André Béland, Orage sur mon corps, Montréal, Éditions
Serge Brousseau, 1949, 179 pages.
Les bouquinistes le présentent
comme le premier roman homosexuel publié au Québec. Chose rare, le roman est
suivi de neuf poèmes.
Julien Sanche a été renvoyé de son
collège sous prétexte qu'il « corrompt tous ceux qui l'approchent ».
Ses parents ont été convoqués par le directeur du collège qui leur a appris la
nouvelle sans ménagement. « Julien invite chez lui des jeunes gens. Il les
initie de sang-froid aux plus basses expériences. » Depuis ce temps ses
parents humiliés et scandalisés le regardent avec dégoût. Julien lui-même est
convaincu de sa faute et il se dit qu'une jeune fille saura le guérir de sa
perversion. « S’il en existait une dont l’œil brille incessamment de
désir, si une sorte de femme que la solitude sépare maintenant de tout un passé
pittoresque, languissait dans sa demeure enrichie et cherchait un jeune homme
pour elle seule, je tenterais de m’offrit. » Ce n’est pas une jeune fille
mais plutôt une femme qui organise des partouzes (et qu’on dit folle) qui
l’initiera aux plaisirs hétérosexuels.
Il parlera peu de cette aventure.
Bien entendu, il n’en est pas ressorti hétéro : « Mais de là à
soutenir que je ne porte en moi aucune trace de féminité, c'est autre chose,
c'est mensonge ignoble... Satanée empreinte sur une telle journée, marque
scélérate apposée sur le vingt-neuf novembre, par la soutenance d'une idée,
d'un quasi-idéal que mes énergies avaient jusqu'ici sauvé du péril. Je ne suis
pas femme ! Allons ! Je le suis peut-être trop ! De cela dépend en partie le
malaise d'introspection qui me tracasse. De cela, ma faiblesse humaine est en
partie née. Ah ! combien, à cette heure, je me déteste ! Avec quelle haine je
me sens prostitué… »
Le soir de ses 18 ans, avec trois
de ses amis, il s'enivre, ce qui diminue encore plus l’estime qu’il se porte et
augmente la culpabilité religieuse : « Grâce pour mes vices
innommables devant celui qu'à douze ans je fus !... Il ne m'est plus possible
de reconquérir la pureté à laquelle je tenais tant : j'ai trop profané le
mystère de ton génie par mes hypocrites chansons, mes lubricités, mes haines
essentiellement contraires à ton message. J'ai théoriquement écrasé du talon
les hosties exposées à l'adoration des croyants; quelques circonstances propices
auraient pu amener la pratique, Seigneur! Je n'ose désormais plus me
retourner devant ton pardon, tant de noirceur et d'excréments sont entrés en
moi et s'exhalent peu à peu de mon passage. Je suis lâche et je voudrais, mon
Dieu, scier le bas de ta croix, pour qu'avec moi tu tombes à jamais dans le
gouffre, pour que l'un par-dessus l'autre nous nous éteignions dans la mémoire
des hommes. »
Il finit par quitter ses parents.
II écrit une lettre à un poète qu’il
admire, espérant quelque secours de ce côté, mais peine perdue et frustration
supplémentaire, il ne reçoit aucune réponse.
Par désespoir, il en vient à l’idée
de combattre le mal par le mal, quitte à plonger encore plus profondément dans
son « abjection » : « Je ne devrais pas agir ainsi.
Mon esprit me le dit assez. Mais l'orage est sur mon corps. Et mon corps, c'est
ce qu'il y a de plus puissant chez moi. Alors, trop faible pour avancer,
j'aurai assez de force pour reculer, pour descendre dans les plus profonds replis
de la haine et de la perdition. Ma girouette zigzague vers les bas-fonds... »
Il décide de revoir une lointaine
cousine qui souffre de tuberculose avec le dessein de la faire souffrir, de se
venger sur elle. Il la visite, elle lui écrit, il s'amuse du fait qu'elle
patauge dans un amour possible. Il la visite sur son lit de mort, juste pour
lui dire que tout leur amour ne fut qu'une horrible farce.
Il se retire à la campagne. Il rencontre
un jeune homme et une jeune fille. On peut imaginer le pire.
Mon résumé ne rend pas compte du
déroulement du récit. Je n’ai retenu que les événements, alors que ceux-ci
occupent très peu de place dans ce roman qui a le ton du journal intime. Julien
Sanche essaie de se décharger de l'immense sentiment de culpabilité qui
l'accable. Son témoignage n’est qu’une longue introspection plutôt abstraite,
qu’une longue d'effusion lyrique. Le monde extérieur n’existe pour ainsi dire
pas. Il n’y a presque pas de scènes dans le roman, que de l’analyse. En un
sens, le roman est plutôt désincarné même si on ne parle que de sexe sans le
nommer. L’égotisme du personnage finit par nous excéder.
En 1949, hors de tout doute, le
sujet de ce roman était audacieux. Il est dommage que Béland (ou l’éditeur) l’ait
bousillé. L’édition est bâclée (plein de fautes) et le roman, parfois,
surécrit : « Je pleure une cascade de sincérité, cependant que
la fiction théâtrale dispose pour elle-même des clartés et des ombres… Quelle
mare circulaire ou salée, produite par le subconscient salé de mon enfance,
puis d’une partie de mon adolescence jusqu’à la découverte pubère, quelle
plénitude où le dégoût jouit principalement, pourrait ne pas croire au prix de
sa présence, ce soir? »






