9 décembre 2016

Le Sorcier de l’île d’Anticosti...

Jean-Baptiste-Antoine Ferland et  J. de Villers, Le Sorcier de l’île d’Anticosti. À la recherche de l’or. Au pays de la Louisiane, Imprimerie Bilaudeau, Montréal, 1914, 68 pages.

Deux auteurs ont participé à ce recueil. Notons que l’historien Ferland est décédé en 1865, ce qui veut dire qu’on a exhumé son texte (Opuscules, Québec, Imprimerie A. Côté et cie, 1877, 181 p.). Le livre contient trois récits, quelques poèmes et quelques textes de morale.

Dans « Le sorcier de  l’île d’Anticosti », Ferland nous présente Gamache, un personnage de légende qui effrayait tout le monde et qu’on tenait pour un sorcier, alors qu’il n`était qu’un manipulateur. Dans « À la recherche de l’or », J. de Villers décrit le parcours difficile et parfois inutile qui attendait les chercheurs d’or partis vers le Yukon.  Dans « Au pays de la Louisiane », une nouvelle qui donne davantage dans l’imaginaire, J. de Villers raconte le déplacement de deux jeunes filles et de leurs frères entre la Louisiane et Saint-Louis.  Ils sont sauvés in extremis de la torture par Cœur-Vaillant.

Pour ce qui est des textes de morale, ils proposent des réflexions sur la pauvreté, la charité, la reconnaissance, le bonheur. Ce sont des idées très générales qui devaient édifier (!) le jeune lecteur.

Ces textes s’adressent à des jeunes de 13 ou 14 ans.

Extrait
De temps à autre, Gamache visitait les Montagnais de la côte du Nord, pour traiter avec eux, quoique des voyageurs ne fussent pas sans danger pour lui. Voici pourquoi : la compagnie des postes du Roi prétendait avoir le privilège exclusif de faire le commerce des pelleteries au nord du Saint-Laurent, et menait assez durement les caboteurs qui s’aventuraient sur ses prétendus domaines. Élevé à l’école des Anglais, Gamache s’était déclaré l’ennemi des monopoles ; dans les courses qu’il entreprenait avec sa goélette, légère et fine voilière, il usait, à l’exemple de ses modèles, du droit de trafiquer avec le monde entier. Comme il aimait à faire les choses franchement, il allait étaler ses marchandises à la barbe des employés de la compagnie, dont il méprisait les menaces, quand leurs forces n’étaient pas doubles des siennes. Il était d’ailleurs assuré de trouver, dans l’occasion, des défenseurs parmi les sauvages, qui favorisaient souvent les traiteurs.

Un jour que sa goélette était mouillée dans le port de Mingan, au milieu d’un cercle de canots montagnais, et que le trafic allait rondement, une voile apparaît au loin et semble se rapprocher assez vite. L’œil exercé du vieux loup de mer a reconnu un bâtiment armé, dont il a déjà plusieurs fois éludé la poursuite. « À demain, de bonne heure, mes amis, crie-t-il aux sauvages : ne vous éloignez pas trop ; nous reprendrons les affaires, quand j’aurai donné l’air d’aller à ces messieurs. »
L’ancre est levée, et pendant que l’ennemi court une bordée pour venir tomber sur sa proie, la flotte de canots a disparu, et la goélette glisse rapidement hors du port, toutes les voiles déployées. Le croiseur se met à sa poursuite, espérant bientôt la rejoindre ; mais il avait compté sans Gamache, habile pilote, qui réussit à conserver l’avance prise au départ. Cependant la nuit se fait, et bientôt les deux bâtiments ne sont plus que deux ombres perdues sur la surface des eaux.

2 décembre 2016

Légendes et Revenants

Wenceslas-Eugène Dick et Napoléon Caron, Légendes et Revenants, Québec, L’imprimerie Nationale, 1918, 142 pages.

Le recueil est le fruit de la collaboration de deux auteurs. Il compte quatre textes : deux récits, un tableau et un essai.

Le vol au Fantôme, par W.-E. Dick
Magloire Niquet a monté un subterfuge pour obtenir un petit pactole qui lui permettrait d’épouser Hortense. Il se déguise en fantôme, se fait passer pour un ancien paroissien qui avait jadis dérobé 200$ au curé. Pour abréger son purgatoire, il demande aux villageois de  lui apporter les 200$. Mais c’est sans compter sur Prosper Gagnon qui ne croit guère aux fantômes.

Une histoire de loup-garou, par W.-E. Dick
Le meunier Jean Plante ne croit pas aux loups garous. Il habite seul dans un moulin à l’écart du village. Un jour un quêteux se présente et il le repousse brutalement. Ce dernier jette un sort au moulin : Plante n’arrive plus à le mettre en marche. Durant les nuits qui suivent, un immense loup apparait à Jean Plante qui finit par admettre l’existence des loups garous.

Légendes des Forges du Saint-Maurice, par Minié (Napoléon Caron)
Un vieillard raconte au narrateur différentes légendes, plus fantastiques les unes que les autres, qui ont cours aux Forges de Saint-Maurice. Tout aurait commencé lorsqu’une certaine demoiselle Poulin, frustrée de n’avoir pu empêcher la compagnie de couper des érables en bordure de sa propriété, aurait légué ses biens au diable.

« Mlle Poulin avait aux environs des Forges des terrains couverts de superbes érables, et M. Bell faisait couper ces érables pour en faire du charbon. Elle voulut l’empêcher comme de raison ; mais c’est en vain qu’elle fit procès sur procès, elle ne put jamais rien gagner. Mlle Poulin n’était pas des plus dévotes : « puisque, dit-elle, je ne puis pas même empêcher les autres de prendre ce qui m’appartient, je donne tout ce que j’ai au diable ! » Elle n’avait pas d’héritiers, et elle mourut sans faire de testament se contentant de répéter : « Je donne tous mes biens au diable ! Ils ne jouiront pas en paix de ce qu’ils m’ont volé ! »

Les flibustiers de salons, par W.-E. Dick
Ce n’est pas un récit mais un essai sur le donjuanisme. Les « flibustiers de salon », ce sont les Don Juan. Dick décrit les débuts du séducteur, ses tactiques, etc. Il les rend directement responsables de la coquetterie des jeunes filles. En fait, pour lui, les flibustiers de salon  sont des parasites sans envergure :

« Et c’est ainsi que de conquête en conquête, de blonde en brune, l’heureux Don Juan arrive à la satiété du succès. Son cœur blasé se cuirasse d’un triple airain. Il n’aime plus ; et, s’il continue encore son œuvre de séduction, c’est plutôt pour satisfaire une sotte et ridicule vanité, que par inclination du cœur et amour pour les femmes.  / Et c’est là une punition justement méritée ! »


24 novembre 2016

La crise

François Provençal (Félix Charbonnier), La crise, Montréal, Édouard Garand, 1929, 52 pages (coll. Le roman canadien no 59)

L’action se déroule à Repentigny dans les années 20. Jean Bélanger croyait avoir la vocation religieuse. Au terme de son année de rhétorique, il passe l’été à la ferme de ses parents et il découvre que son amitié pour Alice, une amie d’enfance, s’est transformée en passion amoureuse. Il lui déclare sa flamme, mais quelques jours plus tard, il découvre que celle-ci, qui avait semblé sensible à ses sentiments, est fréquentée par un autre gars. Ayant le sentiment d’avoir été trompé, il lui écrit une lettre méchante. Ce qu’il ne sait pas, c’est que la jeune fille partageait ses sentiments.

Par la suite, il rencontre une jeune fille de Westmount (Élixida) qui fréquente Repentigny durant ses vacances. Il la sauve d’une noyade certaine et cette jeune fille frivole se transforme en véritable sainte. « La logique humaine n’avait rien à voir avec ce cas de psychologie surnaturelle. », nous dit l’auteur sans doute conscient que cette couleuvre est dure à avaler. Jean la fréquente mais  quand il apprend que sa petite Alice est très malade, il vole à son chevet et se réconcilie avec elle. Partagé entre ces deux demoiselles et sa vocation, Jean ne sait plus où donner de la tête. Survient un prêtre bien décidé à récupérer cette vocation en péril. Il l’inscrit dans une retraite fermée où Jean subit un véritable lavage de cerveau (c’est moi qui le dis). Il décide de rentrer au grand séminaire à l’automne. Cerise sur le gâteau, Élixida rentre chez les sœurs.

Félix Charpentier a le mérite d’exposer sans hypocrisie les stratagèmes (de la manipulation) qu’utilisait le clergé pour augmenter ses effectifs. Je n’exposerai pas ici toute l’argumention qu’on mettait en œuvre : disons grosso modo qu’on essayait par tous les moyens de convaincre ces jeunes hommes qu’ils étaient des êtres d’exception et qu’il leur appartenait de s’élever au-dessus des chrétiens ordinaires. « […] le prédicateur, un confrère du directeur de la retraite, a montré éloquemment qu’on ne peut être chrétien à demi, à une époque où la main divine secoue les peuples pour en faire sortir des soldats intrépides, et pour reléguer les résidus humains loin de la ligne de combat où s’endorment les pusillanimes, les poltrons, les lâches, tous ceux qui sont indignes d’entrer dans la milice du Christ, parce qu’ils sont amollis par les caresses du monde. »

Par la prêtrise, le jeune homme accédait à un degré supérieur de l’amour, l’amour universel. Et comme c’est le cas pour Jean, on n’hésitait pas à réduire l’amour humain à bien peu de choses. Et s’il le fallait, on utilisait les grands moyens pour éloigner la nouvelle recrue de la femme, perçue comme la tentatrice : « En plein dans son sujet, le prédicateur atteint la plus haute éloquence ; il évoque toutes les défaites dues à la néfaste influence des femmes corrompues et corruptrices, à travers l’histoire profane et l’histoire sacrée. Mais, ajoute-t-il, un jeune homme vertueux est encore bien plus exposé, s’il est mis en présence d’une âme également vertueuse, en dehors des conditions normales d’un légitime amour ; il ne verra d’abord rien de coupable dans une amitié qui lui paraîtra innocente ; hélas ! il sentira bientôt s’allumer dans ses entrailles un feu dévorant qu’il ne pourra plus éteindre… Malheur à lui !… Ces flammes impures, émanées de l’antre infernal, symbolisent déjà les brasiers éternels où il risque d’être précipité à jamais ! »

La crise, c’est un très mauvais roman. La psychologie des personnages est assez désastreuse. Pour le curé Charbonnier, il y a la psychologie virile et la psychologie féminine. Quand Jean remet en question sa vocation, c’est la part féminine qui parle en lui. Autre exemple : Éxilda Chênevert change du tout au tout en une journée : «  J’étais perverse, mais je ne le suis plus, je vous le jure.  »

Des prêtres imbus d’eux-mêmes jusqu’au mépris, plus manipulateurs que bons, comme Charbonnier en décrit dans La crise, pour ceux et celles de ma génération, ce n’est pas une découverte. On comprend facilement que beaucoup de religieux et de religieuses, enrégimentés dans un rôle qui ne leur convenait pas,  aient défroqué dans les années soixante.


Félix Charbonnier (né en France en 1873-19??) faisait partie du comité de lecture des éditions Garand. Il servait en quelque sorte de caution morale à l’éditeur. Il a aussi été critique littéraire dans la revue L’Action française. En plus de La crise, il a publié Fleur lointaine (1926), toujours chez Garand, et toujours sous le pseudonyme de François Provençal.

18 novembre 2016

Salve alma parens

Marcel Dugas, Salve alma parens, Québec, Éditions du Chien d’Or, 1942, 23 pages.

« Mais il me plaît aujourd’hui de te parler comme un enfant à sa mère, de te caresser avec les syllabes les plus simples et les plus claires. »

Ce texte poétique est d’abord paru dans Cordes anciennes en 1933. Comme son titre le laisse deviner, Salve alma parens est une déclaration d’amour à son pays. Dugas s’adresse à lui, comme on le ferait pour un parent ou pour une femme aimée.

Pour Dugas, le Canada des années 1930 est encore à l’état de projet (plein de promesses) : « Il s’est levé, certes, et dans l’inexpérience de sa jeunesse, sa confiance inébranlable, il choisit de ses doigts malhabiles les matériaux du futur, les amasse, les empile. Vienne l’homme, l’architecte, le créateur, et ces amas de richesses serviront à la cathédrale, à l’œuvre mûre. »

Son pays, c’est plus qu’un espace géographique ou socioculturel. C’est le lieu « mental » qui l’a vu naître, grandir : « À l’ombre de tes tilleuls, ma jeunesse épia les proies du bonheur ! J’ai couru dans tes chemins, hanté ton église où mon âme, priante, se mêlait à l’encens et aux grondements des orgues. J’ai tout aimé de toi : terre, ciel, bois, moissons et les sapins neigeux qui tendaient leurs branches dans l’hiver inexorable. Et ces veillées pleines de rires, d’histoires et de tabac. Comme ils fument ton tabac avec délices, les gars, les grands gars de chez nous ! Richesse âcre ou mielleuse, suc de cannelle ou relents d’enfer emportant bouches et gosiers. »

Mais l’auteur s’interdit de s’en tenir au passé. Il pose un regard attendri sur le présent, sur la nouvelle génération : « Les filles sont belles et simples, quoique parées — quelques-unes, certes, perdues de « manières », de curiosités quotidiennes, rêvant de chapeaux et de « machines » — Elles aiment les colliers, boucles d’oreilles, bracelets et tout le reste ; elles s’habillent comme la reine de Saba ou simplement, sans bijoux et sans fard. / Filles-fleurs qui ploient sous l’averse ardente des journées d’août. / Filles enrobées dans un manteau d’hermine et qui, des entrailles du sol, surgissent comme des statues de sel, car c’est l’hiver. »

« Et tes gars ! — Ils sont grands de taille, petits, moyens : ce sont des tournesols, des lys, des soleils. Ils ont un teint rouge vif de pomme, éclat du fruit natal sur l’arbre, au temps de la cueillette. »

Son admiration de la nature canadienne y est aussi pour beaucoup dans son attachement au pays : « Ma terre, quel est donc ton secret ? Tu peux bien me le dire, car je ne le crierai pas sur les toits. Tout au plus me contenterais-je de confier ce secret aux pages d’un poème. Dis-moi, les soirs de juillet, lorsque le soleil descend, ne te retournes-tu pas sur toi-même pour regarder frémir, monter, tel un grand désir sur l’horizon, ta glèbe ensorcelée, tes animaux, tes forêts, tes rivières, tes jardins, dans ce ciel qui crépite ainsi qu’un brasier d’amour. »

Dans la dernière partie, la plus touchante du recueil, le destinataire n’est plus la mère nourricière, mais Dieu lui-même. On est devant un homme vieillissant qui se penche sur son passé. Le bilan n’a rien de factuel : c’est plutôt celui d’un jouisseur et d’un intellectuel qui essaie de comprendre ce qui l’a guidé. On y sent bien un repentir, la recherche d’une rédemption, mais jamais de regrets. Dugas explique que son amour des joies terrestres n’a jamais effacé son amour de Dieu : « Seigneur, vous avez créé les fleurs, la nuit et le jour, et l’homme avec ses cinq sens. Vous avez placé cet homme parmi les fleurs et vous lui avez donné des yeux pour regarder la terre qui est belle. Vous l’avez induit en tentation. Et il s’est approché de ces fleurs avec ses cinq sens. Il a voulu les respirer, les presser sur sa bouche, les étreindre. Et parce qu’il avait une volonté, il en a usé pour son plaisir durant les rapides minutes que vous lui avez accordées pour vivre cette vie. À cause de cette volonté qui lui vient de vous, et parce qu’il était fait selon votre ressemblance, il a voulu être maître de tout. Mais un maître sans sagesse, faillible, entouré de lisières et d’empêchements. Et parce qu’il était faible et malheureux, il a tenté de parfaire son désir. / […] / Cet homme s’est ingénié à faire éclater ses limites. Pardonnez à cet homme qui n’est pas autre chose qu’un homme et qui, certes, n’a rien d’un dieu. / Il vous a tant aimé, jadis, quand votre nom passait sur ses lèvres d’enfant. N’a-t-il pas usé de ses genoux les marches de vos temples et mangé à ces Tables où vous distribuez le pain des élus ? /  Il vous a tant aimé avant de s’approcher de ce monde avec les cinq sens que vous lui avez donnés. »

Marcel Dugas est bien oublié, malgré des qualités d’écrivain évidentes. Malheureusement il n’était pas du bon côté de l’histoire. Il fait partie de ces auteurs qui ont dû se sentir bien seuls dans le Québec de l’entre-deux-guerres : même s’il a consacré un livre à Fréchette, il fut surtout un admirateur des Delahaye, Morin, Chopin, Loranger. On l’a même surnommé le « Mallarmé canadien ». Salve alma parens est un beau texte lyrique qui mérite d’être plus connu. Bien que beaucoup de pièces soient manquantes (la famille, l’éducation…), ce récit raconte comment se forge l’identité.


Marcel Dugas sur Laurentiana

Voir aussi
Marcel Dugas (édité par Réjean Olivier)

14 novembre 2016

Catéchisme catholique (2)

Suite à plusieurs demandes, j'ai numérisé le Catéchisme catholique (on l'appelait « le petit catéchisme ») et je l'ai déposé sur Internet archive. Voici l'adresse si vous voulez le télécharger :


J'ai déjà fait une présentation de ce livre :

Catéchisme catholique sur Laurentiana

À ma connaissance, ce catéchisme a été enseigné dans les écoles québécoises dans les années 1950 et 1960. Au milieu des années 60, on l'a remplacé par ce qu'on appelait la « catéchèse ». 

Habituellement, une journée de classe commençait par la prière et par l'étude du catéchisme. On devait mémoriser chacune des réponses. Le chiffre à la gauche d'une question précise le degré scolaire (de la 3e à la 6e année) où cette dernière devait être sue. 

Malheureusement le livre est devenu très rare : d'après ce qu'on m'a dit, on a tout simplement détruit des milliers de petits catéchismes quand son étude est devenue obsolète. Il y a quelques années, on a publié pour les nostalgiques une édition « bon marché » du Catéchisme. Toutes les questions et réponses sont là, mais non la belle couverture grise, le lettrage et ces images en couleur qui nous faisaient rêver.