19 avril 2007

L'Héritage

Ringuet, L’Héritage, Montréal, Variétés, 1946, 181 pages.

Comme on connaît mal Ringuet (le nom de sa mère) si on n’a lu que Trente arpents ! Ringuet est si peu, par l’esprit, un écrivain régionaliste ! Il suffit de lire ce recueil de nouvelles pour s’en convaincre. Cette œuvre est la première publiée après le succès de Trente arpents. Huit ans se sont écoulés. Ces nouvelles (Ringuet emploie le mot « contes » comme le faisait Maupassant.) étaient d’abord parues en revue. L’auteur essaie différents styles et taquine différents sujets d’inspiration. L’écriture est très maîtrisée. ****

L’héritage
Albert Langelier, un enfant illégitime, n’a pas connu sa mère et a été placé en orphelinat par son père. À la mort de ce dernier, il a hérité de sa terre dans un rang à Grands-Pins. Il quitte la ville et, sans aucune expérience, décide de reprendre la culture du tabac que pratiquait ce père inconnu. Une fille du voisinage, une laissée-pour-compte, s’occupe de l’ordinaire de la maison. Il s’en amourache. Il achète quelques instruments aratoires et entreprend la culture. Tout va bien jusqu’à ce que survienne une terrible sécheresse. La récolte est en perdition. Les voisins l’accusent d’attirer la guigne sur leur paroisse. Il décide de tout abandonner, de retourner en ville, emmenant avec lui la servante.

Nocturne
C’est la guerre. Un bateau transportant des munitions est coulé par un sous-marin. Les chaloupes sont jetées à la mer. Le narrateur, lui, doit regagner la rive à la nage. Il y réussit au prix d’une lutte de tous les instants contre la mort. (Comme Guillaumet dans Pilote de guerre de Saint-Ex.)

L’immortel
« S’endormir n’est pas la joie, car l’esprit répugne à l’anéantissement. Mais c’est au moins la plongée dans l’inconscience. Ce qui est horrible, C’est le réveil; le retour à la vie consciente; à la conscience de la vie. » Le récit est écrit sous la forme d’un journal, un peu comme « Le Horla » de Maupassant. Cet homme croit qu’il est possible d’en arriver à ne plus dormir… pour ne plus jamais se réveiller. Suivant cette logique, il finira par se suicider.

L’amant de Vénus
Des vieux copains de fac, aujourd’hui dans la cinquantaine, organisent des retrouvailles. Ils parlent du groupe marginal qu’ils formaient à l’époque, mais surtout de l’un d’eux qui vouait un véritable culte à la Vénus de Vélasquez.

La sentinelle
Le narrateur voyage en bateau en Amérique centrale. Comme il est coincé pour quelques jours à Colon (Panama), comme la température est oppressante, il engage un taxi qui le conduit à l’extérieur de la ville. En pleine jungle, le chauffeur fait halte et lui fait rencontrer un vieux Français qui continue de monter la garde devant un début de canal creusé par l’équipe de Ferdinand de Lesseps quarante ans plus tôt.

L’étranger
L’étranger, c’est Robert Lanthier. Fasciné par les voyages et la civilisation orientale, profitant de l’héritage de son père défunt, il s’est embarqué pour « Copenhague, mais en passant par la Chine ». Et il n’est jamais revenu et n’a plus donné de nouvelles jusqu’au jour où il revient faire un pèlerinage au Québec. Il raconte au narrateur comment il est devenu musulman.

Le sacrilège
Encore un narrateur voyageur. Cette fois-ci, il s’appelle Bernier et il se retrouve par hasard dans l’île de Vavaou, quelque part en Polynésie française. Il rencontre un Européen, qui y vit avec une princesse maori. Il se nomme Lémann. Il a rapporté d’une expédition un tiki, une idole d’une tribu sauvage disparue, les Tupapaous. Selon la croyance, quand on touche un tiki, même par mégarde, on contracte la lèpre. En sera-t-il ainsi de Lémann qui pavoise pour impressionner les autochtones ? On se croirait dans Avant le chaos de Grandbois.

Le bonheur
Un petit employé de filature rêve de grosses bagnoles rutilantes, inaccessibles pour lui, sa famille de dix enfants mangeant tout son salaire et plus encore. Il en rêve et en rêve tellement qu’il finit par prendre ses rêves pour des réalités. Il est devenu fou, un mégalomane milliardaire heureux. On le traite à Saint-Jean-de-Dieu. Il recouvre la raison. Il revient à l’usine. Il retrouve sa vie triste. Il a perdu le bonheur.

Sept jours
Les gens de Saint-Julien, un paisible village, « vivent une existence limpide, bonasse et parfois souriante ». Arrive un étranger, en fait un jeune homme mystérieux qui a décidé de passer ses vacances dans ce lieu paisible. Cela, personne ne le sait. Tout le monde imagine le pire et le petit village, l'espace d'une semaine, est bouleversé par cet étranger.

Ringuet sur Laurentiana

1 commentaire:

Francis Favreau a dit...

La lecture de l'Héritage est stimulante. On y chercherait en vain les clichés entretenus sur notre littérature provinciale et régionaliste... Chacune des nouvelles est une variation sur le thème de la perte d'identité liée habituellement au voyage, au changement de lieux. La plus surprenante de toutes, pour un lecteur de 2013, est celle intitulée «L'étranger». On y découvre un Québécois devenu Iranien et musulman, qui méprise les Occidentaux et élève son fils dans une haine bien entretenue contre eux. Tout cela aurait pu être écrit cette année... Le dégoût de soi, l'ennui de sa vie, la haine de l'Occident qui change tout et pervertit le temps, voilà vraiment des thèmes inusités qui font réfléchir et rêver le lecteur.