf arpents du domaine seigneurial, au sud du chemin du Roi. » Là nous faisons la connaissance du père, de la mère, et de Blanche, la jeune sœur. Habitent aussi au manoir l’oncle Raoul d’Haberville, la tante Louise de Beaumont, la sœur de madame d’Haberville, et des serviteurs comme Lisette, la mulâtresse, sans oublier le chien Niger. Ce jour-là, plusieurs censitaires sont au manoir : ils préparent la fête du mai qui doit se tenir le lendemain. Aubert de Gaspé consacre le chapitre 8 à cette ancienne tradition et le chapitre 9, à une autre fête, la Saint-Jean. Deux mois passent. Le temps est venu pour Jules et Archibald de s’embarquer pour l’Europe où ils vont acquérir une formation militaire, l’un dans l’armée anglaise, l’autre dans la française. Jules fait ses adieux à sa famille et à ses amis, ce qui nous vaut quelques histoires secondaires, dont celle du « bon gentilhomme », le seigneur d’Egmont, un seigneur ruiné (comme le fut l’auteur).

Vient la deuxième partie : « Deux détachements de l’armée anglaise étaient débarqués à la Rivière-Ouelle, au commencement de juin 1759. » Un de ces détachements est commandé par le général Montgomery dans lequel sert un officier qui connaît bien les lieux : de Locheill. Deux hommes de l’armée anglaise ayant été tués à Rivière-Ouelle, le général ordonne à de Locheill de brûler toutes les habitations qui longent le fleuve. Ainsi, malgré bien des remords, il sera obligé de mettre le feu au manoir de ses bienfaiteurs. Ce même de Locheill sera fait prisonnier par des Autochtones qui comptent bien le supplicier, mais sauvé par Dumais. Suivront la bataille des plaines d’Abraham qui est « expédiée » en deux pages et surtout la bataille de Sainte-Foye, le 28 avril 1760, bataille amplement racontée, dans laquelle nos deux jeunes héros vont s’affronter. Jules, blessé, sera secouru par son frère ennemi : « Arché fit puiser de l’eau dans le ruisseau voisin par un de ses soldats ; et sans s’occuper du danger auquel il s’exposait, il prit son ami dans ses bras et le porta sur la lisière du bois, où plusieurs blessés tant Français que Canadiens, touchés des soins que l’Anglais donnait à leur jeune officier, n’eurent pas même l’idée de lui nuire, quoique plusieurs eussent rechargé leurs fusils. »

Enfin, vient une dernière partie, en quelque sorte la conclusion. Sept ans ont passé. Les d’Haberville, grâce à l’intervention d’Archibald, n’ont pas été expulsés de la Nouvelle-France. Après avoir vécu un temps dans un moulin à farine, avec l’aide de leurs censitaires, ils ont reconstruit un manoir, beaucoup plus modeste que le précédent, il va sans dire. Archibald est parvenu à force d’explications à se faire pardonner, lui qui n’a agi que par devoir. Maintenant riche, il est revenu s’installer à Saint-Jean-Port-Joli. Il fréquente les d’Haberville, mais surtout Blanche, qu’il aime. Il la demande en mariage, mais essuie un refus pour des raisons patriotiques. Il continuera de vivre dans l’entourage des d’Haberville, sa vie durant. Quant à Jules, il épousera une Anglaise. De Gaspé clôt ainsi son récit : « … mes personnages, cher lecteur, se sont agités pendant quelque temps devant vos yeux, pour disparaître tout à coup peut-être pour toujours, avec celui qui les faisait mouvoir. Adieu donc aussi, cher lecteur, avant que ma main, plus froide que nos hivers du Canada, refuse de tracer mes pensées. »

Ce qu’il faut ajouter à ce résumé, sans doute trop long, c’est que le roman est accompagné d’un paratexte très riche. On a droit aux notes de bas de page mais surtout, à la fin du roman, à 110 pages (dans mon édition) de « notes et éclaircissements ». L’auteur vient préciser certains faits, vient compléter certaines informations impossibles à insérer dans une trame romanesque. Ceci nous amène à préciser que ce roman n’en est pas un au sens traditionnel, ce dont l’auteur nous avait avertis dans la préface : « J’entends bien avoir, aussi, mes coudées franches, et ne m’assujettir à aucune règles prescrites – que je connais d’ailleurs – dans un ouvrage comme celui que je publie. » Le fil romanesque (les aventures de Jules et Archibald) est continuellement interrompu par des récits secondaires, tantôt folkloriques (la Corriveau, les histoires de sorcières, la plantation du Mai, la Saint-Jean, la légende de madame d’Haberville), tantôt anecdotiques (le sauvetage de Dumais, le sauvetage d’Archibald, les récits de l’oncle Raoul), tantôt historiques (la bataille de plaines d’Abraham, le naufrage de l’Auguste). En plus, se succèdent certaines légendes, de nombreuses descriptions non focalisées et surtout plusieurs chansons. Bref, le lecteur qui ne recherche qu’une trame romanesque va être déçu. Par contre, celui qui veut « vivre », « ressentir » la fin du XVIIIe siècle dans une famille aristocratique, sera comblé. On assiste aux premiers assauts contre une « culture », celle de la noblesse terrienne canadienne-française, culture qui va survivre jusqu’au vingtième siècle, mais sans l’éclat qu’elle avait à la fin du régime français.

On pourrait faire une lecture beaucoup plus politique du roman (lire l’article de Nicole Deschamps). Bien entendu, en refusant d’épouser de Locheill, Blanche confère au roman son caractère patriotique. Ceci étant constaté, comment ne pas s’étonner de l’ascendant d’Archibald, le seul héros de ce roman, sur son copain Jules qui n’est qu’un étourdi ? C’est de Locheill qui sauve Dumais d’un noyade certaine devant une communauté de Canadiens français hébétés, impuissants. Et c'est encore lui qui sauve Jules lors de la bataille de Sainte-Foy. Il est bien évident que de Gaspé prêche pour la réconciliation des « deux races » : Jules finit par épouser une Anglaise, comme l’auteur l’avait fait lui-même. Disons qu’il s’accommode bien de la présence anglaise au Québec. « … la cession du Canada a peut-être été, au contraire, un bienfait pour nous ; la révolution de 93, avec toutes ses horreurs, n’a pas pesé sur cette heureuse colonie, protégée alors par le drapeau britannique. Nous avons cueilli de nouveaux lauriers en combattant sous les glorieuses enseignes de l’Angleterre, et deux fois la colonie a été sauvée par la vaillance de ses nouveaux sujets. »

D’un autre point de vue, il est tout aussi évident que l’auteur défend le régime seigneurial et en même temps les privilèges de sa caste. Les Seigneurs y sont bons, généreux, paternalistes dans le bon sens du mot, et leurs censitaires, leurs serviteurs et même leur esclave (une mulâtresse achetée alors qu’elle n’avait que 4 ans) font partie de la famille. De Gaspé craint la disparition de ce monde qui semble si harmonieux sous sa plume. Robert de Roquebrune va en décrire la fin dans Testament de mon enfance.

Extrait
Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l’abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s’informer de l’heure. Il regarde donc les trois Rois du sud, le Chariot au nord, et il en conclut qu’il était minuit. C’est l’heure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.
Il lui sembla cependant tout à coup que l’île d’Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève, comme si tous les fi-follets du Canada, les damnés, s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. À force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés, s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle : c’était comme des manières (espèces) d’hommes, une curieuse engeance tout de même. Ça avait bin une tête grosse comme un demi- minot, affublée d’un bonnet pointu d’une aune de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armées de griffes, mais point de corps pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu’aux oreilles. Ça n’avait presque pas de chair : c’était quasiment tout en os, comme des esquelettes. Tous ces jolis gars (garçons) avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un bon pied de long comme on en voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d’images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu’on en parle : c’était, ni plus ni moins, qu’un long groin de cochon, sauf votre respect, qu’ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent : c’était, je suppose, pour l’affiler. J’allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une vache, qui leur pendait dans le dos, et qui leur servait, je pense, à chasser les moustiques.
Ce qu’il y avait de drôle, c’est qu’ils n’avaient que trois yeux par couple de fantômes. Ceux qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front, comme ces cyriclopes (cyclopes) dont votre oncle le chevalier, M. Jules, qui est un savant, lui, nous lisait dans un gros livre, tout latin comme un bréviaire de curé, qu’il appelle son Vigile ; ceux donc qui n’avaient qu’un seul œil, tenaient par la griffe deux acolytes qui avaient bien, eux les damnés, tous leurs yeux. De tous ces yeux sortaient des flammes qui éclairaient l’île d’Orléans comme en plein jour. Ces derniers semblaient avoir de grands égards pour leurs voisins, qui étaient, comme qui dirait, borgnes ; ils les saluaient, s’en rapprochaient, se trémoussaient les bras et les jambes, comme des chrétiens qui font le carré d’un menuette (menuet). (pages 42-44)

25 juillet 2009

Vacances

Bonjour,
Je n'écrirai rien sur ce blogue pour les 2 ou 3 semaines qui viennent. Je dois prendre un peu d'avance si je veux garder le rythme tout l'automne. Sur ma table de chevet :

Aubert de Gaspé Philippe Les Anciens Canadiens
Aubert de Gaspé Philippe Les Anciens Canadiens
Théâtre
Aubert de Gaspé Philippe Mémoires

Hertel François Anatole Laplante, curieux homme
Hertel François Journal d’Anatole Laplante
Hertel François Mondes Chimériques

Probablement aussi un Camille Roy qui commente Aubert de Gaspé.

Bonnes vacances!

18 février 2008

Divers

Philippe Aubert de Gaspé,
Divers, Montréal, Beauchemin, 1924, 123 pages. (1re édition : 1893)


L’éditeur nous avertit en avant-propos qu’il a « découvert le manuscrit de l’auteur parmi des papiers de famille ». Il demande au « lecteur bienveillant de prendre en considération que ce sont les derniers écrits d’un octogénaire, qui est décédé avant d’avoir eu l’avantage de pouvoir les repasser ».

Femme de la tribu des Renards
Monsieur Couillard, surpris par une tempête sur le Saint-Laurent, est obligé de gagner la rive près de Berthier. Sur place campent des Abénakis. Avec eux vit une jeune esclave de douze ans de la tribu des Renards (Iroquois). Tout le monde, et surtout les enfants, la martyrisent, tant et tant que la jeune fille s’en trouve fort mal en point. Pris de compassion, Monsieur Couillard réussit à l’échanger contre un fusil et la ramène chez lui. Cette Autochtone va vivre toute sa vie avec les Couillard, développant une relation très maternelle avec leur fils. D’ailleurs, plusieurs années plus tard, le fils Couillard et l’Autochtone seront pour ainsi dire réunis dans la mort, puisqu’ils mourront presque en même temps.

Le Loup-Jaune
Plusieurs Indiens plantaient leur tente sur la grève d’un terrain qui appartenait à la famille de Gaspé. Entre autres, il y avait un vieux Malachite qui pouvait bien avoir cent ans. Il lui manquait quelques doigts et quelques orteils, conséquences de deux séances de torture que lui avaient fait subir les Iroquois. S’il s’en était tiré, c'est qu’il possédait un don de ventriloque dont il se servait pour apeurer ses ennemis.

La statue du général Wolfe
Qui a créé la statue de Wolfe qui trônait à « l’encoignure des rues du Palais et Saint-Jean »? Est-ce Ives Cholet? Avec moult dates à l’appui, De Gaspé va démontrer que ce ne peut être Yves Cholet mais plutôt certains de ses frères. L’auteur en profite pour raconter l’histoire de cette famille.

Le village indien de la jeune Lorette
1816. L’auteur rencontre Grand Louis, un Huron célèbre, sur le bord du lac Saint-Charles. Cet Autochtone est reconnu pour son intelligence, son sens de la répartie. De Gaspé, moyennant quelques rasades de brandy, lui fait raconter la légende du Grand Serpent, ce mauvais esprit à l’origine de la quasi-disparition des Hurons. En fait, le Grand Serpent, ce serait le petit Manitou que les Autochtones adoraient avant la venue des Européens. Un Autochtone, Otsitsot, aurait vendu son âme au petit Manitou pour obtenir plaisir et richesse. Ainsi attira-t-il la malédiction sur son peuple. À l’heure de la mort, il voulut se faire pardonner sa vie de débauches par une Robe noire, mais le petit manitou se chargea de cueillir l'âme de ce renégat.

Dans les deux premiers et le dernier récit, De Gaspé donne la parole aux Autochtones. Il se contente de mettre par écrit ce qu’on lui a raconté. D’ailleurs, il met en scène le moment où il recueille le récit. Artifice de narrateur ou honnêteté intellectuelle? Il est également présent dans le troisième récit, mais cette fois-ci, comme premier narrateur d’un récit qui tient davantage du documentaire que de la fiction. Bref, ces histoires ne sont pas présentées comme des fictions mais plutôt comme des souvenirs personnels. Bien entendu, les témoignages fictifs ou réels sur la vie des Autochtones, au début du XIXe siècle, sont toujours intéressants. On regrette toutefois que les récits de De Gaspé soient racontés avec si peu de vivacité.

Extrait
Le souper était fini ; et monsieur Couillard, assis sur le sable devant le wiggam de son hôte, fumait la pipe en devisant de guerre et de chasse avec le vieil Indien, lorsqu'un cri perçant lui fit lever la tête, et une jeune Sauvagesse de onze à douze ans, poursuivie d'autres enfants, dont une tenant un tison ardent, vint se réfugier près de lui. La malheureuse avait l'œil droit ensanglanté.
Monsieur Couillard, après avoir mis en fuite ces noirs diablotins, demanda au vieux chef, qui continuait à fumer en silence comme s'il n'eût rien vu, pourquoi ils permettaient à leurs enfants des jeux aussi cruels ?
« C'est une esclave ! » répondit l'Indien en montrant l'enfant du doigt avec un geste de mépris, et en haussant les épaules.
« Dieu de bonté ! s'écria monsieur Couillard, c'est une esclave ! Elle mangera, quand les autres seront repus, les restes qu'elle disputera aux chiens de ses maîtres, et elle a à peine douze ans ! Elle dormira quand ses bourreaux seront las de la torturer, et elle a à peine douze ans ! Elle sera vêtue pendant les saisons rigoureuses des haillons que les autres auront rejetés, et elle a à peine douze ans ! Elle n'entrera dans le wiggam de ses maîtres, pendant l'hiver, que si les autres enfants ne prennent pas un plaisir cruel à la voir transie de froid grelotter sur la neige, et elle a à peine douze ans ! Elle paraît d'une constitution robuste, et elle souffrira un long martyr, car elle a à peine douze ans ! »
Et l'excellent homme, déchirant un mouchoir pendant cet aparté, en faisait une compresse imbibée dans l'eau froide, qu'il appliqua sur l'œil à demi crevé de la malheureuse esclave. (p. 32-33)


Aubert de Gaspé sur Laurentiana
Divers
Les Anciens Canadiens
Les Anciens Canadiens (théâtre)
Mémoires





29 novembre 2007

La Sève immortelle

Laure Conan, La Sève immortelle, Montréal, L’Action française, 1925, 231 p. (Préface de Thomas Chapais)

Jean Le Gardeur de Tilly, « capitaine de milice incorporé dans les grenadiers », aux côtés de Monsieur de Lévis a été grièvement blessé à la bataille de Sainte-Foy. Il est toujours soigné à l’Hôpital général de Québec. Un jour, on lui présente mademoiselle Thérèse d’Autrée, une Française dont il tombe amoureux. Elle est la fille d’un colonel qui attend que sa femme ait recouvré la santé pour rentrer en France. Le frère de Jean et sa mère habitent toujours Saint-Antoine-de-Tilly. Vit aussi avec eux leur cousine, une dénommée Guillemette, fille de Monsieur de Muy, qui s’est éloignée de Québec quand les obus britanniques ont commencé à pleuvoir sur la ville assiégée. Un soldat britannique (l’armée anglaise tenait garnison au manoir) s’est épris d’elle et dispense ses faveurs à la famille Tilly afin de l’amadouer. Mais cette Guillemette, amoureuse de Jean, est très patriotique et lui résiste.

Un an passe. Montréal a capitulé, et Jean est maintenant presque guéri. Sa mère, ignorant son amour pour Mlle d’Autrée, voudrait qu’il épouse Guillemette. Mais il ne voit que Thérèse d’Autrée… Pour ne pas la perdre, il est prêt à abandonner sa patrie et à la suivre en France. Tout le monde lui fait voir qu’il est en train de trahir, qu’il manque à son devoir. Les événements vont l’amener à modifier son projet. Avant de s’embarquer, Jean, de plus en plus tiraillé entre l’amour et le devoir, se rend à Saint-Antoine pour saluer une dernière fois sa mère et son frère. Or, pendant le voyage, comme il est à peine remis, une blessure de guerre s’ouvre. Il doit donc écarter l’idée de suivre Mlle d’Autrée dans l’immédiat. De toute façon, il en est venu à cette idée, le patriotisme triomphant de l’amour. La mort dans l’âme, Mlle d’Autrée retourne seule dans son pays et meurt bientôt d’une pneumonie. Après une période de deuil, Jean décide de refaire sa vie avec Guillemette, elle qui a refusé le riche Anglais.

Laure Conan était pour ainsi dire mourante quand elle termina ce roman historico-patriotique Rien n’y paraît. Le roman me semble plus vif que ses précédents. Il y a beaucoup de dialogues, mais peu de longs rappels historiques ou de grands discours enflammés, si fréquents dans ce genre d’ouvrage. L’intrigue est très classique, peu surprenante (Les Anciens Canadiens, en plus léger). Le roman saisit un moment clef de notre histoire : après la Conquête, la plupart des nobles quittent la colonie. On perçoit la différence entre les Canadiens de souche et les Métropolitains de passage. On dirait presque que ces derniers éprouvent une haine viscérale de l’Anglais, ce qui n’est pas le cas des Canadiens qui semblent plus conciliants. Le roman est assez critique à l’égard de la mère patrie qui a abandonné la Nouvelle-France sans vraiment combattre. 


Extrait de l’ avant-propos de Thomas Chapais
Il ne sera peut-être pas sans intérêt pour les lecteurs de ce livre de savoir dans quelles conditions il fut écrit. La regrettée Laure Conan en avait conçu l'idée il y a près de trois ans. Son intention était de le soumettre au concours pour le prix de littérature, institué par l'initiative de l'hon. A. David, secrétaire de la province. Elle nous en avait communiqué le plan, qui nous parut plein de promesses. Mais un accident vint la priver de l'usage de sa main droite et la força de suspendre son travail. Il lui fut donc impossible de présenter son œuvre au concours de 1923. Cependant, dès qu'elle le put, elle reprit sa plume. Lentement, le récit se développa. Chapitre par chapitre, le roman vit se tisser sa trame. Les caractères s'accusèrent, les situations se dessinèrent, le problème moral se posa.
Le privilège d'une vieille amitié nous permettait de suivre les progrès du livre. Et nous admirions ce bel exemple d'énergie, donné par une femme de soixante-dix-huit ans, qui, malgré l'âge et la souffrance, poursuivait son labeur et continuait à tracer son sillon. Il y avait toutefois des heures de doute et de lassitude. Et nous nous permettions alors d'amicales instances pour activer l'effort et hâter l'achèvement de l'œuvre. Quinze jours avant le terme fixé pour la clôture du concours, le dernier chapitre seul restait à écrire. Mais un message inquiétant vint nous informer que Laure Conan était très sérieusement malade. Accouru auprès d'elle, nous apprîmes que les médecins déclaraient une opération inévitable. A la douleur éprouvée par les parents et les amis se joignait un très vif regret. Qu'allait-il advenir de l'œuvre inachevée, qui promettait d'ajouter un brillant fleuron aux lettres canadiennes ? Il était sans doute permis d'espérer une issue heureuse. Mais dans le cas contraire ?... Consultés, les hommes de l'art affirmèrent que la malade pouvait, sans aggraver son état, écrire quelques pages. Elle eut ce rare courage moral. Malgré son angoisse et sa souffrance, elle commanda à son imagination et à sa pensée, et, dans le lit où elle était clouée, elle écrivit ce chapitre final, où le drame intime auquel elle nous a fait assister s'achève par la victoire de la fidélité à la France nouvelle fondée par les aïeux sur les rives du Saint-Laurent. Cela fait, et ses dispositions suprêmes étant prises, elle se confia avec une résignation admirable à la volonté de Dieu. Quelques jours plus tard, elle n'était plus. […] Québec, 20 avril 1925.

Lire le roman :
La Sève immortelle

Laure Conan sur Laurentiana
L'Oublié
À l'oeuvre et à l'épreuve

La Sève immortelle
Angéline de Montbrun

3 mars 2023

Conteurs canadiens-français du XIXe siècle

Edouard-Zotique Massicotte, Conteurs canadiens-français du XIXe siècle, Montréal, Beauchemin, 1902, 330 p. (Illustrations de J.-E. Massicotte et préface de l’auteur) 

Les frères Massicotte se sont donné la main pour réaliser cette anthologie. Seize auteurs ont été retenus : Philippe Aubert de Gaspé fils, Alphonse Poitras, Philippe Aubert de Gaspé père, Faucher de Saint-Maurice, Benjamin Sulte, Pierre J.-O. Chauveau, Jean-Charles Taché, Charles M. Ducharme, Joséphine Marchand, Louis Fréchette, Honoré Beaugrand, Robertine Barry, Wilfrid Larose, Louis de Montigny, Léon-Pamphile Lemay et Ernest Choquette. Ils n’ont retenu qu’un récit de la plupart des auteurs; cependant, Aubert de Gaspé père en a trois et Fréchette, quatre. Un lexique de 21 pages a été ajouté à la fin.

 

Dans la préface, E.-Z. Massicotte, après avoir expliqué que plusieurs contes étaient venus de France mais qu’ils s’étaient « canadiennisés », distingue les conteurs qui donnent dans le littéraire de ceux qui essaient de préserver la couleur locale.  

 

Comme j’ai déjà blogué plusieurs des récits de cette anthologie, je vais m’en tenir aux nouveaux.

— Dans « Histoire de mon oncle », parue d’abord dans le Répertoire national, Alphonse Poitras met en scène des morts-vivants aperçus par des « voyageurs » de retour des pays d’En-haut. 

— Dans « Le loup-Garou », Benjamin Sulte relate une histoire de fantastique expliqué : le loup-garou s’avère être un hiboux. Cette histoire est d’abord parue dans Mélanges d'histoire et de littérature (1876). 

— Chauveau présente « L’histoire de Lanouet », un conte écrit en vers. Son récit fantastique, extrait de Souvenirs et légendes (1877), se déroule au Labrador. Un trappeur est mort seul dans sa maison; son ami venu le secourir découvre une bête satanique à ses côtés. 

— Le conte qui a été retenu de Charles Ducharme, « À la Sainte-Catherine », a été publié dans Ris et Croquis en 1889. Colette, une célibataire, plutôt que de coiffer la Sainte-Catherine encore une fois, fait un pacte avec le diable. 

— Wilfrid Larose a publié en 1898 Variétés canadiennes, dont est extrait « Entre deux quadrilles », un conte de Noël : une famille pauvre reprend courage en constatant qu’il y a pire qu’elle. 

— Enfin, la provenance du récit de Louvigny de Montigny a été omise. Son « Histoire d’un Loup-garou » est plus classique : dans un gîte abandonné, un chasseur est visité par un loup-garou, qui se trouve à être un ami. Malheureusement, il le tue au lieu de seulement l’égratigner, ce qui aurait annulé l’envoûtement. 

 

J’ai déjà présenté les autres récits dans les livres suivants :

Le chercheur de trésors ou l’influence d’un livre de P.-A. de Gaspé fils.

Les Anciens Canadiens et Mémoires de P.-A. de Gaspé père

À la brunante de Faucher de Saint-Maurice

Forestiers et voyageurs de J.-C. Taché 

Contes de Noël de Joséphine Marchand

Originaux et détraqués et La Noël au Canada de Louis Fréchette

La chasse-galerie d’Honoré Beaugrand

Fleurs champêtres de Robertine Barry

Contes vrais de Pamphile Lemay

Les carabinades d’Ernest Choquette





25 mars 2007

Chez nos ancêtres

Lionel Groux, Chez nos ancêtres, Montréal, Albert Lévesque, 1933, 93 p. (1re édition : Montréal, Bibliothèque de l'Action française, 1920, 102 p.) (Illustrations : James McIsaac)

« Ces pages sur nos ancêtres sont le texte à peine remanié d’une conférence prononcée à Montréal sous les auspices de L’ACTION FRANÇAISE. […] Le projet de cette petite étude germa dans notre esprit à la suite d'un voyage à Boston. Nous avions posé cette question à quelques-uns de nos frères de là-bas : « Où, Franco- Américains, prenez-vous les attaches de vos sentiments français? En France d'abord ou au Canada? Quelques-uns nous répondirent: "En France d'abord." - Ils voulurent même ajouter: "Nous considérons le passage de nos pères au Canada comme un temps d'épreuves, où, loin de s'enrichir, le type français s'est appauvri" ». (Groulx, le 24 juin 1920, en introduction)

Pour Groulx, le défi consiste à démontrer que « pendant les cent cinquante ans de notre premier régime que le type français n’a ni déchu ni dérogé ». Groulx veut s’attacher à la « petite histoire », en évitant le folklore (le capot d’étoffe, la ceinture fléchée…), il veut raconter « le fond pittoresque, l’originalité de la famille et de la paroisse », attaquant au passage le Dr Drummond et ses caricatures de l’habitant canadien-français (The Habitant, 1900).


I - LA VIE FAMILIALE

a) L’élément champêtre : Il a retenu cinq éléments. Il décrit d’abord la maison, telle que décrite par Kalm à la fin du Régime français. Suit une plus longue partie sur l’importance des enfants : « Les enfants! Voici bien, dans la maison canadienne, la plus riche partie du mobilier. Ce que d'autres redoutent comme un péril de pauvreté, nos pères, l'appellent richesse. […] Chez les anciens Canadiens, la règle, dans les ménages qui se respectent, est de se rendre à une première douzaine d'enfants, de dépasser souvent la seconde, et la maison n'est jamais si joyeuse que quand elle est pleine. Quels splendides repas autour de la vaste table où, "quand ils sont seuls", ils sont 24 ou 26, quelquefois 30 ou 32. » On apprend que le ber canadien devrait avoir la même stature (statue) que Dollard et qu’on n’honore pas assez ces femmes qui « ont élevé contre l’envahisseur une frontière de berceaux ». Il décrit ensuite la famille sur la terre ancestrale comme une « petite coopérative du travail » qui permet de vivre en autarcie. Puis, sur un mode plus léger, il évoque la relation privilégiée entre l’habitant et son cheval et termine le chapitre en énumérant les « distractions » de nos ancêtres : les chansons, les noces, fumer une bonne pipe, participer aux fêtes champêtres, recevoir un personnage important, comme Vaudreuil ou Mgr Pontbriand.

b) L’élément militaire : Ce qui rendrait pittoresque la famille canadienne, c’est la double présence d’un esprit militaire et d’un esprit d'aventure. Dans toutes les familles, on trouve certains miliciens qui se livrent assidûment aux exercices prescrits par le capitaine de milice. On trouve aussi des voyageurs, des « gars de vingt ans… partis aux pays d’en haut » qui reviennent « à Montréal, à la file, dans leurs canots chargés de hauts paquets de castors, de peaux d’orignal, de bœuf illinois ». Son heure de gloire, il la tient, le voyageur, lorsque de retour dans la famille, il raconte les « épisodes épiques qui vont se déformant et s’agrandissant dans un mélange glorieux de vérité et de légende ». Groulx termine par l’hommage aux héros de l’Histoire - Dollard, Madeleine de Verchères - dont la « beauté plus grande des actes … rejailli[t] sur tous ».

c) L’élément religieux : « Les peuples forts, les peuples durables ne le deviennent point par les seules forces matérielles […] Il n’y a de puissance et d’immortalité pour les peuples que dans la conformité de leur vie et de leurs institutions à la pensée de Dieu… » Cette pensée religieuse, les Canadiens l’auraient acquise à l’époque de la Nouvelle-France, ce que certains historiens contestent.


II - LA VIE PAROISSIALE

a) La description de la paroisse : « La paroisse n’est, chez nos ancêtres, que la famille agrandie. » Et l’auteur de nous rappeler ce vieux soldat de Carignan présentant à Montcalm ses 220 descendants, peuplant quatre paroisses. Il décrit le découpage seigneurial le long du fleuve, les paroisses qui tardent à paraître. Le clocher est au cœur de la paroisse, entouré du presbytère, du cimetière, du moulin banal, du manoir seigneurial.

b) La vie féodale : Rien de comparable avec la féodalité française. Le censitaire ne paie pas de lourdes rentes au seigneur. Il lui voue une certaine admiration et respecte son statut social supérieur. Leurs relations demeurent cordiales. Presque tous les seigneurs acceptent de parrainer un enfant de leurs censitaires. En retour, le seigneur occupe le banc seigneurial à l’église, reçoit l’hommage de la plantation du mai…

c) La vie religieuse : « L’église domine tout dans la paroisse » et le curé est le « seul chef qui ramène à l’unité les petites collectivités familiales ». L’habitant aime fréquenter l’église pour des raisons religieuses et, tout autant, sociales. Le spectacle de la liturgie, les ordonnances de l’intendant ou du gouverneur, voilà d’autres raisons qui expliquent la fréquentation assidue de la messe.

CONCLUSION
Il termine son texte par un vibrant appel à retrouver « l’image du passé et le carillon des gloires anciennes ».

Hors de tout doute, Groulx présente une version très idéalisée de nos ancêtres. À commencer par la place qu'il attribue à l’église. Les Canadiens sont décrits comme un petit troupeau de moutons derrière leur berger. Le clocher jette son ombre sur tous les aspects de la vie! D’autres historiens diront plutôt que nos ancêtres étaient des insoumis. Les voyageurs n’étaient assurément pas des petits saints! Tout se passe comme si les Autochtones n’existaient pas, qu’ils n’avaient exercé aucune influence sur les Français. Or, tous les visiteurs étrangers ont souligné cette influence. Par moments, on a l’impression que sa description correspond davantage au Canadien du XIXe siècle qu'à celui de la Nouvelle-France. ***

Lionel Groulx sur LaurentianaChez nos ancêtres
Les Rapaillages
L'appel de la race
Au cap Blomidon

14 février 2013

Antoinette de Mirecourt


Rosanna Leprohon, Antoinette de Mirecourt. Mariage secret et chagrins cachés, Montréal, J. B. Rolland, 1881, 343 pages. (traduit de l’anglais par J. A. Genand?) (1re édition: Secret Marrying and Secret Sorrowing, John Lovell, 1864) (1re édition en français: C. O. Beauchemin et Valois, 1865)

L'action se situe quelques années après la Conquête. Lucille D’Aulnay, mariée à un homme plus âgé qui s’intéresse peu à elle, vit rue Notre-Dame dans le « quartier aristocratique » de Montréal. Son mari lui laisse toutes libertés. Elle a décidé que le deuil de la Conquête avait assez duré et que le temps était venu de relancer la vie sociale. Elle organise des bals et comme la noblesse française est pour ainsi dire toute retournée en France, elle invite des officiers anglais. Parmi eux se trouvent le major Audley Sternfield et le colonel Evelyn.

Antoinette de Mirecourt, orpheline de mère, n'a que 17 ans. Elle vit dans le domaine seigneurial de Valmont avec son père. Elle est invitée par sa cousine Lucille à passer quelques mois dans le  milieu mondain de Montréal. Comme toutes les femmes, elle est séduite par le major Sternfield qui la poursuit de ses avances. Elle sait pourtant que son père n'acceptera jamais qu'elle épouse un Anglais. D'ailleurs, il lui a déjà trouvé un mari en la personne de Louis Beauchesne, un ami d'enfance.

Pour empêcher ce mariage qu’Antoinette ne désire pas, Lucille D’Aulnay, elle-même victime d’un mariage arrangé,  la convainc de faire un mariage secret avec le major Sternfield. Elle hésite, se culpabilise mais les deux intrigants finissent par lui forcer la main. Elle épouse donc en secret le major, malgré la certitude que son père va la déshériter. Le major lui propose de garder secret leur mariage jusqu'à ce qu'elle atteigne ses 18 ans, année où elle pourra au moins jouir de la rente de sa défunte mère. En retour, elle exige que leur mariage, contracté devant un officier anglais, ne soit pas consommé tant qu’il n’aura pas été officialisé par un mariage catholique.

Cette situation ne tarde pas à la torturer. Elle découvre assez vite que le major n'est qu'un intrigant, un joueur compulsif et un coureur de dot. En plus il se montre jaloux et irascible lorsque d’autres hommes, qui ignorent son statut matrimonial, lui font la cour. Elle regrette d’autant plus son erreur qu’elle s’attache au colonel Evelyn, un homme juste et respectueux des Canadiens français, que son père a connu pendant un voyage. Ce dernier lui fait une cour respectueuse qu’elle doit repousser. Cette situation finit par la rendre malade. Après bien des misères, que je vous épargne, les choses vont finir par s'arranger quand le major Sternfield se fait tuer dans un duel avec Louis Beauchesne. Du coup, son mariage secret est dévoilé au plein jour, ce qui entraîne une condamnation de la « haute » société. A toute chose, le malheur est bon : le colonel, toujours amoureux d’elle, et au fait des manigances de Sternfield qui ont entraîné sa chute, lui demande de l’épouser, ce qu’elle accepte.

Contrairement à ce qui se passe dans Les Anciens Canadiens et dans quelques œuvres de l’époque, l’Anglais n’est pas repoussé par la jeune fille canadienne-française sur fond de patriotisme. Chez Leprohon, il n’y a pas de revanche sur le plan amoureux. En même temps, ce jeune Sternfield est un personnage détestable, faux, profiteur, qui donne une piètre image de l’Anglais. Cependant, le colonel Evelyn est juste et honnête, ce qui équilibre le portrait.

Bizarrement, si les pères semblent animés d’un sentiment patriotique, qui repousse toute alliance avec le colonisateur, les filles ne semblent guère s’en préoccuper. Elles sont d’une naïveté sentimentale incommensurable (et le mot n’est pas encore assez long). On sait que c’est une des règles du genre. Il faut une jeune fille pure et naïve, des intrigants qui la piègent. Alors commence son calvaire, mélodramatique et larmoyant à souhait, qui se clôt par un « happy end ».

Rosanna Leprohon - BAnQ
Le roman souffre beaucoup d’invraisemblance, le caractère des personnages varie selon les circonstances. On voit très peu le contexte historique, si on excepte les quelques pages du chapitre 4 qui font état de la situation au lendemain de la Conquête. Les nobles français, restés sur place, moins intéressants que ceux qui sont partis, sont allés pour la plupart se perdre au fond des campagnes, au dire de l’auteure. Aucun personnage historique n’apparaît dans le récit. Le roman se veut une charge contre les mariages secrets. Leprohon intervient dans son roman pour faire la morale à ses personnages. Ceci étant dit, il est facile de comprendre le succès de cette auteure : c’est une raconteuse de talent.

Extrait
Deux minutes après, le major Sternfield et le docteur Ormsby, après s'être débarrassés de la neige qui s'élit amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux dames le jeune chapelain du régiment, lequel ne répondît que très brièvement et presque froidement à la bienvenue pleine d'empressement de la maîtresse de céans.
Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à observer d'un œil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni la chaleur de l'atmosphère, ni même la présence de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues ou communiqué la plus légère animation à ses yeux. La physionomie du docteur Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il continuait cet examen.
Cette scène passablement singulière se serait pro longée si madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel hôte, le ministre, faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s'était levée en disant :
— Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le docteur Ormsby.
Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive :
— Je suis prête ! dit-elle.
Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le docteur Ormsby regarda fixement Antoinette ; puis, s'adressant à elle :
— Vous me paraissez bien jeune, mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants : avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu’il impose ? Avez-vous bien pesé toutes ses obligations ?...
— Votre question me paraît vraiment singulière et parfaitement inutile, monsieur Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.
— Je ne fais que remplir mon devoir, major, répondit le ministre d'une voix grave et sévère ; ou plutôt, je crains de le dépasser en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas de m'y opposer.
En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presqu'inintelligible :
— Je suis prête !
Quelques minutes après, les mots solennels  « Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » étaient prononcés : Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme. (pages 108-110)

Rosanna Leprohon sur Laurentiana

9 septembre 2023

La collection du NÉNUPHAR (1944-2004)


Cette collection est sans doute la plus prestigieuse réalisée au Québec. Elle est créée par Paul-Aimé Martin en 1944 chez FIDES. L’idée est toute simple : il s’agit de rééditer les livres québécois, « classiques » ou « marquants », dans une facture de qualité. André Cordeau et Luc Lacoursière en seront les premiers directeurs. « Le choix du papier, de la couverture texturée, de la typographie, les pages non massicotées, qui obligent le lecteur à utiliser un coupe-papier, tout a été pensé soigneusement en fonction de faire des titres de la « Collection du Nénuphar » de beaux livres. Même le liséré rouge et noir qui borde la couverture suggère la ceinture fléchée. C’est Luc Lacoursière qui trouva le nom de « nénuphar », car cette plante est présente partout au Québec, et elle deviendra la signature graphique de la collection. L’idée était que, comme le nénuphar peut croître et pousser dans tous les lieux, les classiques canadiens pouvaient se trouver partout dans toutes les bonnes bibliothèques. » (Marie-Andrée Lamontagne dans Pierre Vallée, « Cahier spécial Fides », Le Devoir, 5 mai 2012)

 

Quelques observations sur la collection. Au XIXe siècle, on regrette l’absence des Anciens Canadiens (une version abrégée était disponible dans une autre collection). Au XXe siècle, il est dommage qu’on n’ait pas retenu Bonheur d’occasion et Les Plouffe, surtout ce dernier qui n’a pas été si bien servi par les éditeurs qui l’ont repris. La poésie d’Anne Hébert et d’Alain Grandbois n’y est pas non plus, mais elle sera reprise dans des éditions de qualité (Seuil et L’Hexagone). On remarque enfin que certains écrivains, jadis hautement considérés, sont aujourd’hui presque oubliés : qui lit encore Marie Le Franc ou Marius Barbeau, pourtant des auteurs intéressants?

 

La collection contient 72 titres, dont trois publiés plus d’une fois (3 éditions de Nelligan, 2 de S.-D. Garneau, 2 d’À l’ombre de l’Orford). On y trouve des romans, des contes, de la poésie, des essais et du théâtre. Avec l’aimable collaboration de Jean-François Picher, on a reconstitué la liste.