30 juillet 2008

Maria Chapdelaine : éditions illustrées


Selon les chiffres de 1980, 1,500,000 exemplaires français de Maria Chapdelaine auraient été vendus ! Le roman, toutes langues confondues, aurait  eu droit à 250 éditions différentes et aurait été traduit dans au moins 25 langues. Et on ne tient pas compte de sa publication, en feuilleton, dans divers journaux.

Le roman doit certainement une partie de sa gloire aux illustrateurs qui l'ont mis en valeur. Les plus célèbres sont Marc-Aurèle Suzor-Côté (édition LeFebvre, 1916), Thoreau MacDonald (The Macmillan company, 1921), Gérard Cochet (la Renaissance du livre, 1922), Jean Lebédeff (éditions Fayard, 1928) et Clarence Gagnon (éditions Mornay, 1933).  

Voici les plus illustres de ces éditions illustrées :

Maria Chapdelaine illustré par Gérard Cochet
Maria Chapdelaine illustré par Alexandre Alexeieff
Maria Chapdelaine illustré par Eugène Corneau
Maria Chapdelaine illustré par Paul Dérambure
Maria Chapdelaine illustré par Jean Droit
Maria Chapdelaine illustré par Timar

27 juillet 2008

Le Roman d'un roman

Damase Potvin, Le Roman d’un roman, Québec, Éditions du Quartier latin, 1950, 191 pages. (8 photos pleine page)

Tout comme Louvigny de Montigny, Damase Potvin a joué un rôle important dans la reconnaissance de Maria Chapdelaine au Québec. En 1918, il a prononcé une conférence à l’Hôtel-de-ville de Québec, conférence qui a eu beaucoup d’impact sur les gens de Péribonka. En effet, suite à une enquête purement épistolaire, il a osé identifier les personnes qui auraient servi de modèle à Hémon pour créer ses personnages. Dans au moins deux cas, cette identification a bouleversé l’existence des personnes identifiées. Ce fut le cas d’Éva Bouchard, une jeune fille instruite par les Ursulines, qui devint contre son gré la « Maria Chapdelaine » de Péribonka. Il faudra quelques années avant qu’elle assume ce rôle. On pourrait en dire autant de Samuel et Laura Bédard, ceux qui accueillirent Hémon sur leur terre, lors de son séjour à Péribonka, et qui auraient servi de modèle pour créer Samuel et Laura Chapdelaine. Coïncidence étonnante, en 1947, Damase Potvin devint le beau-frère de Samuel Bédard.

Dans Le Roman d’un roman, Potvin veut justifier aux yeux de la postérité le rôle qu’il a joué dans l’aventure Hémon. Par exemple, il admet que le fait d’avoir identifié les « modèles » de Hémon ne fut pas très heureux.

On trouve un peu de tout dans son essai. Et pourtant, aujourd’hui, ce livre a peu à nous apprendre. Potvin raconte la vie de Hémon (le peu qu’il en sait, même s’il a eu des contacts épistoliers avec la sœur et la fille de Hémon), sa jeunesse, son aventure londonienne, sa venue au Québec, son périple au Lac-Saint-Jean, son décès accidentel à Chapleau dans le nord de l’Ontario. Sur ce dernier point, il attribue la mort de l’auteur, happé par un train, à la surdité, thèse souvent reprise mais réfutée aujourd’hui. En appendice, il présente trois textes, inédits à l’époque, dont la célèbre nouvelle, « Jérome », celle qui a lancé la carrière de l’auteur.

Il est aussi à l’origine de la stèle érigée à Péribonca en 1919, donc avant que le roman connaisse un succès international, ce qui est digne de mention. Les Péribonkois ne virent pas d’un bon œil ce monument en l'honneur d’un auteur qui, selon eux, les avait humiliés et ils le manifestèrent, comme en témoigne cet extrait.

Extrait
Le 21 octobre 1919, un groupe de quinze personnes partait de Québec en route pour Péribonka. Dans ce groupe, on remarquait feu l'hon. J.-Ed. Perrault, ministre de la Colonisation, M. Henri Ponsot, consul général de France, à Montréal, l'hon. Cyr.-F. Delâge, surintendant de l'Instruction Publique. Les autres étaient des membres de la Société des Arts, Sciences et Lettres de Québec. Cette excursion avait pour objet d'aller inaugurer, dans le village de Péribonka, le petit monument que cette Société de Québec avait entrepris d'édifier à la mémoire de l'auteur de "Maria Chapdelaine". Cette stèle avait coûté $800.00. Nous arrivâmes à Péribonka au nombre de soixante personnes recueillies en cours de route et spécialement à Roberval. Il y a eu là une fort jolie fête: discours par L’hon. M. Perrault, par M. Ponsot, par l'hon. Cyr.-F. Delâge, par M. J.-Emlie Moreau, alors député du Lac Saint-Jean, par M. l'abbé J.-Bergeron, missionnaire de colonisation, par M. G.-E. Marquis etc., etc. Nous logeâmes, en cette circonstance, chez M. Samuel Bédard, qui tenait alors, depuis quelques années, une maison de pension attenante au magasin général de son beau-père. C'était le début de la "réparation".
Peu après que se passa-t-il à Péribonka?
Le monument Hémon était à deux pas de la porte de la maison de pension de Samuel Bédard. Un matin, huit jours après la fête de l'inauguration, on trouva la colonne de la stèle en bas de la coulée de la rivière. On l'avait précipitée là malicieusement. Elle passa deux ou trois jours au fond de la coulée. J'en fus informé par le message d'un voyageur de commerce de mes amis, et je télégraphiai à ce sujet à M. J.-E. Moreau, qui demeurait à Péribonka. Il fit replacer la colonne sur son socle. Trois jours après, nouvelle dégringolade au fond de la coulée. On la releva encore. Huit jours après, un matin encore, M. Moreau, passant par là, trouva la stèle totalement badigeonnée de boue et d'excrément. Il paya deux gamins $1.00 pour laver la pierre de ses souillures. Puis, ce furent dans la suite maintes autres petites avanies et insultes commises, comme celles que je viens de relater.
Il y a eu encore de notre part d'autres petites manifestations de "réparation" à l'égard de la mémoire de Louis Hémon.
Louis Hémon méritait d'être connu au Canada. Aussi, nous sommes-nous mis en communication avec Mlle Marie Hémon, sœur de notre auteur, à Quimper, pour avoir des moyens de le mieux faire connaître. J'ai pu obtenir, moi-même, pendant les quelques années que j'ai été en correspondance avec elle, une foule de détails sur son enfance, sa jeunesse, son œuvre, ses voyages. J'ai publié tout cela dans le "Terroir" de même que sept ou huit articles inédits de son frère qu'elle m'avait envoyés et qui ont été connus bien avant ceux que Grasset a publiés. (p. 136-138)

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine - la suite
Le Roman d’un roman
La Revanche de Maria Chapdelaine
Le Bouclier canadien-français
Écrits sur le Québec
Lettres à sa famille
Alma-Rose

Damase Potvin sur Laurentiana
Contes et croquis
L’Appel de la terre
La Baie
La Rivière-à-Mars
La Robe noire
Le Français
Le Roman d’un roman
Restons chez nous
Sur la Grand’route


24 juillet 2008

La Revanche de Maria Chapdelaine

Louvigny de Montigny, La Revanche de Maria Chapdelaine, Montréal, éditions de L’Action canadienne-française, 1937, 211 pages.

Personne n’en a fait autant pour le roman de Louis Hémon. Rappelons que De Montigny est à l’origine de la première publication en livre aux éditions Lefebvre en 1916. Ayant lu le roman lors d’un passage à Paris et ayant obtenu la permission du père de Hémon, il fit des pieds et des mains pour lui trouver un éditeur québécois.

Cette célèbre étude de Louvigny de Montigny, co-fondateur de l’École littéraire de Montréal, se veut une « initiation à un chef-d’œuvre inspiré du pays de Québec ». Après avoir retracé l’itinéraire de Hémon au Canada, Montigny répond à toutes les critiques que le roman a soulevées, au Québec, depuis sa parution. Il est difficile de réaliser, avec nos yeux du XXIe siècle, que ce roman ait pu susciter autant de controverses, à tel point qu’on doive encore le défendre en 1937, malgré un succès commercial sans précédent. C’est ce que fait l’auteur dans La Revanche de Maria Chapdelaine. Qu’avait-on à tant reprocher à ce roman, très conventionnel tout compte fait ? Au départ, plusieurs intellectuels n’acceptèrent pas facilement qu’un petit Français à peine débarqué leur donne une telle leçon d’écriture. Le roman de Hémon éclipsait tout ce qui avait été publié au Canada. Qu’avions-nous avant Maria Chapdelaine? Disons-le, quelques écrivains honnêtes, mais rien qui ne se démarquât, sauf Nelligan, interné. Et si on s’en tient au terroir, pouvait-on sérieusement, comme certains l’ont fait, lui opposer le piètre Jean Rivard?

Autre question qui alimenta le débat, question débattue par les nationalistes qui avaient tendance à dire que Hémon s’était gouré : peut-on dire que Hémon a vraiment saisi l’« âme canadienne »? « La petite héroïne de Péribonka fournissait une mouture de choix à la xénophobie nationaliste, qui refusait d’admettre qu’un étranger fût capable de peindre un tableau aussi véridique de notre pays et de nos gens. » (p. 192) On aurait voulu que l’auteur donnât une image plus moderne du Canadien français. Comment un colon à la limite du monde habité pourrait-il représenter le Canadien français? Et on craignait que le roman de Hémon pût fausser l’image que l’on se faisait de nous à l’étranger. Pourquoi n’avait-il pas choisi un riche agriculteur bien installé dans la plaine du Saint-Laurent, s’il voulait absolument montrer des paysans canadiens? N’avait-il pas essayé de nous humilier en présentant la langue canadienne-française comme un patois? Comment se fait-il que le curé et le médecin parlent comme des charretiers? Et tous de déclarer que Hémon n’avait pas bien saisi le type canadien-français : « C’est à cause de ce fatalisme que Louis Hémon a injustement prêté à nos défricheurs, à cause de la teinte sombre qu’il a donné à son récit de son existence, à cause de la gaité qu’il leur a enlevée, que la jeunesse nationalisante a crié haro sur Maria Chapdelaine » (p. 103) Bref, certains en vinrent à dire que Hémon avait écrit son roman en vue de décourager l’émigration au Québec. Bien entendu, Louvigny de Montigny démolit une à une ces réserves et je ne reprendrai pas ses arguments, tant toutes ces critiques nous apparaissent futiles.

Louvigny de Montigny soulève d’autres questions, moins sous le mode polémique. Contrairement à Gouin et Potvin, qui en avaient répandu la thèse, il n’adhère pas à l’idée que les personnages de Hémon ne sont que des répliques de personnages réels; il ne croit pas non plus qu’un film puisse rendre vraiment justice au roman bien qu’il admette que le film de Julien Duvivier (Madeleine Renaud – Jean Gabin, 1934) est acceptable, malgré quelques grossières erreurs (la scène des bleuets dans un champ de marguerites!).

Enfin, de Montigny essaie d’expliquer ce qui fait la « supériorité » de ce roman : d’abord, il croit que c’est l’œuvre d’un auteur qui avait du métier, un auteur qui ne se pliait pas aux canons de telle ou telle chapelle littéraire et, surtout, un auteur qui est allé sur le terrain, qui s’est mêlé aux gens, qui s'est fondu au paysage.

Le livre est intéressant parce qu’il nous permet de saisir un peu ce que des littéraires ont appelé le « mythe Maria Chapdelaine ». On voit bien aussi, même si le ton est polémique, que le roman a réussi à s’imposer au Québec à cause de son succès phénoménal à l’étranger. C’est cela, la revanche de « Maria Chapdelaine ».

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine - la suite
Le Roman d’un roman
La Revanche de Maria Chapdelaine
Le Bouclier canadien-français
Écrits sur le Québec
Lettres à sa famille
Alma-Rose

20 juillet 2008

Le Bouclier canadien-français

DALBIS, L.-J., Le Bouclier canadien-français, Montréal, Déom, 1925, 246 p. 

(Le livre, très bien relié, contient une cinquantaine d’illustrations, soit des photos (le plus souvent de Dalbis) et des dessins (Jean Gay, Adrien Hébert, J. Maillard)

L’essai du professeur Louis-Janvier Dalbis est tout sauf un essai scientifique. C’est une défense passionnée du fait français en Amérique et du roman Maria Chapdelaine. L’auteur s’adresse le plus souvent au lectorat européen, mais aussi au lecteur québécois quand il s’agit de répliquer aux dénigreurs de Maria Chapdelaine. On est en 1925, donc 4 ans seulement après le lancement de l’édition Grasset, et déjà le roman nage dans la controverse. On comprend que Dalbis a eu accès au journal et aux lettres de l’auteur, qu’il est allé à Péribonka interviewer les Bédard et qu’il s’est servi des quelques brèves études déjà parues, donc celle de Léon-Mercier Gouin.

Son essai compte deux parties. Dans la première, « Le bouclier canadien-français », il retrace les étapes de la survivance française en Amérique. Je ne m’y attarderai pas, cette partie n’ayant rien à apprendre au lecteur québécois. Dans la seconde, « En lisant Maria Chapdelaine », Dalbis essaie de démontrer que ce roman, « mieux que les ouvrages d’histoire, mieux que les ouvrages d’érudition [va] révéler au monde la longue résistance pathétiquement héroïque des Français au Canada ». (p. 71)

Il commence par retracer la vie de Louis Hémon, en insistant sur son passage au Québec. On note quelques erreurs de fait : pour lui, Hémon aurait fait deux voyages au Lac-Saint-Jean, il aurait fréquenté assidument Éva Bouchard, il aurait été frappé par un train venant en sens inverse… Ensuite, il nous donne en quelques chapitres une analyse assez juste du roman. Entre autres, il essaie de démontrer que Maria n’est pas un roman platement réaliste, que les symboles y occupent une place importante : « Cette fille, déshéritée entre toutes, est le vivant symbole de la fidélité à l'âme canadienne-française, fidélité au culte, fidélité à la langue, fidélité au pays vierge lentement défriché, "où une race ancienne retrouvé son adolescence". » (p. 134) Il consacre tout un chapitre au lien que Maria entretient avec le paysage, selon moi, le point fort de l’essai. Moins convaincants sont les chapitres où il cherche absolument une symbolique des noms (passent encore pour Paradis et Surprenant, mais Chapdelaine, Gagnon!), où il essaie de nous convaincre que le roman respecte les unités classiques, que toute l’action converge vers l’idée du devoir de survivance.



Ensuite, l’auteur reprend une à une les critiques qui ont été adressées au roman : on le sait, on a reproché à Hémon d’avoir faussé l’image du Canadien français en choisissant des colons plutôt que des agriculteurs établis dans la vallée du Saint-Laurent; on lui a reproché d’avoir donné une image trop négative du curé, du médecin et du climat. Darbis démolit une à une ces critiques. Les trois derniers chapitres sont plus hétéroclites : dans celui intitulé « Le roman et la publicité », l’auteur essaie d’imaginer comment le cinéma américain dénaturerait ce roman s’il s’en emparait. Et il conclut (on est en 1925!) : «Désormais, rien ne peut plus empêcher que dans l'avenir on lise encore la description du pays de Québec, telle qu'elle fut fixée sur la toile en l'an de grâce 1913 par un Français de France. "Maria Chapdelaine" reste une chose unique et rien ne pourrait modifier une œuvre dont les chances de survie résident dans la langue, le paysage et la psychologie. Parce que l'objet a plus de netteté que l'image et que l'image reste toujours moins nuancée que le mot, le cinéma, quelque scénario qu'il adopte, profanera cette œuvre. Il y a dans a récit tant de finesse et tant de subtilités que, seule, la souplesse de la langue est capable de les envelopper. Si les tentatives laites pour porter l’œuvre à la scène n'ont pas complètement réussi, c'est que ce récit renferme trop de choses intraduisibles. C’est qu'à vouloir le découper en plusieurs actes cependant bien définis, on en supprime les ombres, les reflets et le charme; pour le schématiser on le dépoétise. Les phrases, si ployées soient-elles à l’expression des sentiments, ont besoin de la musique, et la musique seule pourrait traduire les silences de Maria qu'un mot ou même un geste risqueraient de gâter. » (p. 204-205)

Enfin, il fait un parallèle avec Colette Baudruche, un roman de Maurice Barrès auquel on a souvent comparé Maria. Et il conclut en soulignant que Maria a beaucoup contribué à la connaissance du Canada français en France. « Chacun sait désormais qu'il y a là-bas sur la terre d'Amérique des hommes de sa race, dont il parle la langue, et à côté des aventuriers avides de dollars, des hommes de la terre avides d'idéal » (p. 234)

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Le Bouclier canadien-français

17 juillet 2008

Écrits sur le Québec - Hémon

Louis Hémon, Écrits sur le Québec, Montréal, Boréal, 1993, 174 p. (Ces écrits datent de 1911-1912-1913) (Présentation de Ghislaine Letendre et Chantal Bouchard)

Dans Écrits sur le Québec, Chantal Bouchard et Ghislaine Letendre ont réuni l’ensemble des écrits de Louis Hémon sur le Québec, la plupart ayant été publiés sous d’autres titres. Le recueil comprend le récit de son voyage de Liverpool à Montréal, des articles envoyés aux journaux québécois et européens et les lettres adressées à sa famille depuis le Québec (Ce livre recoupe Lettres à sa famille).

Louis Hémon s’embarque sur le Virginian le 12 octobre 1911. Il raconte sa traversée, sa découverte de Québec, puis son arrivée à Montréal le 23 octobre 1911. Bref, ses premiers jours en Amérique. Ce récit de voyage fut proposé à Grasset le 6 février 1912. Il ne fut publié qu'en 1985 sous le titre d’Itinéraire de Liverpool à Québec (Quimper, Calligrammes, 91 pages). Ce qui étonne quand on lit ce récit de voyage, c’est de constater que Hémon, dès qu’il met le pied à Québec, saisit la position difficile du Canada français, sa fragilité, sa lutte de survivance. On pourrait même dire que la finale de Maria Chapdelaine, ce qu’on nomme dans les anthologies « Les voix du Québec », s’y trouve déjà largement. On dirait que le pays lui inspire ce ton épique qu’on ne lisait pas dans ses romans londoniens, même dans Battling Malone, pugiliste où affleure le thème nationaliste.

Extrait 1« Et peu à peu l'on oublie les maisons et les routes, et c'est à la race que l'on songe : à la race qui est venue se greffer ici, si loin de chez elle, il y a si longtemps, et qui a si peu changé ! Venue des campagnes françaises, campée ici la première, dans ce pays qu'elle a ouvert aux autres races, elle a dû subir d'abord les influences profondes de l'éloignement, des conditions de vie radicalement différentes de celles qu'elle avait connues jusque-là ; petite nation nouvelle qu'il fallait échafauder lentement dans un coin du grand continent vide. Et à peine cette nation reposait-elle sur des bases solides que c'était déjà l'arrivée des foules étrangères, l'invasion des cohortes qui se bousculaient pour passer par la brèche toute faite. En droit : la suzeraineté britannique ; en fait l'afflux toujours croissant des immigrants de toutes nations, qui finissaient par constituer une majorité définitive — voilà ce que le Canada français a subi. Comment l'a-t-il subi ? Comment a-t-il résisté à l'empreinte ? »
[…] « Et au milieu de la large campagne austère, où la culture s'espace et disparaît souvent, les vieux noms de France se succèdent toujours.
Pointe du Lac, l'Épiphanie, Cabane Ronde, Terrebonne...
... Terrebonne ! Ils ont trouvé que la glèbe du septentrion répondait suffisamment à leur labeur, ces paysans opiniâtres, et ils sont restés là depuis deux cents ans. C'est à peine s'ils ont modifié, pour se défendre contre le froid homicide, le costume traditionnel du pays d'où ils venaient ; tout le reste, langue, croyances, coutumes, ils l'ont gardé intact, sans arrogance, presque sans y songer, sur ce continent nouveau, au milieu de populations étrangères ; comme si un sentiment inné, naïf, et que d'aucuns jugeront incompréhensible, leur avait enseigné qu'altérer en quoi que ce fût ce qu'ils avaient emporté avec eux de France, et emprunter quoi que ce fût à une autre race, c'eût été déchoir un peu . »

Au début de son séjour québécois, entre le 18 octobre et le 28 novembre 1911, Hémon va faire paraître des articles. Le journal La Presse en publie quatre, tous portant sur le thème de prédilection de l’auteur, soit le sport : « Le sport de la marche 1 », « Le sport de la marche 2 », « Le sport et la race » et « Le sport et l’argent ». Pour aiguillonner les Canadiens français, il va jusqu’à lier la pratique du sport à la « question nationale » : « Mais il est suffisant de se rendre compte que lorsque les Anglais verront les Canadiens français leur tenir tête et les battre dans la plupart des sports et jeux auxquels ils se livrent eux-mêmes, ils n’en ressentiront que plus de respect pour eux. » Une seconde série d’articles, publiés entre le 5 janvier 1912 et le 26 août 1913, est adressée la revue française, L’Auto. En voici les titres : « Routes et véhicules », « Les raquetteurs », « Une course dans la neige », « Les hommes du bois », « Le fusil à cartouche » et « Driving ». Encore une fois l’activité physique est à l’honneur : les sports et la vie en forêt les ont inspirés. Le ton est parfois amusé et souvent admiratif. Hémon s’est sans doute souvenu des « Hommes du bois », écrit à La Tuque, pour composer le passage où il aborde la vie des chantiers dans Maria.

Dans la troisième partie, Bouchard et Letendre ont rassemblé les lettres adressées à sa famille. Elles nous permettent de suivre ce vagabond dans ses nombreux déplacements. Malgré sa vie difficile, on ne lit jamais une plainte ou une critique ou une requête qui pourraient laisser croire à ses parents qu’il est en difficulté. Le ton est badin : tantôt il s’amuse du vocabulaire des Canadiens, tantôt il rit de lui-même… On saisit la position difficile de Hémon, désireux de vivre sa vie comme il l’entend sans rompre les liens avec sa famille bourgeoise.


Extrait 2 : sa dernière lettre
Montréal
24 juin
Ma chère maman,
Je pars ce soir pour l'Ouest. Mon adresse sera : « Poste Restante » Fort William (Ontario) pour les lettres partant de Paris pas plus tard que le 15 juillet. Ensuite : « Poste Restante » Winnipeg (Man.) pour les lettres partant de Paris pas plus tard que le 1er août. Après cela je vous aviserai. Marquer toutes ces lettres dans le coin : « To await arrival »
Amitiés à tous L. HÉMON
P.-S. J'ai envoyé à votre adresse (mais à mon nom) trois paquets de papiers, comme papiers d'affaires recommandés. Mettez-les dans la malle, avec mes autres papiers, s.v.p. L.H.

12 juillet 2008

Lettres à sa famille - Hémon

Louis Hémon, Lettres à sa famille, Montréal, Boréal express, 1980, 268 pages. (Introduction et notes de Nicole Deschamps)

Nicole Deschamps a raison d’écrire en introduction : « Rien, sans doute, n’amuserait plus Louis Hémon que de savoir sa correspondance avec sa famille livrée à la publication, classée, annotée, accompagnée d’une introduction et d’un index, immortalisée jusque dans ses fautes d’orthographe. » On aurait pu penser que ces lettres nous livreraient une partie de l’énigme Louis Hémon. Rien de tel, à moins de lire entre les lignes et d’avancer des explications hasardeuses.

Le recueil compte 177 lettres, la plupart adressées à sa mère. La correspondance débute en 1899, quand Hémon étudie à Londres, et se termine le 24 juin 1913, alors qu’il s’apprête à partir pour l’Ouest canadien. Hémon se livre très peu dans ces lettres, s’en tenant au quotidien le plus plat : ses besoins d’argent, ses changements d’adresse, la pluie et le beau temps à Londres, puis au Québec. Rien sur son travail, sur ses amitiés et ses amours, rien sur son travail d’écrivain, sur ses espoirs… Par contre, ces lettres sont pleines d’humour : sa mère le tient au courant des menus événements de la grande tribu Hémon, du mariage de tel cousin, du diplôme de telle autre cousine, de leurs vacances en Bretagne ou ailleurs… et Hémon répond sans cesse par la dérision, qui semble avoir été son arme favorite face aux ambitions de sa famille à son endroit. Nulles méchancetés toutefois, simplement de gentils sarcasmes.

Louis Hémon fut un être d’une extrême réserve : « Vous auriez moins de chagrin si je vous faisais des confidences, auxquelles vous avez vraiment droit; mais il m’est presque physiquement impossible de faire des confidences. C’est une sorte d’infirmité. » Dans cette même lettre, on découvre quand même un être très sûr de lui, sans doute conscient de ses qualités d’écrivains malgré les diverses rebuffades subies jusque là : « Je ne vais pas vous promettre de faire quelque chose de merveilleux, ni de réussir de manière éclatante. Ces choses-là ne sont certaines que dans les livres. Mais j’ai de bonnes chances, et je me crois parfaitement lucide. Alors même si tout le monde me croit maboul et bon à rien, je veux que tu sois d’un autre avis. Dis aux autres : Il sait ce qu’il fait ! et surtout crois-le. Et crois aussi que j’ai infiniment d’affection pour toi et vous tous, à ma manière. »

Deux lettres, écrites à son père, témoigne aussi d’un esprit décidé, alors que sa vie de bohème à Londres laisse croire tout le contraire : la première fut envoyée d’Oxford en 1899. Déjà ce jeune homme de 19 ans s’oppose à son « immense » père avec une ironie mordante : « Tu me souhaites dans ta lettre un tas d’horribles événements, comme changer de caractère, ou de mûrir, ou de me transformer moralement, et autres aventures. J’imagine que ce doit être très pénible quand on a passé 19 ans à s’habituer à un caractère, d’en changer brusquement pour un autre qu’on ne connaît pas, au même moment où on commençait à se faire au premier. » Enfin, il y a cette « terrible lettre », où point une colère mal contenue, écrite le 19 mai 1913, l’avant-dernière que va recevoir la famille. Son père, par curiosité ou par mégarde, avait ouvert une lettre adressée à son fils qui provenait de Londres. C’est ainsi qu’il avait appris qu’il était grand-père et que sa petite-fille de trois ans avait été laissée en Angleterre. Il a sans doute écrit à son fils vagabond une lettre très dure. Nous n’avons que la réponse de Hémon, une réponse cinglante. La voici :

Montréal, 19 Mai 1913.
J'ai bien reçu ta lettre du 3 mai, contenant une lettre à moi adressée, et ouverte. J'ai également pris bonne note de tes explications à ce sujet. Que cette lettre ait été ouverte par erreur, dans un moment de hâte, je peux le croire, encore que mes noms et prénoms, clairement étalés sur l'enveloppe, rendent déjà cette supposition difficile: mais que une fois ouverte, en face d'une lettre qui commençait « Cher Mr. Hémon » et écrite en anglais, on en ait pris connaissance à loisir au lieu de se reporter à l'adresse, etc... je regrette de ne pas trouver en moi la candeur suffisante pour trouver cela vraisemblable. L'ouverture de cette lettre a pu être une erreur, sa lecture n'a été à coup sûr qu'une grossière indélicatesse.
Et, cédant une fois de plus à cette soif d'intervention ineffective et platonique que vous considérez évidemment comme un devoir, vous demandez les plus complètes explications. C'est bon.
II y a une petite fille — de quatre ans — dont je suis assurément le père. Il n'y a eu en l'espèce ni mariage, ni séduction (loin de là). Si la mère mérite de l'estime? Et l'estime de qui? J'imagine que vous et moi ne voyons pas ces choses-là de la même manière. La question ne se pose même pas; autrement j'aurais répondu oui. La question ne se pose pas parce qu'elle mérite à coup sûr de la pitié, car elle est à présent à l'asile d'aliénés de Hanwell, et atteinte de folie probablement incurable. C'est sa sœur, la tante de l'enfant, qui en a pris soin. C'est d'elle que venait la lettre que vous avez ouverte. Il se trouve précisément que sa lettre s'est croisée avec une de moi, dans laquelle je lui envoyais de l'argent; car il va sans dire qu'elle a été payée pour sa peine; pas très régulièrement il est vrai, pour des raisons qui se comprennent toutes seules.
Vous n'avez jamais eu à intervenir là-dedans parce que je considère que cela ne vous regarde en rien. J'ai mon code. Tout comme vous. Je fais ce que je pense devoir faire; et quand il s'agit d'une chose qui regarde moi d'abord, j'entends non seulement faire ce que je veux, mais encore que vous fassiez ce que je veux; c'est-à-dire rien. C'est facile, commencez de suite.
Il y a une phrase malheureuse dans ta lettre. Magnanime, tu veux bien me dire que tu parles ou plutôt que tu écris sans indignation et sans colère. Tu es bien bon. Bien bon de refouler ton indignation en une affaire dont tu ne sais rien. Bien bon de contenir ta colère à la pensée de ces débordements effrénés que sont évidemment la venue lamentable d'un enfant dont personne n'a voulu, l'accouchement, les mois de nourrice, sous une menace de folie. Oui! je me suis bien amusé! Et quand tu t'écries: « Voilà à quoi aboutissait notre longue complaisance! » Je ne peux y comprendre qu'une chose, c'est que tu fais allusion à l'argent que j'ai été en effet un imbécile et un lâche de prendre si longtemps. Si tu te désoles de penser que ces subsides m'ont aidé à payer les dépenses de l'enfant, je n'ai rien à dire. Je te laisse ce regret pour ce qu'il vaut. Car dans tout cela il faut mettre toute hypocrisie de côté; même la morale bourgeoise ne blâme dans ces choses-là que la venue de l'enfant, et non le père pour n'avoir pas vécu dans une invraisemblable chasteté.
Une fois de plus je ne vous demande rien et vous n'avez rien à faire. Je ferai ce que je pourrai faire et ce que je penserai avoir à faire à ma manière, sans contrôle et sans conseil. Et je ne vous conseillerai pas de tenter quoi que ce soit en dehors de moi et malgré moi. N'y revenez plus.
Je m'arrête ici, et j'aime autant garder pour une autre lettre ce que j'ai à dire de mon départ de Montréal, dans trois semaines environ. Comme on se connaît et comme on se comprend mal entre parents et enfant! Je vous fais de la peine à chaque instant, et à chaque instant vous dites ou vous faites quelque chose qui m'éloigne de vous.

Affectueusement tout de même.
L. HÉMON
Maria Chapdelaine sur Laurentiana

9 juillet 2008

Alma-Rose

Clapin Sylva. Alma-Rose, Louiseville, Fides, 1982, 199 pages. (Introduction de Gilles Dorion) (1re édition : publiée dans La Presse en 1925) Le roman est suivi d’une chronologie, d’une bibliographie, de quelques textes produits par Clapin et de trois contes inspirés de Maria Chapdelaine)

Ce roman, qui s’étire sur plus ou moins sept ans, est composé de deux parties. La première fait suite à l’enterrement de Laura Chapdelaine. Dans le printemps naissant, Samuel et Edwidge travaillent d’arrache-pied pour honorer la mémoire de Laura qui aurait tant aimé vivre dans une vieille paroisse. Samuel a décidé de faire la « belle terre planche » qu’elle désirait tant. On parle de plus en plus de la guerre : les jeunes gens, inconscients, y voient l’occasion d’une aventure qui peut remplacer l’hiver dans les chantiers. Esdras et Da’Bé décident de s’engager. L’un ne reviendra pas et l’autre en reviendra, mais fort diminué. Comme elle l’avait promis, Maria épouse Eutrope. C’est l’occasion d’une fête. L’année suivante, elle donne naissance à un garçon, un soir de Noël, alors que sévit la tempête. Alma-Rose, la jeune sœur de Maria, n’a rien de la jeune paysanne traditionnelle. Elle est toute délicatesse et elle chante comme une reine. Voyant ses talents, son père l’envoie étudier à Chicoutimi. Samuel, seul dans sa maison désertée par ses enfants, s’ennuie à mourir. Il est incapable de travailler. Ni Tit-Zèbe ni le médecin ne trouvent la raison de sa maladie. C’est le curé qui finalement trouve le remède. Il appert que c’est son manque d’action qui le tue. Le curé lui conseille d’acheter une nouvelle concession plus au nord, ce qu’il fait. Il y meurt d’un coup de hache qu’il s’assène.

La deuxième partie est écrite sous forme de lettres. François de Cérignan, ancien journaliste et ex-lieutenant de l’armée française écrit à Jacques Labrie, son ami, professeur d’Humanités au lycée Pierre-Corneille, à Rouen, en France. De Cérignan travaille pour une compagnie qui exporte du bois en France depuis le Témiscaminque. Là, il a rencontré Alma-Rose qui y enseigne. Les deux deviennent amis. Il guide les lectures de cette dernière, mais il la perd de vue pendant les vacances d’été. Elle est partie travailler en Ontario et c’est là, dans un petit patelin, que Cérignan la retrouve lors d’un grand feu qui détruit le bois qu’il doit exporter. Il la sauve et ils comprennent l’un et l’autre qu’ils s’aiment. Ils s’installent… au Lac-Saint-Jean où le commerce du bois est des plus florissants.

Sylva Clapin aimait beaucoup le roman de Louis Hémon. Dans la première partie, il en donne une suite acceptable et vraisemblable. Il essaie tant bien que mal de pasticher le style de Hémon. On n’y retrouve pas le savant jeu de focalisation qui faisait le charme du roman de Hémon. Quant au style, il n’a pas la même vivacité et il me semble qu’il introduit trop de québécismes. Quant à moi, le roman aurait dû s’arrêter là. La deuxième partie est étrangère à l’univers de Hémon. Même le personnage d’Alma-Rose, tel que développé par Clapin, n’a plus rien à voir avec l’univers de Hémon.

Je me permets de présenter deux extraits. Le premier, c’est un hommage rendu à Samuel Chapdelaine suite à sa mort accidentelle. Le second, c’est un texte de Clapin, publié le 30 juin 1921 dans La Presse, qui témoigne de l’engouement qu’a suscité Maria Chapdelaine.

Extrait 1
Brave père Chapdelaine, dors bien là ton dernier sommeil. Tu es là où tu devais être, dans ces grands bois où ta vie, en somme, s'était toujours passée, où tu avais, toute ta vie, bataillé ferme, et contre lesquels on peut dire que tu avais bien gagné la partie. Tu es là, enfoui dans la bonne terre vierge, dont tu avais tant aimé, toute ta vie, faire de la terre neuve, terre bienfaitrice qui, maintenant, en récompense, va t'absorber avec avidité. Mais quand même toute trace de l'humble croix marquant l'endroit où tu es aurait à jamais disparu, tu n'en resteras pas moins, parmi nous, à jamais inviolable et impérissable.
Oui, impérissable, surtout. Tu auras beau n'avoir été, dans ta vie, qu'un obscur et pauvre défricheur, d'être tombé ainsi sur la brèche, t'auras donné la revanche que tu méritais si bien et l’a fait monter, pourrait-on dire, jusqu'à la hauteur d'un symbole. C'est comme si, voulant parler à l'avenir, de tous ceux qui, là-bas, dans le Grand Nord, nous auront montré et frayé les voies, on pourrait dire, de tous ceux-là, qu'ils furent les Chapdelaine de leur race et de leur pays.
Ne pourrait-on pas dire, enfin, de ton sang, coulant à flots, et rougissant la neige, qu'il aura été la semence féconde devant assurer à jamais aux nôtres, en poussant toujours plus loin vers le Grand Nord, la prise possession définitive du sol natal? Et puis, il fallait bien, n'est-ce pas, que tu paies la rançon de ta gloire, celle voulant que tu fusses bien assimilé, jusqu'au bout, au soldat mort pour sa patrie?
Oh ! va, brave père Chapdelaine, tu es bien là au vrai champ d'honneur que tu pouvais le mieux souhaiter et que tu as si bien gagné. (p.95-96)

Extrait 2
On a rapporté de source autorisée que Maria Chapdelaine passait, en France, non seulement pour être l'un des livres les plus remarquables de l'époque actuelle, mais que certains critiques avaient été jusqu'à dire que cet ouvrage constituait l'événement littéraire même du commencement de ce siècle Il convient ici de faire une pause, pour nous permettre de respirer plus à l'aise.
Maria Chapdelaine, l'événement littéraire de l'époque. Parfaitement et, pour peu qu'on y réfléchisse, il n'y a là rien qui doive trop nous surprendre. Assez longtemps on a servi au bon public de là-bas de ces récits faisandés, où excellent certains auteurs parisiens, dont un bon nombre sont haut cotés sur le marché littéraire. Assez longtemps, aussi, on a raconté pour la délectation des bonnes gens de là-bas, de ces aventures déjeunes snobs, tous plus ou moins millionnaires et appartenant pour la plupart aux hautes classes de la société, qui ne semblent avoir été mis au monde que pour semer la désunion dans les ménages et mettre à mal les femmes des autres.
Nous avons nommé l'adultère, dont il semble que les romanciers français ne peuvent vraiment pas se passer pour étayer leurs livres. On dirait même que c'est là le grand sujet de prédilection pour le public et qu'hors cela il n'y a pas de salut pour les éditeurs.


Deux autres suites du roman
Dans le sillage du roman

5 juillet 2008

Maria Chapdelaine - suite

Mon intérêt pour les vieux livres québécois date de trois ans et je le dois à.... Maria Chapdelaine. Avec Patricia Chouinard, j’ai réalisé une édition scolaire, ce qui m’a poussé à lire toutes les œuvres de Hémon, mais aussi à relire tous les classiques du terroir. Et une fois parti, j’ai continué au-delà du terroir et mon enthousiasme ne s’est pas encore effrité.

Bien sûr, j’avais lu mes classiques du terroir et même davantage. Mais je n’avais pas lu quatre ou cinq romans de Damase Potvin ou d’Harry Bernard. J’avouerai même que j’avais lu et enseigné Maria Chapdelaine, sans y trouver beaucoup de plaisir. Rien de comparable au Survenant. Dans ce dernier, le héros - tout comme Didace et Angélina - était un être de rupture intéressant, ce qu’on ne trouvait dans aucun autre roman du terroir. La vie de ces colons perdus dans le fin fond du Lac-Saint-Jean ne me touchait guère. Je ne voyais que des gens qui voulaient « faire de la terre », développer l’agriculture. Et il en était ainsi des hésitations amoureuses de Maria et encore plus du choix final qu’elle faisait. Elle épousait le « drabe » Eutrope! Et pour tout dire, la grande envolée nationaliste, qui surgit de nulle part à la fin du roman, ne me touchait guère ; on avait vu tellement mieux dans les années soixante. Le seul personnage qui me semblait digne d’intérêt, c’était François Paradis, mais il disparaissait au milieu du roman.

L’édition scolaire m’a emmené à voir les choses autrement. D’abord, Louis Hémon est un personnage fascinant, un personnage de rupture, un être de nature, un survenant. On pourrait même dire que sa mort a brisé son rêve de devenir un « voyageur canadien », de partir à la conquête du Nord-Ouest, dans les pays d’en haut, comme le firent ses ancêtres. Et son roman comporte plusieurs niveaux de lecture. On peut le lire comme un roman d’amour, comme un roman nationaliste, comme un roman du terroir, ou encore comme un roman de la frontière. Et c’est cette dernière lecture qui me l’a fait véritablement apprécier. On le sait, pour nous Québécois, notre frontière fut davantage le Nord que le Sud ou même l’Ouest, malgré les voyageurs. Cela, Louis Hémon le décrit bien.

D'autres éditions du roman

J’aime ces descriptions de Maria à la fenêtre, dans la petite maison, comme un fort en pays ennemi, comme une guérite dont elle serait la sentinelle. Elle pense à ses amours, à sa vie, mais là n’est pas l’essentiel. Elle observe, elle surveille, elle guette un ennemi, campé juste là à vue d’œil, en marge du petit abattis que son père a réalisé l’été dernier, sournois, en embuscade, prêt à bondir : et cet ennemi, c’est la forêt, la « lisière sombre de la forêt », et tout ce qu’elle cache. La forêt, c’est la sauvagerie, un monde obscur que seuls les Indiens (et quelque François Paradis) ont apprivoisé, un monde des premiers temps de l’humanité, encore inviolé, qui n’a pas l’intention de céder sa place à l’homme, à la civilisation. Maria a conscience qu’ils sont des intrus, des corps étrangers; Maria sait qu’ils ont planté leur maison en territoire ennemi, que toutes les forces obscures de la sauvagerie, en possession de maléfices anciens, n’attendent qu’un moment d’inattention de leur part pour reprendre leurs droits, pour les évincer de ce petit territoire pas encore tout à fait conquis. Même François, le preux chevalier, le maraudeur, le truchement, dans un moment de bravade y a laissé sa peau. Bref, ce roman met en scène l’éternel combat entre la nature et la culture, la sauvagerie et la domesticité. C’est en cela qu’il est un roman universel. J’avancerais même que son succès phénoménal s’explique par la présence de cet archétype.

Je compte, au cours du présent mois, présenter un certain nombre d’ouvrages qui font référence à Maria Chapdelaine, entre autres Alma-Rose, la suite imaginée par Sylva Clapin.

Maria Chapdelaine sur Laurentiana
Maria Chapdelaine
Maria Chapdelaine - la suite
Le Roman d’un roman
La Revanche de Maria Chapdelaine
Le Bouclier canadien-français
Écrits sur le Québec
Lettres à sa famille
Alma-Rose


2 juillet 2008

Maria Chapdelaine

Louis Hémon, Maria Chapdelaine, Montréal, J.-A Lefebvre, 1916, XIX-244 p. (Précédé de deux préfaces, d'Émile Boutoux et de Louvigny de Montigny, et illustré de 27 compositions originales de Suzor-Côté)

Sa publication

Le roman parait d’abord en feuilleton dans le journal parisien Le Temps entre le 27 janvier et le 19 février 1914. Les éditeurs ignorent que l’auteur est décédé. Cette première édition n’a guère d’écho. Louvigny de Montigny, ayant lu le feuilleton, obtient la permission du père de Hémon et réussit à convaincre l’éditeur montréalais Joseph-Alphonse Lefebvre de le publier en 1916. Marc Aurèle de Foy Suzor-Côté accepte d’illustrer le roman. Encore une fois le succès n’est pas au rendez-vous. C’est Daniel Havely, collaborateur de Grasset, qui redécouvre le roman et le publie à Paris en 1921 dans la collection « Les cahiers verts ». Le roman, bien appuyé par une campagne de publicité innovatrice, connaîtra un succès mondial. Très rapidement, paraîtront deux traductions en anglais dont celle de W.H. Blake (1921), magnifiquement illustrée de gravures sur bois par Thoreau Macdonald. En 1933, Clarence Gagnon acceptera à son tour d’illustrer le roman de Hémon, ce qui est devenu une édition mythique que les bibliophiles s’arrachent à gros prix. On a dénombré plus de 250 éditions, dans plus de 25 langues. Dix millions d’exemplaires auraient été vendus.

Le résumé
L’action de Maria Chapdelaine se déroule au nord de Péribonka vers les années 1910. Samuel Chapdelaine est un pionnier dans l’âme : dès qu’il a défriché une terre, il l’abandonne, entraînant toujours plus au nord sa famille, repoussant la forêt, « faisant du pays ». Sa femme, non sans amertume, l’a suivi dans son nomadisme romantique. Ils habitent à la lisière du monde habité, presqu’en plein bois, au pied des Laurentides. Ils ont plusieurs enfants, dont Maria, une jeune fille en âge de se marier, bien qu’elle n’ait que 18 ans. Elle a trois prétendants qui représentent chacun un courant idéologique de la société canadienne-française : François Paradis est l’héritier des coureurs des bois, bûcheron libre et sauvage, ne craignant ni Dieu ni diable ; Lorenzo Surprenant, comme 900 000 de ses compatriotes l’ont fait entre 1840 et 1930, a quitté son pays et travaille dans une manufacture aux États-Unis ; Eutrope Gagnon, modeste « habitant », ne recherche que le confort et la sécurité d’une bonne terre défrichée. Les trois font des promesses à Maria, mais son cœur ne bat que pour François, le « mauvais garçon ». Engagé tout l’hiver dans un chantier au nord de La Tuque, ce dernier décide qu’il ne passera pas les Fêtes sans voir Maria. Il s’engage, seul, en raquettes, dans une excursion périlleuse. Une tempête fait rage, le train qu’il devait rejoindre n’est pas au rendez-vous, il finit par « perdre le nord », et meurt gelé. Ce malheur qui frappe Maria est encore accentué, quelques mois plus tard, quand sa mère attrape une mystérieuse maladie, que ni le docteur, ni le « ramancheur », ni le curé ne peuvent guérir. Pressée par le curé de se trouver un mari, Maria, triste, amère, et révoltée contre cette nature cruelle, a presque décidé de suivre Lorenzo dans l’aventure américaine. Lors de la veillée funéraire, elle est d’abord touchée par l’éloge que son père rend à sa mère. Puis, seule dans la nuit, trois voix résonnent dans sa conscience : celle de la nature, celle de ses ancêtres et celle du Québec, qui est à moitié « chant de femme » et à moitié « sermon de prêtre ». Ces voix lui font comprendre l’importance de transmettre l’héritage, de prendre le relais de sa mère et de ses ancêtres, eux qui ont arraché à force de volonté et de courage ce pays à une nature exigeante, eux qui ont résisté à tous les envahisseurs. Ayant déjà renoncé à l’amour, par patriotisme mais aussi pour honorer la mémoire de sa mère, elle se résigne et épouse Eutrope.
Les personnages vus par Suzor-Coté 
En haut, Maria entre ses parents; en bas, les trois prétendants : Eutrope, François et Lorenzo.

Un roman du terroir qui fit époque
La parution de Maria Chapdelaine au Canada français et surtout son succès international vont bouleverser l’échiquier littéraire du Québec jusqu’à la seconde Guerre mondiale. Il y a un avant et un après Maria Chapdelaine. Avant, la littérature canadienne-française hésite entre deux voies. D’une part, l’École littéraire de Montréal et surtout Émile Nelligan, relayés quelques années plus tard par les Exotiques (Morin, Delahaye, Chopin…), essaient d’engager la littérature dans une certaine modernité. Finis la charrue, la tuque et le goupillon! D’autre part, les régionalistes, avec Camille Roy et Adjutor Rivard en tête, et même bientôt certains membres de l’École littéraire, vont lutter contre ces velléités de changements, trop européens à leurs goûts. L’immense succès de Maria Chapdelaine annihilera toutes les tentatives de renouveau, insufflant au courant régionaliste une vitalité qui lui permettra de trôner sur la littérature canadienne-française jusqu’aux années 1930 et même davantage.

Hémon était-il au courant de ces petites guerres intestines que se livraient ces deux tendances au Québec? C’est peu probable. Tout ce que l’on sait, c’est que l’hiver précédant sa venue au Lac-Saint-Jean, il a fréquenté la bibliothèque Fraser. A-t-il lu Gérin-Lajoie, Buies, Nelligan, Damase Potvin ? Fréchette, Crémazie, Lemay? Les Exotiques? C’est peu probable. Comme le démontre le récit de son Itinéraire de Liverpool à Québec, il a très vite saisi les enjeux idéologiques qui se tramaient dans le « pays de Québec ». Il n’y a qu’à relire ce récit de voyage pour réaliser que les « voix de Maria » ne lui ont pas été inspirées par son périple au Lac-Saint-Jean.

Le succès du roman au Québec
Il fallut un peu de temps avant que le roman fasse l’unanimité au Québec. Son succès, il l'obtint après sa publication en 1921 en France et encore... Il se trouva des curés pour le dénoncer en chaire. On lui reprochait entre autres de présenter une image défavorable du curé (il parle comme un charretier) et de l'agriculture au Lac-Saint-Jean (le climat est pitoyable et la nature est cruelle). Les gens de Péribonka, outrés de se voir ainsi représentés, renversèrent le monument dédié au « fou à Bédard » comme ils avaient surnommé Hémon. Pourtant, au fil des ans, le roman s’imposa, ralliant aussi bien les littéraires que les élites traditionnelles qui voyaient d’un bon œil les valeurs défendues : la famille, la religion, le travail vivifiant de la terre, l’occupation patriotique du sol, la résistance opiniâtre face à une nature sauvage. Au début des années soixante, le ton changea du tout au tout. Oui, pour une « race qui ne sait pas mourir » ! Mais comment se glorifier d’être une « race » « qui n’a pas changé » et « qui n’a guère appris »? Claude Péloquin va exprimer toute la dérision qu’on vouait au roman par ces quelques vers lapidaires : « Vous êtes pas tannés de mourir, bande de caves? C'est assez! ».

Qu’en est-il aujourd’hui? Le roman a quitté le champ de l’idéologie en même temps que les questionnements identitaires : il faut voir Maria Chapdelaine comme un roman de la frontière, un roman qui traduit bien l’effort des pionniers, leur lutte de titan contre une nature hostile qu’ils voulaient domestiquer, la vider de sa « sauvagerie », pour la livrer à la civilisation. Au-delà de sa valeur ethnographique, si on se donne la peine de le lire attentivement, on découvre un roman bien écrit, avec ses savants jeux de focalisation variable, avec une intégration harmonieuse du français québécois et des descriptions symboliques de la nature qui traduisent bien l’état d’âme des personnages.