28 avril 2007

Courriers des villages

Clément Marchand, Courriers des Villages, Trois-Rivières, Éditions du Bien public, 1940, 214 pages. (Illustrations de Rodolphe Duguay)

Clément Marchand nous présente une suite de nouvelles, qu’il appelle parfois des contes. En fait, certains textes sont à peine des récits. Le tout se passe à la campagne, dans un petit village, Rivière-à-la-Lime. La campagne, la vieille campagne canadienne-française, se meurt. De même le vieil héritage français, ce que l’auteur déplore.

Marchand, contrairement à la plupart des terroiristes, a une vision tragique de l’existence. Ne cherchez pas le bon paysan robuste, fort en bras et en gueule, vous ne le trouverez pas. Il n'est pas question ici de faire du pays, de transmettre l'héritage... Ses paysans sont des êtres un peu dégénérés, des simples, des rustres qui ressemblent beaucoup à leurs bêtes. En fait, les personnages les plus éclatants, ce sont justement les animaux : un verrat, un jars et un dindon. Un certain nombre de textes sont regroupés sous l’appellation : « Esquisse d’un bestiaire ».

La mort hante ces nouvelles. Et elle frappe d’abord les bêtes. Un verrat, avec « son honnête gueule de cochon », vit ses derniers moments avant d’être immolé (« La boucherie », un morceau d’anthologie!); un jars, qui « présidait avec une rare distinction de manières » à la destinée de douze oies neigeuses se fait happer par une auto (Victime du devoir); un bœuf, ex-vedette d’exposition et gloire locale, est brûlé vif (Le destin d’une gloire locale); des dindons qui font l’envie des voisins disparaissent mystérieusement (Un dindon en affaires). La mort certes, mais en même temps une compassion amusée pour ces animaux, tout à fait bêtes tout compte fait.

Il y a aussi toutes ces gens qui sont en train de mourir : « Mais hier la mort a grincé du pas sur les cailloux de la route. » Célestin a quitté sa femme qui le battait. Il revient, malade, il meurt et elle en souffre (Célestin et Adeline); un fermier perd sa femme et continue de « vieillir dans un pis aller, en attendant son tour » (Derniers rites); une femme se laisse mourir par amour (L’Ombre de la morte); une vieux fermier se jette dans le puits : « L’autre jour, dans un village non loin de chez nous, un fermier d’âge mûr s’est suicidé. » (Un suicide).

Il faut aussi noter l’omniprésence de la saison de l’automne, une nouvelle lui étant entièrement consacrée : « En automne ».

Le vol est aussi le motif de quelques nouvelles : dans « Fanfan », l’engagé part avec la cagnotte; dans « Faits divers », un voleur chipe des pommes; dans « Au relais de la Johnson », un coureur des bois se saoule et se fait rouler par ses amis de beuverie.

Dans la partie « Chansons et rites », quelques histoires valent par leur pittoresque : dans « Le ferment dans l’auge », à l’arrivée de la police, Mathurin jette sa bagosse dans l’auge des cochons qui se paient une petite saoulerie; dans « Fêtons la gamelle », un vieux paysan se repose après une journée à la cabane à sucre; dans « La montre », un homme qui voyage de nuit se fait une grosse frayeur; dans « Flambées de joie », le narrateur déplore l’abandon des rites qui présidaient aux nuits de Noël d’autrefois. D’autres textes ne sont que de pures descriptions très fines : « L’Église », « L’Orage ». Il faut dire que Marchand affectionne les régionalismes, les archaïsmes…

Enfin, il y a « Nuit sur la colline » qui clôt le recueil. On assiste à un tremblement de terre (un glissement de terrain). Je pense qu’on peut y lire le « glissement symbolique » du petit monde campagnard, même si l’auteur écrit ailleurs dans le bouquin que « les villages sont immuables ».

Marchand n’est pas Albert Laberge. Il n’a pas son regard hargneux. C’est un regard nostalgique qu’il pose sur la paysannerie qui est en train de s’écrouler. La campagne est désolante, mais la ville l'est encore plus. Il me semble que ce livre décrit bien le désarroi de cette époque de transition entre la campagne et la ville, entre les vieilles traditions françaises et la modernité américaine. ***½ ou ****

Extrait 1
Dans les villes tumultueuses où, malgré la promiscuité physique, la solitude morale de l'homme est si complète, toute la vie traquée par mille besoins, puise à un rythme effréné. Il y a des fluctuations et des séismes profonds. Les civilisations s'effritent après s'être entrechoquées comme des vagues. Les peuples se laissent asservir par les monstres qu'ils engendrent.

Seuls, inondés de lumière douce, baignant l'image de leurs pignons dans l'eau vivante d'une rivière, les villages participent à une sorte d'éternité reposante. Ils n'ont pas de passé. Ils n'ont pas non plus d'avenir. Ils s'éteignent dans le calme des soirs et la clarté blanche des aubes les voit renaître. (p. 79)


Extrait 2

Nos plus belles coutumes campagnardes, héritées des anciens, sont pour la plupart tombées en désuétude. Nos paysans troublés dans leur paix par les inventions du siècle ont peu à peu cessé de les pratiquer. Il fallait s'attendre que leur bon sens émancipé leur ferait rejeter un héritage dont l'usage quotidien des gazettes, de la radio et de l'automobile leur révélait soudain l'inutilité pratique. C'est un grand dommage car elles étaient de fécondes créatrices de joie, sachant distiller le plaisir, l'émotion et le rire sur la peau lisse de la vie rurale. Nos traditions étaient le bon mortier qui tient les maisons bien assises. On voit aujourd'hui que leur disparition a laissé un trou d'ennui et de désœuvrement dans l'existence des paysans. Le climat particulier de la campagne s'est insensiblement uniformisé à la platitude ouvrière des villes. Depuis qu'on ne s'amuse plus dans les villages, depuis qu'on a coupé les ponts avec le merveilleux, l'enthousiasme à l'œuvre sacrée de la terre a laissé place à un vague sentiment de défaitisme ou de pis-aller. Craignant le ridicule que leur vaut le titre de ruraux, les jeunes désertent. On peut observer le même phénomène de bout en bout du pays: les villes mangent les campagnes, elles pompent le sang des fermes mal gardées. (p. 203-204)

Lire dans Le Carnet du flaneur




24 avril 2007

Maria de l'hospice

Madeleine Grandbois, Maria de l’hospice, Montréal, Parizeau, 1945, 170 p.

Le narrateur, qui vient de terminer son cours en droit, est invité par le docteur Plourde, un ami de famille, à passer quelque temps à Saint-Pancrace pour se « mettre au vert … avant de commencer la grande lutte pour la vie ». Les récits qui suivent ont été narrés par le docteur pour égayer le séjour de son invité.

Maria de l’hospice
Quand Josaphat Lépine tomba malade, puis resta invalide, sa femme qui était blanchisseuse dut travailler doublement pour maintenir les finances de la maison à flot. Les années passant et sa santé déclinant, elle eut l’idée d’adopter une jeune fille. Elle se rendit à l’hospice de Saint-Benoit et ramena une grande fille, « noire comme une blatte, qui dépassait ses compagnes d’une bonne coudée ». Les Lépine la traitèrent « durement, comme ils se traitaient eux-mêmes ». Le temps passa, elle eut 34 ans. Arriva ce qui n’était jamais arrivé, un garçon lui fit la cour. C’était un marin, un vaurien, mais Maria en était passionnément amoureuse et l’épousa. Comme il était toujours parti, elle continua d’habiter avec les Lépine. Quand il venait la voir, il la battait, mais elle n’en continuait pas moins de l’aimer. Bientôt, il essaya de soutirer de l’argent aux Lépine. Un jour, fou de rage devant leur refus, il les tua et s’enfuit. On accusa Maria, le croyant en mer. Et Maria, par amour, admit le crime. Elle fut pendue.

Le père Couleuvre
Phydine Lanouette bûchait en haut de la rivière Saint-Perpétue. Une nuit, dans le noir, il alla boire et eut l’impression d’avoir avalé une couleuvre. Il se mit à dire qu’elle continuait de vivre dans son corps, lui réclamant de la nourriture. On l’appela le père Couleuvre. Descendu du bois, il se mit à quêter à gauche à droite pour nourrir sa couleuvre. Le temps passa, et sa vie. Il en vint à croire qu’une couleuvre vivait en lui. Un de ses amis, qui y croyait aussi, en conclut que la couleuvre continuerait à vivre quand il mourrait et lui dévorerait l’intérieur. Cette idée se mit à l’obséder. Un jour, il prit un fusil et tua la couleuvre…

Bois-JoliLe narrateur est entraîné par le docteur Plourde à Bois-Joli, un véritable paradis terrestre. Tous les gens y vivaient heureux jusqu’à la mort du docteur Papillon, un médecin tenu en haute estime. Ils commencent par visiter le curé, puis se rendent chez une patiente. Le docteur Plourde l’ausculte, puis lui donne un peu de morphine. Le narrateur apprend que le docteur Papillon soignait ses malades à la morphine, qu’ils sont dépendants et que le docteur Plourde, à leur insu, essaie de les désintoxiquer progressivement.

Le lac au ver
Le lac Cristal appartenait à un riche Bostonnais. Le père Mathieu le surveillait en l’absence des maîtres. Il se méfiait des braconniers, entre autres parce qu’ils pêchaient à la dynamite. Parmi ces braconniers figurait son fils Thanase. Quand il tomba malade, sur son lit de mort, il lui fit promettre de respecter le lac Cristal, ce qu’il jura. Même s’il craignait son père plus que tout, Thanase ne tint pas sa promesse. Sur le lac, quand il essaya de se saisir d’un ver, il se rendit compte qu’il était immense et qu’il lui échappait toujours. Son ami lui apprit qu’il l’avait ramassé dans le cimetière, près de la tombe de son père. À l’épouvante, il s’enfuit. Depuis, le lac Cristal est devenu le lac au ver.

Le passage de l’abbé Léger
Le curé Portelance menait d’une main de fer sa paroisse. Seul Clovis Bérubé lui résistait : il vivait avec une concubine, vendait de la bagosse, n’assistait pas aux offices religieux… Un vrai mécréant! Quand le vigoureux abbé tomba malade, l’évêché lui envoya un petit vicaire « tout rose », un petit « abbé de salon » pour l’aider. Et quand le rude curé dut quitter pour un séjour à l’hôpital, les paroissiens s’en donnèrent à cœur joie. Dieu se chargea de les ramener dans le droit chemin : un glissement de terrain emporta quelques maisons, dont celle de Clovis. La concubine se retrouva au fond du ravin. Personne n’osa ou ne voulut lui porter secours… sauf le petit abbé. Malheureusement il y laissa sa vie après avoir sauvé cette « propre à rien ». Cet acte de foi eut pour effet d’inspirer l’âme du vilain Clovis qui devint un paroissien exemplaire.

Le rang des Deux-Maisons
Lomer Lavallée et Philémon Destreilles étaient en âge de se marier. Tous les deux étaient amoureux de la belle Marie-Ange. Lomer dama le pion à son voisin, plus lent à manifester ses sentiments à cette « fille ragoûtante, bien en chair ». Philémon, pour ne pas être en reste, épousa Mélanie Trudeau, « une noire, sèche, travaillante, qui avait une épaule plus haute que l’autre ». Des enfants leur vinrent, des garçons en santé chez les Lavallée, des filles maladives chez les Détreilles. Philémon devint jaloux au point que ce sentiment devint sa raison de vivre. Ils se firent des procès, essayèrent de se nuire… La guerre arriva et avec elle la conscription. Le garçon de Lavallée se cacha dans le bois et Philémon le dénonça. La police militaire vint, le garçon résista, la police le tua. Le vieux Détreilles en tira un certain soulagement, qui fut de courte durée. Son voisin vendit sa terre. Détreilles, ayant perdu sa raison de vivre, sombra dans la folie.

La bague d’or
Simon Taillefer, forgeron, avait tout pour être heureux : une forge qui lui assurait la pitance, une femme et un fils qui le rendaient heureux. Un cataclysme secoua le village : la ruée vers l’or! Prosper Cossette, agent recruteur, avait rapporté une bague en or qu’il exhibait. Une rêve fou s’empara de Simon : lui aussi aurait sa bague en or. Il loua la forge à son cousin Côme et il s’embarqua pour l’Australie avec cinq autres Pancraciens. L'un mourut, les autres n’en revinrent guère plus riches. Simon tarda à rentrer, si bien qu’on finit par conclure qu’il était mort. Sa femme porta le deuil et mourut ainsi que son fils. Quand Simon revint enfin, il avait sa bague en or. Il vécut quelques années, ne faisant rien du soir au matin. Un jour, on le découvrit mort sur son grabat. Son cousin hérita de la forge, de la bague en or et… des milliers de billets qu’il découvrit dans un vieux sac mal ficelé.

L’univers de Madeleine Grandbois est aux antipodes de celui de son frère Alain. Nous voici dans un petit village du Québec qui « continue de poursuivre son existence séculaire autour du clocher » et dans lequel vivent des « paysans frustres, peu compliqués ». Grandbois raconte des petits drames, des faits divers qui sont devenus le « légendaire » de Saint-Pancrace. Le ton est léger; le style, fluide; et la mise en narration, très habile. Dans son genre, ce livre est très réussi. On se demande comment il se fait que l’auteure n’ait jamais publié d’autre livre. ***½

22 avril 2007

Avant le chaos

Alain Grandbois, Avant le chaos, Montréal, Les éditions modernes, 1945, 201 p. (Une seconde édition, augmentée de quatre nouvelles, est parue en 1964 chez HMH.)

Le 13
À Djibouti, le narrateur fait la connaissance de Bill Carlton, un drôle de personnage, superstitieux, charmeur, charismatique, conteur intarissable, buveur sans ivresse, mais aussi, dit-on, agent de l’Intelligence service. Dans sa pérégrination, d’une durée de trois ans, qui le mène à Singapour, Canton, Macao, Moukden, Kharbine et finalement à Cannes, il va revoir ou entendre parler de Carlton. On dit qu’il aurait été mêlé aux massacres de Hong-Kong, en tant que major de l’armée anglaise. On dit… Mais l’essentiel n’est pas là. Le narrateur est fasciné par cet homme qui récite Le Transsibérien de Cendrars, mais aussi des poèmes de Supervielle, d’Éluard et d’autres grands textes occidentaux… Même les autochtones, qui n’y comprennent rien, s’assemblent pour l’écouter. Au-delà du personnage, c’est la vision de Grandbois, du monde colonial, avant le « grand chaos », c’est le regard occidental curieux, amusé, sans culpabilité sur les autochtones, c’est la plongée dans un monde tropical si loin de notre pays nordique. C’est aussi l'errance d'un homme seul, de bar en bar, de jonque en petit vapeur, sans autre but, a-t-on l’impression, que celui d’une rencontre heureuse.

Tania
Chez son ami Hélène, le narrateur rencontre Tania, une jeune Ukrainienne, à Paris depuis un an. Sa famille a été exterminée lors de la Révolution russe, mais elle est parvenue par force de caractère à survivre. Elle s’est mariée à quinze ans, a quitté ce mari, a dansé dans plusieurs villes européennes, tout cela pour venir à Paris. Elle a écrit un roman et Alain, le narrateur, l’aide à corriger sa traduction en français. Le roman sera édité, mais ne connaîtra pas un grand succès. Entre-temps, la relation de travail entre Tania et le narrateur se transforme : « Nous n'avons point fait les gestes d'amour, ni prononcé les mots de l'amour. Mais il y eut parfois entre nous certains regards qui franchissaient d'un bond les parois du coeur, et une sorte d'entente pleine de douceur et de mystérieuses complicités, et cette grande paix confiante qui nous unissait soudain, pour des instants, pour des instants seulement comme si nous étions éternels, et seuls, et glorieux, et alors le reste du monde n'existait plus. » (p. 41) Ce qui n’empêche pas ce dernier de « quitt[er] la France pour un long voyage ». Quand il revient, « après des années d’absence », il ne retrouve pas Tania ni le cercle d’amis qui s’était constitué autour d’Hélène. Un jour par hasard, il rencontre Kyrov, l’amoureux d’Hélène, qui lui apprend que celle-ci est morte. Quant à Tania, elle a entrepris un second livre qui promettait beaucoup, puis est disparue. Quatre ans plus tard, dans une pagode à Hanoi, Alain a la surprise de croiser Tania. Elle a épousé le fils d’un banquier. Pendant quelques semaines, Alain fréquente le couple, mais surtout passe plusieurs heures avec Tania qui lui fait visiter la ville. Tania est méconnaissable; elle, si ardente, est éteinte. Elle fume de l’opium. Alain quitte Hanoi. Il ne reverra jamais Tania. Il a reçu une lettre de Kyrov, en janvier 1940 : ce dernier, devenu prêtre, a assisté ses derniers moments dans un hôpital russe de Shanghai. Il lui transmet ce message : « Tu diras à Alain que je suis morte avec mes mains fortes, loyales… Que mes mains sont demeurées humaines jusqu’à la fin… » Grandbois trace un portrait très attachant de cette jeune femme happée par son destin. Il me semble qu’on peut aussi voir dans cette vie chaotique les stigmates des grands bouleversements à venir.

Grégor
Quand le narrateur s’aperçoit qu’il est amoureux de Nancy, il comprend que la partie est perdue pour lui. Cette femme, en quelque sorte la reine de la Croisette, a tous les hommes à ses pieds, mais elle n’est pas femme « à nourrir de gravité, de profondeur, des sentiments qu’elle ne provoquait que pour l’orgueilleuse joie d’un perpétuel triomphe ». Par orgueil, il préfère s’éloigner, d’autant plus qu’il s’aperçoit que sa place est déjà prise par Grégor, un jeune prince russe « beau comme le héros imaginaire des très jeunes filles romanesques ». Cruel retour des choses, quand Grégor se rend compte qu’il « pourrait aimer Nancy », il l'abandonne et monte à Paris. Contre toute attente, il devient l’ami du narrateur, lui aussi à Paris. La situation financière de Grégor se détériore et il doit, comme d’autres immigrés russes, devenir chauffeur de taxi. Le narrateur, lui, regagne la Côte d’Azur. Il revoit Nancy, une Nancy dévastée, et détrônée par une nouvelle reine sur la Croisette. Quelque temps plus tard, Gregor demande au narrateur de l’accompagner à Istanbul, où il doit quérir un héritage. Là-bas, ils connaissent les sœurs Livadia et Nathalie Mérakine et leur cousine Nariska, dont Grégor tombe follement amoureux. Ils reviennent sur la Côte. Grégor et Nariska vivent intensément leur amour, mais un jour Nariska le quitte. Grégor disparait. Plusieurs mois plus tard, le narrateur apprend de Nathalie que Nariska est morte. Il apprend aussi que Grégor est devenu légionnaire et a péri. Un an plus tard, il revoit Nancy. Elle attend toujours Grégor. Grandbois, encore une fois, trace le portrait de personnages au destin tragique. Il jette un regard attendri sur cette faune mondaine, sans but, dévouée au seul plaisir. Faut-il plaindre tous ces riches oisifs, qui aiment qui ne les aiment pas, qui quittent qui les aiment, qui cherchent à s’étourdir dans leurs Bugatis, qui vivent et meurent d’amour? Que peut-on contre l’élégance?

Le rire
L’histoire débute à Shanghai. Le narrateur veut « aller vagabonder du côté des Marches Tibétaines » dans le Sechouan. Le major D essaie de l’en dissuader. Pourquoi aller si loin puisque « la nature profonde de l’homme est pareille, partout sous toutes les latitudes »? Le Major finit par lui donner l’adresse de son ami Mantoni à Tchentou. Il s’embarque sur le Fou-Tian, se lie d’amitié avec le capitaine Le Douël, un héros de guerre qui connaît mieux le Yang tsé-Kiang que les autochtones, et se rend à Tchentou, en passant par Hankeou où il rencontre Vernet qui publiera certains de ses poèmes. À Tchentou, il fréquente Mantoni, un fumeur d'opium, en attendant que son boy réunisse le matériel et les gens nécessaires à la dernière étape du voyage, la route de Lhassa. Le narrateur passe pour ainsi dire sous silence les quelques mois que dure cette étape. Un événement sera marquant. Il assiste à l’exécution de quelques trafiquants, ce qui lui fait dire que les hommes ne meurent pas tous de la même façon : juste avant de mourir, les condamnés rient à gorge déployée, d’où le titre. À son retour à Shanghai, il apprend la mort du Major. Il découvre l’histoire de ce militaire doué qui a renoncé aux plus hauts postes pour l’amour d’une Mandchoue. Et, quant à la nature humaine, il apprend qu’avant de mourir, le major « eut ce petit grincement de gorge … qui était sa manière à lui de rire ».

Il était un peu normal que le recueil se termine par une réflexion sur le voyage. « Vaut-il la peine de parcourir le monde ? » se demande Grandbois. « Si les hommes sont les mêmes sous toutes les latitudes, à quoi riment toutes ces pérégrinations? » Et pourtant… En cette même année 1945, Germaine Guèvremont publiait Le Survenant et Gabrielle Roy, Bonheur d’occasion. Je veux bien admettre que la nature profonde d’un Amable Beauchemin ou d’un Jean Lévesque soit la même que celle de tous ces déracinés qui hantent les histoires de Grandbois, mais certaines circonstances historiques (je pense aux soubresauts politiques en Chine au début du XXe siècle et à tous les déclassés russes) ou même certains événements personnels agrandissent ou rapetissent certaines vies. Grandbois a su repêcher ces destins exemplaires et en a tiré des histoires fascinantes. ****½

Extrait (la préface)
Les temps pleins d'angoisse que nous traversons nous défendent d'ajouter aux profondeurs du drame la note sacrilège des jeux de l'insouciance et de la désinvolture. Aussi dois-je sauter par-dessus cinq ans de guerre pour rejoindre une époque singulièrement révolue. Les hommes de ma génération ont vécu des jours que leurs cadets ne connaîtront jamais. Le monde qui se dessine aujourd'hui, et qui sera celui, plus dur encore, de demain, ne nous échappera peut-être pas entièrement. Mais il sera bien neuf pour nos yeux fatigués.J'ai écrit ces nouvelles pour retrouver ces parcelles du temps perdu, pour ressusciter certains visages évanouis, pour repêcher mes propres jours. Car il y eut une époque invraisemblable où un jeune garçon pouvait entreprendre de parcourir la vaste terre sans matricule au col, sans havresac au dos, sans godillots réglementaires, sans casque d’acier. Ses responsabilités n'engageaient que lui, se limitaient aux seules frontières de son être. La mort même, sauf en quelques points trop nerveux, trop brûlants du globe, conservait une allure très bourgeoise de deuil de famille. On pleurait en chœur autour d'un cercueil bien verni. On avait encore le droit de mourir à tour de rôle, un à un, sans anonymat, avec une belle épitaphe et quelques couronnes de fleurs, dont certaines résolument artificielles. Sans doute ce monde d'apparence libre cachait-il quelque vice secret, quelque faiblesse redoutable, et les nains de Gulliver, qui tissaient leurs liens légers, mais innombrables, autour de ce géant endormi, lui versaient-ils aussi quelques gouttes de la ciguë fatale.Ce monde d'hier est fini. C'était le monde d'avant le chaos.


Alain Grandbois sur Laurentiana
Avant le chaos
Les Îles de la nuit
« Les mille abeilles »
Rivages de l’homme

Né à Québec

19 avril 2007

L'héritage

Ringuet, L’héritage, Montréal, Variétés, 1946, 181 pages.


Comme on connaît mal Ringuet (le nom de sa mère) si on n’a lu que Trente arpents ! Ringuet est si peu, par l’esprit, un écrivain régionaliste ! Il suffit de lire ce recueil de nouvelles pour s’en convaincre. Cette œuvre est la première publiée après le succès de Trente arpents. Huit ans se sont écoulés. Ces nouvelles (Ringuet emploie le mot « contes » comme le faisait Maupassant.) étaient d’abord parues en revue. L’auteur essaie différents styles et taquine différents sujets d’inspiration. L’écriture est très maîtrisée. ****

L’héritage
Albert Langelier, un enfant illégitime, n’a pas connu sa mère et a été placé en orphelinat par son père. À la mort de ce dernier, il a hérité de sa terre dans un rang à Grands-Pins. Il quitte la ville et, sans aucune expérience, décide de reprendre la culture du tabac que pratiquait ce père inconnu. Une fille du voisinage, une laissée-pour-compte, s’occupe de l’ordinaire de la maison. Il s’en amourache. Il achète quelques instruments aratoires et entreprend la culture. Tout va bien jusqu’à ce que survienne une terrible sécheresse. La récolte est en perdition. Les voisins l’accusent d’attirer la guigne sur leur paroisse. Il décide de tout abandonner, de retourner en ville, emmenant avec lui la servante.

Nocturne
C’est la guerre. Un bateau transportant des munitions est coulé par un sous-marin. Les chaloupes sont jetées à la mer. Le narrateur, lui, doit regagner la rive à la nage. Il y réussit au prix d’une lutte de tous les instants contre la mort. (Comme Guillaumet dans Pilote de guerre de Saint-Ex.)

L’immortel
« S’endormir n’est pas la joie, car l’esprit répugne à l’anéantissement. Mais c’est au moins la plongée dans l’inconscience. Ce qui est horrible, C’est le réveil; le retour à la vie consciente; à la conscience de la vie. » Le récit est écrit sous la forme d’un journal, un peu comme « Le Horla » de Maupassant. Cet homme croit qu’il est possible d’en arriver à ne plus dormir… pour ne plus jamais se réveiller. Suivant cette logique, il finira par se suicider.

L’amant de Vénus
Des vieux copains de fac, aujourd’hui dans la cinquantaine, organisent des retrouvailles. Ils parlent du groupe marginal qu’ils formaient à l’époque, mais surtout de l’un d’eux qui vouait un véritable culte à la Vénus de Vélasquez.

La sentinelle
Le narrateur voyage en bateau en Amérique centrale. Comme il est coincé pour quelques jours à Colon (Panama), comme la température est oppressante, il engage un taxi qui le conduit à l’extérieur de la ville. En pleine jungle, le chauffeur fait halte et lui fait rencontrer un vieux Français qui continue de monter la garde devant un début de canal creusé par l’équipe de Ferdinand de Lesseps quarante ans plus tôt.

L’étranger
L’étranger, c’est Robert Lanthier. Fasciné par les voyages et la civilisation orientale, profitant de l’héritage de son père défunt, il s’est embarqué pour « Copenhague, mais en passant par la Chine ». Et il n’est jamais revenu et n’a plus donné de nouvelles jusqu’au jour où il revient faire un pèlerinage au Québec. Il raconte au narrateur comment il est devenu musulman.

Le sacrilège
Encore un narrateur voyageur. Cette fois-ci, il s’appelle Bernier et il se retrouve par hasard dans l’île de Vavaou, quelque part en Polynésie française. Il rencontre un Européen, qui y vit avec une princesse maori. Il se nomme Lémann. Il a rapporté d’une expédition un tiki, une idole d’une tribu sauvage disparue, les Tupapaous. Selon la croyance, quand on touche un tiki, même par mégarde, on contracte la lèpre. En sera-t-il ainsi de Lémann qui pavoise pour impressionner les autochtones ? On se croirait dans Avant le chaos de Grandbois.

Le bonheur
Un petit employé de filature rêve de grosses bagnoles rutilantes, inaccessibles pour lui, sa famille de dix enfants mangeant tout son salaire et plus encore. Il en rêve et en rêve tellement qu’il finit par prendre ses rêves pour des réalités. Il est devenu fou, un mégalomane milliardaire heureux. On le traite à Saint-Jean-de-Dieu. Il recouvre la raison. Il revient à l’usine. Il retrouve sa vie triste. Il a perdu le bonheur.

Sept jours
Les gens de Saint-Julien, un paisible village, « vivent une existence limpide, bonasse et parfois souriante ». Arrive un étranger, en fait un jeune homme mystérieux qui a décidé de passer ses vacances dans ce lieu paisible. Cela, personne ne le sait. Tout le monde imagine le pire et le petit village, l'espace d'une semaine, est bouleversé par cet étranger.

Ringuet sur Laurentiana