1 avril 2007

La Campagne canadienne

Adélard Dugré, La Campagne canadienne, Montréal, Imprimerie du Messager, 1927, 230 pages. (Voir les Illustrations d’Ozias Leduc)

« L'édition originale est de février 1925 (235 p.), rééditée, avec additions, en avril 1925 (251 p.). L'éd. de 1929 reprend celle de 1925 sans les illustrations. » (François Coté) Une BD a été créée à partir de ce roman.

Pointe-du-Lac, vers 1920. Après ses études au Séminaire de Trois-Rivières, François Barré (Frank Barry), fils de cultivateur et dernier né d’une grosse famille canadienne-française, s’est exilé aux États-Unis, à Duluth, à l’extrémité du lac Supérieur. L’encombrement des professions libérales en serait la principale cause. Il a épousé Fanny Brown (Stéphanie Lebrun), la fille d’un riche Canadien américanisé et a travaillé dans une clinique privée en tant que chirurgien pendant les vingt dernières années, passant outre l’obligation de faire reconnaître ses diplômes. Or, le Dr Bloomfield, son protecteur et le propriétaire de la clinique, meurt subitement, ce qui le laisse dans une position difficile bien que, financièrement parlant, la famille soit relativement à l'aise.

Il a deux grands enfants : son fils Harold de 18 ans est un vrai Américain et sa fille Gladys, une Canadienne dans l’âme (religieuse, francophile et tout). Après dix-neuf ans d’absence, il convainc sa famille de venir avec lui passer quelques semaines chez ses vieux parents à Pointe-du-Lac, près de Trois-Rivières. François découvre que le pays a prospéré, à commencer par sa famille : son frère Philippe a repris la terre paternelle, l'a modernisée. Ses vieux parents, Baptiste et Marie, habitent avec lui. En tout, la famille compte quatre adultes et une dizaine d'enfants.

Pendant son séjour, François réalise comment son pays et sa famille lui ont manqué. Il développe aussi une certaine culpabilité, lui qui a abandonné cette famille qui l’a fait instruire aux prix d’énormes sacrifices. Quand l’hôpital de Trois-Rivières lui offre un poste, il voit l’occasion de se racheter. Il est emballé, déjà prêt à signer son contrat, mais sa femme et Harold s’y opposent farouchement. Ils ne veulent rien savoir du Canada. Sa femme est matérialiste et mondaine et son fils ne vit que pour le base-ball. Quand il essaie de leur imposer sa décision, sa femme, toute catholique qu’elle soit, lui propose la séparation. Plus encore, elle et Harold plient bagage. En bon catholique, il n’ose pas se séparer, même s’il admet que son mariage est un échec. Il assume cet échec, retourne aux États, décidé à se lier davantage aux Franco-Américains qui essaient de perpétuer leur nationalité. « Il consacrerait le reste de sa vie à l’expiation courageuse de la grande erreur de sa jeunesse. »

Dugré aborde deux thèmes : les mariages mixtes et l’exil aux États-Unis.

Le thème du mariage mixte a été introduit par Lionel Groulx dans L’Appel de la race (1922). Deux de ses disciples vont reprendre le thème : Dugré dans La Campagne canadienne (1925) et Harry Bernard en adoptant le point de vue anglophone dans La Ferme des pins (1931). Pour Dugré, il faut éviter les mariages mixtes, cela va de soi. La raison : les Anglais « ne font jamais de concessions » et un tel mariage ne peut que mener à l’assimilation du Canadien français. Tôt ou tard, le fossé des civilisations finit par éloigner les époux : « Deux civilisations s’étaient offertes à lui : l’une simple, patriarcale, essentiellement catholique et conservatrice ; l’autre, éblouissante et tapageuse, protestante et matérialiste. » Pour terminer, voici la description imagée du grand-père : « Chaque fois qu’il y a un attelage dépareillé, c’est le plus malcommode qui l’emporte sur le plus tranquille, et la charrue va tout de travers. »

Concernant l’exil aux États-Unis, la thèse de Dugré va plus loin que l’habituelle condamnation de l’exilé. Il souligne à peine le manque de patriotisme de Frank Barry, il essaie de comprendre et même d’excuser son faux bond. La trahison de François Barré, elle est d’abord face à ses vieux parents et à ses frères et sœurs, eux qu’il n'a pas revus depuis vingt ans, eux qui s’étaient serré la ceinture pour que lui, le « petit dernier », puisse se faire instruire et les payer d’honneur en retour.
Il note que les pauvres conditions économiques du début du siècle pouvaient expliquer le flot migratoire, mais dans les années 1920, c’est l’attrait de la facilité et d’une certaine aisance qui pousse encore certains compatriotes à émigrer. L’auteur admet que les appels au patriotisme ne suffisent pas, qu’il faut créer des conditions économiques, voire encourager le progrès sous toutes ses formes (pas juste en agriculture), ce qui le rapproche d’Honoré Beaugrand et l’éloigne de certains terroiristes frileux.

Extrait
« Or, après vingt ans d'absence, il retrouvait sa province de Québec plus française qu'il ne l'avait laissée, plus prospère, plus instruite, s'étendant de tout côté, vers l'est, vers le sud, vers l'ouest, vers le nord, perfectionnant son agriculture, développant son commerce et son industrie, groupant ses capitaux. Elle avançait du pas rapide et de l'allure joyeuse de ceux qui conquièrent, non de l'air abattu de ceux qui capitulent.
Et ce progrès universel, ce sont les hommes de sa race qui en étaient les principaux auteurs. François le constatait: plus les Canadiens français étaient maîtres de leurs destinées et de leur gouvernement, plus leur ascension s'accentuait. La conquête du sol, l'amélioration de la culture, l'établissement du crédit populaire, le relèvement de l'instruction publique, ces problèmes difficiles et de portée lointaine, les gouvernants d'aujourd'hui, en collaboration intime avec le clergé, y trouvaient une solution relativement facile. L'union de toutes les forces dont disposent les Canadiens, endurance physique, respect de la morale, sentiment patriotique, foi religieuse, tous ces impondérables d'une valeur irrésistible, contribuaient à faire d'eux un peuple de bel avenir. […] Aujourd'hui, le gouvernement de Québec s'occupait enfin de gouverner et tout prenait une tournure nouvelle. Par les efforts concertés du pouvoir civil, du clergé, des communautés religieuses, des particuliers, toute une floraison d'œuvres s'épanouissait pour le bien du pays, enseignement supérieur, écoles d'agriculture, écoles techniques, coopératives, caisses populaires, innombrables institutions de charité, tout ce qui pouvait seconder le travail d'un peuple industrieux. »


Bref, Dugré développe la thèse traditionnelle des terroiristes, mais avec beaucoup plus de nuances que la plupart de ses confrères. Oui, c’est un roman à thèse, oui certains personnages exposent assez lourdement les idées de l’auteur mais, malgré tout, ce roman, selon moi, se place juste en dessous des cinq ou six que l’institution littéraire a reconnus comme nos classiques. Dugré, entre autres, a le mérite de nous présenter une « vraie » famille canadienne-française (450 personnes assistent à la fête donnée pour saluer le retour de l’enfant prodigue), ce que la plupart des romanciers du terroir ne font pas, mais aussi de nous amener dans les champs à l’occasion. Et le roman est magnifiquement illustré par Ozias Leduc. ****


Voir l'article d'Alain Saintonge
Voir les illustrations de Leduc

1 commentaire:

Anonyme a dit...

Très bon ouvrage montrant les préoccupations de nos concitoyens dont plusieurs ont décidé de s'expatrier pour trouver du travail dans leurs domaines ou même pour aider d'autres populations en développement. J'ai beaucoup aimé ce livre du Père Adélard Dugré qui parle d'ancêtres de ma famille.