14 mai 2008

Testament de mon enfance

Robert de Roquebrune, Testament de mon enfance, Montréal, Fides, coll. du Nénuphar, 1958, 182 p. (1re édition : Paris, Plon, 1951)

« Mon enfance au Canada s'est déroulée dans un univers qui n’existe plus. » Ainsi commence le « testament » de Robert de Roquebrune. Il raconte avec émotion son enfance à l’Assomption, dans le manoir de ses ancêtres maternels (les Salaberry). Sa famille est propriétaire terrien et vit des différents héritages reçus des ancêtres. La ménagerie comprend, en plus des parents de Robert, ses trois frères et ses deux sœurs, deux ouvriers agricoles (Jacques et Godefroi), une cuisinière (la vieille Sophronie), une femme de chambre (la jeune Sophronie), un Noir qu’ils ont recueilli (Sambo), des chats et des chiens. Roquebrune raconte son enfance heureuse, protégée. Son père, toujours de bonne humeur, s’emploie à rendre tout son monde heureux. Bref, cette maison respire le bonheur. Un jour, le père est engagé comme secrétaire parlementaire par un cousin, devenu ministre. Il part pour Québec. Plus tard, son travail l’emmène à Montréal. La famille doit se résoudre à abandonner le manoir et à déménager en ville. Pour le jeune Robert, c’est la fin de son enfance, mais l’impact de cet événement est plus grand : ce monde qui s’éteint, c’est celui de l’ancienne noblesse canadienne-française.

Cette autobiographie a toutes les allures d’un roman. Malgré la manie de Roquebrune d’insérer la généalogie de ses personnages, on tient ici un excellent livre. L’auteur réussit à faire vivre toute une époque, tout un mode de vie, celui des anciens seigneurs. Même si le régime seigneurial a été aboli en 1854, certaines pratiques subsistaient encore au début du vingtième siècle. On s’attache aux personnages, à leur grande humanité et on se surprend à regretter la disparition de ce monde « romanesque ». Pour tout dire, il suffit de passer outre certains passages historiques, et on tient un livre tout à fait charmant. On se demande même comment il se fait que le cinéma ou la télévision ne s’y soient pas intéressés. Certaines scènes sont très touchantes : la mort du vieux Sambo, le départ du manoir. Roquebrune a écrit une suite tout aussi intéressante : Quartier Saint-Louis. ****

Écoutez une entrevue de Roquebrune au
Sel de la semaine.

Extrait
Mon enfance au Canada s'est écoulée dans un univers qui n'existe plus. Oui, vraiment, c'était un autre univers ! La période 1890 à 1905 n'est pas seulement éloignée dans le temps, elle l'est surtout par la forme des choses, l'aspect des gens, les idées et les sentiments. Ce monde où se déroula mon enfance a si totalement disparu, il est devenu si étranger au monde d'aujourd'hui, que j'ai du mal à en rappeler même le souvenir.
Rien ne ressemble plus à ce qu'était alors l'existence. Il s'est produit une telle coupure entre cette époque et celle de maintenant, que de l'avoir connue donne la sensation d'avoir vécu sur une autre planète.
C'était un autre pays, une autre civilisation ! Et quand je rappelle, du fond de ma mémoire, les images de mon enfance, c'est comme si j'entr'ouvrais un manuscrit oublié dans un tiroir depuis cinquante ans. […]
Dans notre vieille maison au milieu de ses jardins, notre maison perdue en pleine campagne, nous vivions dans un monde retiré, très loin du reste de l'univers. Peu d'échos des événements arrivaient jusqu'à nous. Il y a ainsi des familles isolées, vivant sur elles-mêmes, habitant un petit archipel composé du jardin, de la maison, d'un bois, d'un bout de rivière, et qui ne sortent jamais de cet horizon. Au delà c'est le hasard, le grand large, l'aventure effrayante.
Mon père et ma mère continuaient à penser comme dans leur jeunesse. Tous deux perpétuaient une société qui avait été celle de leurs parents et de leurs grands-parents. Mais cette société avait à peu près disparu.
Cet état d'esprit creusait autour d'eux une solitude morale aussi profonde que la solitude d'arbres, de fleurs et de pelouses qui entourait leur maison.
Au milieu de cela nous étions dans la plus profonde paix, nous vivions dans le plus étonnant bonheur. Cette grande maison avec ses chambres à plafonds bas, ses meubles d'acajou et de peluche, ses cheminées de marbre noir et ses lampes à pétrole, a été pendant des années la maison du bonheur. Et d'y être né me prédisposait peut-être à devenir heureux.
C'est sans doute à cause de ma naissance dans ce lieu que j'ai toujours eu une passion si forte pour le bonheur. Et si je l'ai sans cesse cherché, si j'ai été sans cesse à sa poursuite c'est parce que je l'avais déjà connu et que je voulais le retrouver.
Chaque fois d'ailleurs que j'ai cru le posséder, le souvenir de ma maison d'enfance m'est revenu. Comme si tout ce qui ressemble au bonheur dans ma vie devait s'associer au lieu du monde où je l'ai rencontré pour la première fois. Ces années d'enfance, il me semble qu'elles ont duré un temps considérable. Quand j'évoque notre vie au manoir, elle me paraît longue, une sorte d'éternité heureuse. Ma vie d'enfant est comme si elle avait eu la durée d'une vie d'homme. C'est qu'elle était pleine d'événements, peuplée de tant de figures ! Et c'est aussi que ma sensibilité était alors si excessive et si neuve que tout y retentissait profondément. (p. 15-17)

10 mai 2008

Le Débutant

Arsène Bessette, Le Débutant, Montréal, Hurtubise, Cahier du Québec/HMH, 1977, 283 p. (Postface de Madeleine Ducrocq-Poirier) (Fac-similé de la 1re édition : St-Jean, Imprimé par la Compagnie de publication « Le Canada français », 1914, 257 p.) (Dessins de Théophile Busnel et St-Charles)

Paul Mirot est un orphelin (un autre!). Ses parents lui ont laissé une terre que son oncle et sa tante Batèche, sans enfants, exploitent. Il étudie et décide de devenir journaliste. Son ami Jacques Vaillant lui offre un travail dans Le Populiste, le journal d’un ami de son père député. Paul quitte sa « pure » campagne et se rend dans la ville pleine de vices, Montréal. Au journal, il accomplit de petits travaux, sous haute surveillance. N’est pas journaliste qui veut, à cette époque. Les journaux sont plus ou moins les porte-parole des partis politiques, donc mêlés à toutes sortes de basses combines. Son ami Jacques lui fait découvrir les plaisirs de la ville, en le mettant en garde toutefois contre tous les dangers qui guettent les jeunes hommes innocents comme lui. Il rencontre Simone Laperle, la cousine de Jacques, une belle jeune veuve qui a survécu à un vieux mari violent et dépravé. Elle se cache dans la zone anglaise pour ne pas scandaliser les Canadiens français. Ils ont une liaison, il veut l’épouser, mais elle refuse. Entre-temps, le parti que leur journal appuie connaît des déboires. Les deux jeunes compères, voyant venir leur fin, fondent un autre journal plus libéral, Le Flambeau. Tout finit mal. L’homme politique qu’ils appuient perd ses élections, le journal périclite, et leurs bureaux sont incendiés par des fanatiques de droite. Pire encore, la jeune veuve meurt. Paul Mirot décide de suivre son ami Jacques à New York, en espérant qu'un «homme nouveau [naisse] en lui» (p. 251).

Critique
Ce roman, édité par Le Canada français, journal où travaillait Bessette, fit scandale. Il fut condamné par Mgr Bruchési. Une conspiration du silence fit en sorte que le roman passât inaperçu. Il faut dire qu’
Arsène Bessette allait à l’encontre des idées phares de son époque. Outre le fait qu’il mette en scène des amants qui ont des relations extra-maritales, il attaque la religion, du moins quand elle se mêle du temporel : « Il aimait mieux suivre la trace des grands hommes d'état qui ont fondé les démocraties, des penseurs, des philosophes dont les œuvres ont contribué à rendre les hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels envers leurs semblables. Il revendiquait le droit de différer d'opinion avec le clergé, quand il s'agissait d'affaires temporelles, et de combattre son influence politique. » (p. 144-145). Il vilipende la politique dont les mœurs sont corrompues, le journalisme contrôlé par des bigots fanatiques de droite ou des nationalistes tournés vers le passé. « Il dénonça les petits saints et les faux patriotes se proclamant les seuls défenseurs des droits des Canadiens français et de leur religion, afin d'exploiter la crédulité populaire à leur profit, tout en commettant sans danger les pires injustices. Pour échapper au triste sort que ces faux patriotes nous préparent, dit-il, l'on doit renoncer à l'isolement dans lequel on essaie de nous maintenir, fermer l'oreille aux discours flagorneurs de Saint-Jean-Baptiste, nous proclamant chaque année, au moins de juin, les seuls êtres bons, honnêtes, courageux, intelligents et instruits qui existent au monde. On ne s'y prendrait pas autrement pour suborner une coquette imbécile et jolie. Les hommes sérieux ne doivent pas se laisser aveugler par ces louanges mensongères. Il faut avoir le courage de regarder la réalité en face. Nous occupons une situation inférieure en ce pays et par notre faute: parce que l'on ne fait pas la part assez large à l'enseignement pratique; parce que nous avons peur de raisonner et de marcher avec le siècle ; parce qu'on nous a trop longtemps habitués à vivre dans la contemplation du passé, au lieu de tourner nos regards vers l'avenir. » (p. 165).

Ce roman, « qui n'a pas été écrit pour les petites filles », parut en 1914, tout comme Maria Chapdelaine (dans Le Temps, à Paris). Alors que la jeune fille du Lac-Saint-Jean décide de rester au Québec, le héros de Bessette, à la toute fin, choisit les États-Unis. Le roman présente certaines faiblesses qui sont bien cernées sur ce site :
Lire.ca. ***


Extrait
« L’Intégral, un journal rétrograde qui en est encore à ressasser les idées du Moyen Âge, n’a-t-il pas eu la sottise d’écrire que l’aviation était un crime contre Dieu, parce que si le Créateur avait voulu que l’homme s’élevât dans les airs, il lui eût fait pousser des ailes? Les véritables ennemis des Canadiens français sont les gens de cette espèce et non l’Anglais entreprenant, progressiste, qui ne nous demande que de l’aider à faire du Canada une nation prospère et libre, à côté de la grande république américaine, accordant des droits égaux à toutes les races et admettant toutes les opinions religieuses et philosophiques.

Ses auditeurs l’écoutaient avec étonnement, mais trouvaient qu’il parlait bien, tout de même. Ils sentaient confusément qu’il avait raison. Cependant, ces gens habitués à applaudir les périodes ronflantes et connues où reviennent à chaque instant les mots magiques de gloire nationale, de destinée providentielle, de foi de nos aïeux, de traditions glorieuses, ne savaient que faire de leurs mains.

Le jeune homme résuma brièvement sa pensée. Il n’était pas question d’abandonner nos coutumes françaises, nos droits reconnus par la constitution britannique, pas plus que ce parler de France dont nous avons su conserver les mâles accents, de même que l’exquise poésie. Personne ne nous demandait ce sacrifice qui serait une lâcheté. Ce que les vrais patriotes désiraient, le député de Bellemarie, entre autres, c’était que nous nous armions pour les luttes de la vie, non avec des arquebuses à mèches, datant de l’époque de Samuel de Champlain, mais en nous procurant des armes perfectionnées modernes. En d’autres termes, si les Canadiens français voulaient avoir leur part légitime dans l’exploitation des richesses de ce pays, et, au point de vue intellectuel, jouer le rôle dont ils étaient dignes par leur intelligence, ils devaient marcher de l’avant en se mettant au niveau de la civilisation des autres peuples, au lieu de se retrancher derrière un mur de Chine, fait de préjugés illusoires qu’on aurait dû reléguer depuis longtemps au paradis des caravelles et des drapeaux fleurdelisés. » (p. 165-166)

5 mai 2008

Les Plouffe

Roger Lemelin, Les Plouffe, Institut littéraire du Québec, Québec, 1954, 344 pages (1re Édition : Bélisle, 1948)

Première partie (été 1938)
Denis Boucher s’est lié d’amitié avec le révérend Brown, un pasteur protestant dont l’amie étudie à l’Université Laval. Comme celui-ci est aussi recruteur pour les Reds de Cincinnati, Denis veut lui présenter Guillaume Plouffe, l’athlète de Saint-Sauveur. Tout tombe pour le mieux puisque Guillaume doit participer, le soir même, au championnat d’anneaux de la ville de Québec. Le pasteur est tellement impressionné par sa performance qu’il demande qu’on organise un match de baseball pour qu’il puisse le voir lancer. Le curé Folbèche est furieux : il reproche à Denis Boucher d’avoir introduit le loup protestant dans sa bergerie catholique. Pour l’amadouer, mais aussi parce qu’il a besoin de son appui pour devenir journaliste, Boucher le convainc de lancer la première balle du match contre le pasteur qui accepte de collaborer. Le curé retire au bâton le pasteur et Guillaume accomplit une performance. Ovide, le frère de Guillaume, un intellectuel très peu porté sur le sport, assiste au match avec Rita Toulouse. Celle-ci ne s’intéresse guère à lui. Ovide compte sur ses qualités de chanteur pour conquérir cette jeune fille. Quelques jours plus tard, avec des amis, il monte à son intention un opéra dans la maison des Plouffe. Le tout tourne au désastre quand la belle disparaît avant la fin du spectacle avec Guillaume et, encore plus, quand le lendemain elle le ridiculise devant tous les employés de l’usine où les deux travaillent. Dépité, Ovide décide de rentrer au monastère.

Deuxième partie (printemps 1939)
Un événement va bouleverser la vie des Plouffe : la visite du roi et de la reine. Tout le monde décore sa maison de drapeaux, sauf Théophile Plouffe qui refuse par patriotisme. Le défilé vient près de tourner mal quand Guillaume, pour attirer l’attention des souverains, lance une balle qui les effleure. Denis Boucher, promu journaliste à L’Action chrétienne, écrit un article vitriolique pour dénoncer la visite royale et félicite Théophile Plouffe, le seul qui ne s’est pas abaissé à garnir sa maison de drapeaux anglais. Comme par hasard, Théophile est remercié de ses services par le journal L’Action chrétienne qui l’employait comme typographe. Boucher organise une rébellion, mais le mouvement se dégonfle rapidement, d’autant plus que Théophile est victime d’une crise qui le laisse paralysé.

Troisième partie (septembre 1939)
La guerre est déclarée. Ovide, obsédée par le souvenir de Rita, quitte le noviciat et renoue avec jeune fille qui est beaucoup plus sensible à ses avances. Il l’invite au Château Frontenac. Napoléon a aussi une amoureuse : elle est malade, confinée dans un sanatorium, et s’appelle Jeanne Duplessis. Quant à Cécile, elle continue de recevoir Onésime, son ancien amoureux, marié et père de famille, jusqu’au jour où il meurt, victime d’un accident. Guillaume, lui, a reçu une avance des Reds et il vit dans l’attente de son départ.

Quatrième partie (mai-juin 1940)
Ovide est maintenant ambulancier. Il n’attend plus qu’une amélioration de sa situation financière pour épouser Rita. La conscription est déclarée. Les religieux organisent une immense procession de la Fête-Dieu pour l’éviter. Pourtant, le cardinal Villeneuve surprend tout le monde en encourageant les Canadiens français à s’enrôler. Un télégramme arrive des États-Unis : le contrat de Guillaume est annulé à cause de la guerre. Le père, Théophile, meurt.

Épilogue (mai 1945)
Ovide et Rita sont mariés et ont un enfant, mais leur relation va mal. Napoléon et Jeanne sont aussi mariés et ont quelques enfants. Cécile vit toujours avec sa mère : elle a adopté un enfant d’Onésime. Quant à Guillaume, il est en Europe et il attend d’être rapatrié, après avoir participé à la guerre.

Le roman se présente comme une suite de tableaux. Les descriptions n’envahissent pas le récit, l’auteur préférant mettre en scène ses personnages. On comprend qu’il ait été tentant d’en faire un téléroman, puis un film, tous les deux réussis d’ailleurs. Cela peut aussi expliquer son succès populaire : Lemelin a l’art de développer des scènes savoureuses, aussi bien montrant deux personnages (entre Guillaume et Rita dans l’escalier ou encore entre Ovide et Rita au Château) que tout un groupe (la partie d’anneaux, la procession [voir l’extrait]). Il réussit même à faire vivre tout un quartier, comme il l’avait déjà fait dans Au pied de la Pente douce. On peut aussi expliquer le succès de ce roman par le choix et le développement des personnages qui sont juste assez caricaturaux, tous sympathiques tout compte fait. Pensons à la bonne mère Plouffe qui écrase pourtant sa famille de son autorité, au père qui fanfaronne à la taverne mais qui s’écrase devant sa femme, à Cécile la vieille fille frustrée, à Ovide l’intellectuel incompris, à Guillaume le sportif peu intelligent, à Rita la belle frivole... Pensons aussi au curé Folbèche, un prêtre d’une autre époque, ancré dans un patriotisme chatouilleux, plus préoccupé à maintenir son pouvoir sur ses ouailles qu’à répandre le message évangélique.

On voit très bien dans ce roman le lien entre l’église et la politique (le curé Folbèche est un patriote aveugle), le fossé entre le bas clergé et le haut clergé acoquiné avec le pouvoir, la complicité entre les curés et les mères de famille, piliers de la morale chrétienne. Bien que nous soyons en ville, la mentalité paroissiale est très forte, ce qui n’est pas si difficile à imaginer aujourd’hui : il suffit de faire le décompte des églises qui continuent de pointer leurs clochers dans le ciel de Québec. On voit bien aussi les difficultés économiques et l’absence de débouchés pour les intellectuels, tels Denis Boucher et Ovide Plouffe. *****

Extrait
Une intense atmosphère dominicale s'abattait sur cette soirée de vendredi où cent mille personnes sortirent d'une table de semaine pour entrer dans un après-souper solennel. Il faisait une chaleur humide, amortissante, et la ville, sous un lourd baldaquin de nuages, semblait condamnée à un orage certain auquel personne pourtant ne croyait à ; cause de la puissance du Sacré-Cœur.

A mesure que l'heure de la cérémonie approchait, la ville subissait une curieuse transformation. La circulation cessa, ou presque, et les quelques voitures ou tramways qui avançaient encore avaient l'air de véhicules sacrilèges égarés sur des pavés mutiles.

Car une nouvelle hiérarchie des rues s'installait. La Foi déjouait les règles de la topographie: de grands boulevards se transformaient en cul-de-sac et des ruelles devenaient des voies royales. Les rues élues par le défilé serpentaient triomphalement de l'église St-Roch à l'Hôtel de Ville, flamboyantes de drapeaux et de banderoles, laissant dans l'ombre la multitude des chemins qui drainaient jusqu'à elles la population vibrante.

A sept heures les cloches sonnèrent la mobilisation des croyants et des patriotes, et l'exode vers le point de départ du défilé, l'église St-Roch, commença. Les hommes, les femmes, les jeunes filles, les enfants surgissaient de partout, grossissant les cohortes attirées par le tracé lumineux. On s'étonnait même qu'il y eût tant de monde dans cette, cité paisible, comme on est surpris de constater la multitude des papillons qui peuplent les nuits d'été quand une lumière s'allume soudain. Seuls des malades, des infirmes et des vieillards semblaient encore habiter quelques maisons, où des radios transmettaient les premières rumeurs de la cérémonie. (p. 317)

1 mai 2008

Au pied de la pente douce

Roger Lemelin, Au pied de la pente douce, Québec, Institut littéraire de Québec, 1954, 332 pages (1re édition : L’Arbre, 1944)

Tit-Blanc Colin a promis de se venger d’Anselme Pritontin, qui l’a traité d’ivrogne et qui a mis en doute l’honnêteté de sa femme Feda, dite la Barloute. En pleine église, avec la complicité du jeune Denis Boucher, il lui fait éclater un pétard aux fesses. La jeune Lise Lévesque, fille de Zéphirin, s’évanouit, ce qui permet à Denis Boucher de la ramener chez elle, au grand dam des vieilles filles Cécile et Peuplière Latruche, deux punaises de sacristie qui voient le mal partout. Il faut dire ici que Boucher, même s’il lutte contre ses sentiments, lui le petit chef de gang, lui le dur, il est amoureux de cette fille. Tout irait pour le mieux si ce n’était que son meilleur ami, Jean Colin, le fils de Tit-Blanc, ne lui avait pas déjà avoué son amour pour la belle évanouie.

Le roman va évoluer autour de deux intrigues. D’une part, il y a les luttes entre les habitants du quartier Saint-Sauveur, luttes pour savoir qui exercera le plus d’influence, surtout auprès du curé Folbèche. Zéphirin Lévesque a réussi à évincer Anselme Pritontin pour le poste de marguillier. Comme le curé Folbèche veut ériger une nouvelle église, à la mesure de ses ambitions, ses collaborateurs déploient des trésors d’ingéniosité pour ramasser de l’argent et se démarquer aux yeux de leur pasteur, qui se garde bien de mettre un frein à leurs ambitions : l’un organise un bingo, l’autre une soirée de lutte, etc. D’autres intrigues se nouent, entre autres autour des deux commères du quartier, les sœurs Latruche qui ont entrepris de faire canoniser un jeune homme mort en bas âge. Et, dans une moindre mesure, la lutte a aussi lieu sur le plan social, entre les plus aisés (les Soyeux) et les plus pauvres (les Mulots).

D’autre part, et c’est l’intrigue la plus intéressante bien que moins signifiante, il y a le triangle amoureux que vont former Lise, Denis et Jean. Denis et Jean aiment Lise qui n’aime que Denis. Mais Denis est rétif, craignant que le piège de l’amour l’enferme à tout jamais dans le quartier Saint-Sauveur. Le tout se terminera par la mort de Jean Colin, à qui on offrira un service funéraire digne d’un évêque (voir l’extrait).

D’autres personnages hauts en couleur entourent ces protagonistes, dont les trois assistants du curé Folbèche, Bederovsky le guenilloux polonais, Flora la mère castratrice de Denis, Gaston son frère handicapé qui va mourir d’insuffisance cardiaque, Germaine, la sœur de Jean, qui voue un amour sans espoir à Denis, Gus Perreault le caïd du quartier, les Clichoteux, Bison Langevin et ses jumeaux, etc. Vous l’aurez compris, le roman fourmille de personnages et de petits événements qu’il est impossible de raconter dans le détail.

On a reproché à Lemelin, avec raison, son écriture souvent brouillonne. Quand il s’agit de peindre une action ou de tracer un dialogue, le style est vif, sans bavure. Cependant, Lemelin s’en tire moins bien dans les descriptions et les analyses, souvent lourdes et confuses. (« Boucher se débattait en vain contre ce « quelque chose » qui le dénonçait au néant, d'en haut. Le passé se pressa devant ses yeux, significatif. La paroisse le trahissait d'une façon autre qu'il n'avait cru. Ce n'était pas par l'amour, mais par une sorte de séquestration. Boucher était la victime de la somnolence malheureuse d'une classe de gens pour qui l'éducation est un soulier, ou un chapeau. Tant que l'éclair n'avait pas déchiré les horizons que la paroisse s'était imposés, la supériorité quiète de Boucher, cet adolescent inquiet par ambition, s'était plu à découvrir l'ennemi dans l'amour, ce sentiment que, par pudeur, il préférait voir issu de sa chair plutôt que de son cœur. » p. 301) On pourrait aussi lui reprocher le début du récit. Il introduit tellement de personnages qu’on ne sait plus à quel saint se vouer. Il faut attendre le deuxième tiers avant de comprendre que Denis Boucher en est le fil conducteur. Il faut sans doute autant de pages au lecteur pour finalement saisir à peu près le caractère de ce personnage.

Comme Lemelin le fera aussi dans Les Plouffe, il procède par séquence : le vol des pommes, l’affaire du pétard, la chicane des restaurants, le pique-nique, la soirée de lutte, etc. Disons que la seconde partie du roman rachète entièrement les faiblesses citées ci-dessus. Le roman devient intéressant quand on suit de plus près Denis Boucher, dans les différentes virevoltes de son amour pour Lise, dans ses aspirations sociales et littéraires. Boucher, personnage infatué, un Jean-Lévesque en moins cynique, a décidé de s’en sortir en étant écrivain, sans renier les siens, même s’il a bien du mal à supporter leurs petitesses, leurs vulgarités. Bref, on peut aussi y voir le cri angoissé d’un adolescent trop lucide, un rebelle qui refuse de s’engager dans une petite vie qui ferait tout au plus de lui un Soyeux de la Basse-Ville. ****

Extrait
Flora compta les cartes mortuaires qui envahissaient le cercueil. Elle cacha son dépit de les voir plus nombreuses que pour Gaston. La bande chez Bédarovitch s'était cotisée et avait offert une couronne démesurée qui contenait la liste de tous les membres du club qui avaient fourni leur obole.
Puis ce fut la cérémonie funèbre. Un vrai triomphe de noir strié de flammèches dorées. L'abbé Charton, qui avait manœuvré pour célébrer, portait une chasuble qu'il déployait en éventail quand il ouvrait les bras. Le bedeau, guéri de sa jambe, courait comme un lapin, ajustait sans relâche ses bannières. Il y eut aussi beaucoup de commérages de jaloux. Le fils du Colin au pétard avait pour $30 un service qui valait $200. Et par-dessus tout, il sortait par la porte centrale.
Quand le cortège se mit en marche, le temps tourna à la brume. Tit-Blanc se traînait derrière le charriot, abattu par une vieillesse précoce. Suivaient quelques oncles, puis Denis, qui, après l'inhumation, commencerait son premier cours de lettres d'un professeur privé. Il y avait aussi les Langevin et toute la bande Bédarovitch. On croisa Chaton qui avait attelé son chien St-Bernard à sa voiturette. Sa clientèle augmentait tellement qu'il devait cueillir ses vers le jour, en creusant la terre. Au pied du cap, comme on passait, un coup de sifflet coupa l'air. Le cortège s'immobilisa comme au guet. Des gamins dégringolaient la pente, poursuivis par les policiers. Les rangs du cortège s'ouvrirent, complices, laissant passer les fugitifs, pour se refermer devant les poursuivants.
On s'engagea ensuite dans la côte. Denis se retourna et contempla le quartier. Les bicoques pointaient comme des pieux calcinés sur une terre qu'on désespère d'avance de labourer. Il se dégageait des habitations tassées une odeur de vie tenace, rétive au progrès; et tout cela, malgré sa honte, refusait avec obstination tout changement, parce que tout changement est opéré par les autres. Des hommes étrangers s'étaient brûlés pour avoir voulu remuer le quartier et l'embellir. Seuls les prêtres y étaient écoutés. C'est vers eux que les yeux se tournaient.
D'ailleurs, cette pauvreté ne demandait rien. Du milieu de la Pente Douce, les maisons sales qu'on apercevait semblaient se moquer des belles choses, parce que les belles choses tournent toujours aux larmes et fondent. Jean était mort aussi.
Denis n'avait pas encore l'esprit social. Il ne révolutionnerait rien de cela. Boucher se disait laid: il voulait sans humiliation s'établir un commerce d'épicerie dans son quartier, où il se créerait une supériorité protégée par l'hermétisme de la paroisse. Et la littérature commençait à rapporter. Déjà on lui confiait la rédaction d'adresses pour enterrements de vie de garçon, d'anniversaires, de mariages. Ainsi, il s'éviterait les frottements des salons littéraires où des dames intéressées et coquettes accaparent les jeunes talents.
Il trébucha soudain et grommela. Il s'était accroché à une crevasse qui zébrait le ciment. A cet endroit se trouvait un ancien dépotoir. Maintenant, le pavage travaillait. Pour se punir de ses espoirs, il s'imagina à la place de Jean. Le vent se mit à souffler. Le soleil creva les nuages et rampa dans les champs. Les bosquets rutilèrent: une obsession traversa Boucher, amollit tout son être: avant l'automne, il faudrait rire et chanter dans ces bosquets avec Lise.
D'en bas arriva une rumeur de vie. Des épousailles se préparaient dans l'enthousiasme: l'église était neuve, et les jeunes Mulots se tranquillisaient après la vingtaine, devenaient des ouvriers rangés, de bons pères de famille, d'excellents paroissiens. (p. 331-332)

27 avril 2008

Les Hommes ont passé

Jacqueline Mabit, Les Hommes ont passé, Montréal, Beauchemin, 1948, 225 pages.

Plusieurs Français, sans s’installer à demeure, ont laissé un témoignage de leur passage au Canada. Le plus célèbre, bien entendu, est Louis Hémon. Mais on peut penser aussi à Marie Le Franc, Maurice Genevoix, Maurice Constantin-Weyer... Ces écrivains se sont inspirés de leur expérience nord-américaine. Tel n’est pas le cas de Jacqueline Mabit.

Jacqueline Mabit (1919-??) a vécu sept ans au Québec. Les Hommes ont passé est son deuxième roman. Elle avait publié La Fin de la joie chez Parizeau en 1941. Vous pouvez trouver quelques détails sur les circonstances de son « passage » au Québec dans le DALFAN. J’ai quelque peu hésité avant de bloguer ce roman parce que l’action se passe entièrement en France. Mais il a fait partie de la vie littéraire d’ici, ne serait-ce qu’il a été publié par Beauchemin.

Ce roman se déroule dans un petit bled, quelque part en Normandie. « Le Cotin était un ancien hameau juché sur une de ces collines douces de pente comme il s’en rencontre en Normandie. » Le personnage principal, Hélène Marais, est une jeune fille qui est revenue vivre chez son père après ses études. Celui-ci, riche et sévère, est un homme sans joie, contrôlant, austère. Certains villégiateurs habitent aussi ce hameau pendant l’été. L’un d’eux, Philippe Barras, tombe amoureux d’Hélène au moment même où son père décède. C’est un artiste peintre. Elle l’épouse, mais leur histoire sera de courte durée. Il la quitte après l’arrivée de leur enfant. « Après sa maternité, elle était demeurée attachée à son enfant âprement comme si elle le portait encore en son sein. Et son mari, dès lors, lui était devenu indifférent. » Elle va élever seule son fils jusqu’à quinze ans. Puis, pour fuir son isolement et parce que son fils se montre très indépendant, elle décide de s’installer à Paris. Elle retrouve son ex-mari et les deux reprennent, pendant quelques années, la vie commune. Mais encore une fois, elle sera déçue. Son mari est distant, indépendant. Et elle finit par réaliser qu’il la trompe. Pour combler son immense besoin d’amour, elle décide d’enseigner aux enfants défavorisés. Elle adopte même une jeune fille, Maria, qui, pendant un moment, lui offre l’amour qu’elle a toujours cherché. Mais la jeune fille vieillit et finit, elle aussi, par s’en aller. Son mari la quitte, son fils, froid et indépendant, la tient à distance. Bref, elle est encore seule. Elle décide de rentrer au Cotin et, avec ses serviteurs, elle ouvre un petit orphelinat pour jeunes filles abandonnées. Maria et une ancienne amie viennent la retrouver. Le roman se termine sur cette note heureuse.

Ce roman serait assez ordinaire, si ce n’était le point de vue sur les hommes que développe l’auteure. Tous les hommes vont décevoir Hélène, aucun ne saura répondre à son immense besoin de donner et de recevoir de l’amour. Ceci étant dit, les personnages masculins m’apparaissent peu crédibles, surtout son fils, ce qui enlève toute force à la thèse. Pour le reste, c'est un roman très facile à lire. Si je reproche à certains auteurs de s’appesantir dans les analyses qui n’en finissent plus, ici, c’est un peu le contraire : le roman court trop vite vers son dénouement. ***

Extrait
Il faut être jeune pour sortir par un tel temps, sans autre but qu'un entretien de soi avec soi-même ! Jeune ou bien très vieux. Or, Hélène arrivait à l'âge où les plaisirs de la jeunesse deviennent jouissances de sage. Cette randonnée avait saveur à la fois d'escapade et de méditation. L'âme grande ouverte, elle goûtait le paysage, son intimité, son abandon, puis, sans effort, comme on ferme les yeux, elle songeait à sa vie.
Présents et effacés, tels les chemins qu'elle laissait après elle, les visages aimés lui revenaient à l'esprit. Aimés autrefois et aimés encore. Tous ceux qui l'avaient fait souffrir, mais ne l'avaient point abîmée; tous ceux qui avaient modelé son cœur. Son père, son mari, son fils. Trois hommes qui ne l'avaient pas comprise, parce qu'elle-même ne les avait pas compris. En somme, trois hommes qu'elle avait fuis : son père, par pudeur, son mari par maladresse et son fils par faiblesse.
Maintenant ce désir d'un compagnon était bien éteint. D'autant plus aisément éteint qu'il n'avait jamais occupé son âme avec hantise. Pour elle, l'amour n'avait pas dépassé le stade romanesque, celui du fiancé rêvé! Immédiatement il était devenu maternel.
Oui, elle était celle-là qui a toujours besoin de donner ; les seins éternellement gonflés, pour échapper au mal, à la douleur, il lui fallait laisser couler la source d'amour.
Maria, la belle aux yeux si bleus, qu'elle avait choyée avec la tendresse qu'on éprouve pour ceux qui doivent tôt nous quitter, que devenait-elle? Saurait-elle être heureuse?
Aux souvenirs des promenades d'autrefois, en compagnie de sa fille adoptive, Hélène connut l'amertume des bontés déçues. (p. 219-220)

24 avril 2008

Et la lumière fut (2)

On trouve de tout dans les livres anciens. Très souvent, ce sera la signature d'un ancien propriétaire (ex-libris), l'ex-dono d'une institution scolaire, la dédicace de l'auteur ou du donateur, des notes, des soulignements, sans oublier toutes les traces laissées par les bibliothécaires. Plus rarement, ce sera des objets insérés, puis oubliés dans le livre : une image sainte qui a dû servir de signet, une facture, un petit mot, une photographie...

Dans Et la lumière fut, j'ai trouvé trois coupures de journaux, écrites à 13 ans d'intervalle. La première datée du 9 décembre 1951 (journal non cité), une photo de l'auteure, et la seconde datée du 16 décembre 1951, une critique de Maurice Lebel, furent sans doute ramassées lors de la sortie du livre. La troisième est un long article publié dans Le Petit journal en page A42 dans la semaine du 8 mars 1964 : la journaliste Claude-Lyse Gagnon décrit les activités au quotidien de l'auteure qui vient de terminer un téléthéâtre intitulé La Mort d'Irène. L'article fait un tour de la carrière de l'auteure. Je vous présente ici les trois objets.



La critique de Lebel :

Dimanche 16 décembre 1951
Et la lumière fut

Tel est le titre imagé et biblique du deuxième roman de Charlotte Savary. Ce roman, malgré certaines faiblesses de facture et d'expression, est supérieur à ISABELLE DE PRENEUSE. Il est plus étoffé, plus mûr, mieux composé et mieux écrit qu'ISABELLE DE, PRENEUSE. Par bonheur, les personnages, à part Marie-Ange Lantier, s'expriment correctement, sans tomber dans le charabia canadien de trop de personnages de nos romanciers. ET LA LUMIERE FUT nous repose du parler populaire dont trop d'auteurs prennent plaisir à charger leurs œuvres. Ce roman ne manque pas non plus d'idées généreuses et nobles, de réflexions justes et d'observations pénétrantes.
Charlotte Savary nous introduit dans le monde de la loi et de la justice. L'histoire est centrée sur la famille Levasseur qui appartient à la haute bourgeoisie de Québec. Paul Levasseur, le héros, est avocat et fils d'avocat. Loin d'être un avocat médiocre, pour qui rien n'existe hors la légalité, il s'intéresse vivement au sort de ses clients, aux causes de leurs déboires, en un mot, aux relations entre la justice et la société. Cet avocat pense, a une âme et du cœur; ce n'est pas un code civil à deux jambes. Il s'intéresse à son frère qui quitte la famille pour faire du théâtre; à sa sœur dont le mariage est malheureux, et il se charge des enfants de sa sœur; à une cliente qui a été incarcérée pour homicide involontaire. Le bonheur lui fait défaut. Il est fait pour aimer et pour être aimé. A la fin il est heureux: il ressuscite. Le roman se termine sur le mot Résurrection. Il ouvre les yeux, il a trouvé sa voie, il est enfin maître de lui-même et de sa destinée, il a dépouillé le vieil homme.
Ce roman renferme des scènes émouvantes et pathétiques. La mort de Madame Levasseur, la fin du grand Raoul, l'entrevue de Marie-Ange Lantier et de son avocat, la grande scène de la famille Levasseur et le retour de l'abbé d'Odet, forment peut-être les événements les plus dramatiques du roman. ET LA LUMIERE FUT est un roman poignant, écrit d'une plume alerte, qui fait penser. Il ne suffit pas de RENDRE LA JUSTICE. Il faut commencer par remédier aux sources du mal dans la Société. Au reste, l'œuvre de réhabilitation incombe à chacun de nous. Notre société ne survivra pas si elle ressuscite. Chacun doit opérer en soi la résurrection.
Maurice LEBEL, M.S.R.C.

23 avril 2008

Et la lumière fut

Charlotte Savary, Et la lumière fut, Institut littéraire du Québec, Québec, 1951, 224 pages.

L’action du roman se déroule sur quelques mois. Les Levasseur, une famille de la haute-bourgeoisie de Québec, sont en crise. La mère, veuve depuis longtemps, tient les cordons de la bourse, comme une naufragée qui s’accroche à un bateau en train de couler. Même si elle est très malade, elle tient le pavé haut à ses trois grands enfants qu’elle continue de contrôler. Son fils bien-aimé, Jean, un artiste bohème égoïste, la méprise, comme il méprise toutes les femmes, et prépare son départ pour Montréal. Sa fille, Régine, de retour au bercail avec ses trois enfants, depuis que son mari a fui avec sa secrétaire au Mexique, n’a qu’un but : retrouver son mari même si elle doit le partager et le faire vivre. Quant à son autre fils, Paul, un avocat idéaliste, il tient en quelque sorte le rôle du père absent. C’est le personnage principal du roman. Encore dans la vingtaine, ayant eu quelques déconvenues amoureuses, il vit difficilement sa solitude, incapable de trouver une femme qui répondrait à ses hauts standards moraux. Il vient de quitter Simone, une jeune veuve, croyant qu’elle ne cherchait en lui que la sécurité.

Paul défend en cour criminelle Marie-Ange Lanthier, une pauvre fille accusée d’avoir tué son amant. Ce procès va susciter chez lui toute une réflexion sur l’amour, dans tous les sens du terme : l’amour entre un homme et une femme, l’amour familial, l’amour entre les humains, l’amour de Dieu.

Quand madame Levasseur meurt, Paul se retrouve seul avec les trois enfants de sa sœur, et quelques serviteurs, dont la vieille Minnie, qui joue depuis toujours la mère substitut. Il réussira à sauver Marie-Ange Lantier de l’échafaud, mais elle sera quand même condamnée à dix ans de travaux forcés, ce qu’il vit comme une défaite. Pourtant tous les événements des derniers mois lui indiquent qu’on ne peut pas vivre sans une éthique de vie dans laquelle on trouve l’amour, la bonté, la miséricorde, la compassion, la fraternité... Il finit par voir les qualités de cœur de Simone et se rapproche de la jeune femme.

C’est un roman typique des années cinquante. L’histoire donne lieu à de longues discussions sur l’ordre moral qui régit la société. Paul est à la croisée des chemins. Sa vie semble n’aller nulle part. Le spectacle que lui offrent les siens est plutôt désolant. Sa mère, abandonnée par son mari, a transformé son manque d’amour en avarice et en sécheresse de cœur. Sa sœur Régine est prête à quitter ses enfants, à sacrifier sa part d’héritage et à accepter de partager un mari qui ne l’aime pas. Son frère traite les femmes comme des beaux objets dont il se débarrasse quand il en a fait le tour. Heureusement il y a aussi la vieille servante Minnie qui leur a consacré sa vie et ses amours. Il y a aussi Louis, le copain de jeunesse et l’amoureux rejeté de Régine, devenu curé, qui témoigne en faveur de l’amour fraternel lequel, à défaut de régler toutes les injustices, rend la vie meilleure. Et il y a aussi Simone, dont il finit par découvrir les qualités de cœur. On se retrouve devant deux types de personnages : ceux qui ont décidé de tout brûler sur leur passage et ceux qui cherchent à apaiser leur mauvaise conscience en faisant appel à de nobles sentiments. Triste portrait de la grande bougeoisie.

Toute cette discussion autour de l’amour est intelligente, mais elle alourdit le roman de Charlotte Savary au-delà de toute limite acceptable. Les personnages discutent, discutent et discutent encore, mais n’agissent pas devant nous. ***

Extrait
Notre clan rongé par l'égoïsme s'est désagrégé... Notre mère disparue. Régine partie, les enfants qui restent. La solitude s'épaissit autour de moi. Une solitude que je ne pourrais supporter si, par instant, ne la perçait un rayon de cette présence divine, qui a suivi l'entrée de Marie-Ange Lantier dans ma vie. S'il y avait eu plus d'amour entre nous... Il faut pardonner. C'est cela la charité. Ne pas juger, nul ne sait le poids du joug sous lequel les êtres succombent. L'effrayante vérité de certain visage, le masque tombé. La douleur reniée qui coule comme un filet de pus à l'intérieur, infectant tout sur son passage. Combien nous avons besoin de nous sentir aimés pour être heureux !
[...]
La pensée de Simone m'accompagne comme un remords. Fragilité de la femme qui est sa plus grande force. Elle nous laisse inquiet, nous avons peur d'être trompés. Mais où commence la duplicité, où finit la sincérité ? Des êtres différents et pourtant faits pour s'entendre et se joindre. Ce n'est pas seulement l'attrait physique, si puissant qu’il soit, qui nous porte vers la femme, mais aussi l’espoir de trouver un refuge.
L'homme tout au long de la vie garde la nostalgie des genoux maternels. L'homme né de la femme retourne à la femme... infailliblement ! Notre égoïsme destructeur, aveugle... je suis aussi le fils d'Armand Levasseur. Ce qui attire et répugne dans la femme, c'est sa faiblesse, notre pierre d'achoppement. Mais c'est nous autres, hommes, qui avons créé le mythe de la femme, l'avons modelé selon nos désirs pour mieux entretenir sa légende. Elle est ce que nous voulons qu'elle soit ! Nous sommes souvent punis de notre égoïsme et de notre sensualité: le jouet précieux se casse, la poupée se dérobe à nos caresses, lasse de sourire au commandement. De notre compagne, de celle qui partage avec nous le royaume de la terre, nous avons fait un instrument de plaisir ! Et de hausser les épaules devant la femme, rivale de l'homme, de nous draper dans la supériorité de notre intelligence, de tâter la résistance de nos biceps — Comme si l'homme et la femme pouvaient être rivaux ! Différents pour mieux se compléter en s'unissant, ils ne sauraient entrer en lutte sans rompre l'harmonie de l'Univers. La rivalité de l'homme et de la femme: idée aussi absurde que monstrueuse. L'orgueil nous égare tous. Seulement il renaît toujours de ses cendres, comme le phénix de la fable. Nous croyons naïvement l'avoir terrassé et il redresse la tête plus robuste que jamais. Cet attachement à notre jugement propre, cette foi en notre expérience, source d'injustice, peut-être ? (p. 194-195)