17 mars 2012

Cocktail


Yvette O. Mercier-Gouin, Cocktail, Montréal, Albert Lévesque, 1935, 134 pages.

Acte 1 – Chez Nicole
Nicole, une veuve de 40 ans, est amoureuse de François, un don juan, ce dont elle est bien consciente. Elle a deux grandes filles : Geneviève 17 ans et Francine 10 ans. Geneviève déteste l’amoureux de sa mère, sentiment qu’elle partage avec son grand-père (le père de Nicole) et le précepteur-professeur d’anglais, Charles Black. Ce dernier est l’ami et le confident de Nicole. On comprend vite qu’il est amoureux d’elle. Pourtant, c’est à lui qu’elle demande de dire un bon mot sur François, question d’amadouer sa fille Geneviève. 

Acte 2 - Le même soir chez Nicole
Nicole reçoit. En plus de son amoureux, de Charles et de son père, ont été invités deux couples d'amis, et un Anglais dont on ne connaît pas la fiancée. Elle s’appelle Margie et elle  arrive de Winnipeg. Lorsque celle-ci voit Charles, tout le monde se rend compte qu’elle est bouleversée. Dans la soirée, elle raconte l'histoire d'une jeune fille abandonnée par un homme qui a fui après que la crise eût ruiné sa famille. On comprend que l’homme, c'est Charles et que la fille, c’est elle. Les gens se mettent à discuter du comportement du jeune homme, certains le condamnant, d’autres estimant qu’il a agi par honneur. S'ensuit une chicane entre Nicole et François qui quitte les lieux.

Acte 3 - Trois  jours plus tard, chez Nicole
Nicole attend François. Ils doivent assister à un bal costumé. Elle n'est pas sûre qu'il vienne mais finalement, il se présente. En se préparant, elle découvre Geneviève en pleurs. Pour essayer de se réconcilier avec elle, elle décide de lui laisser sa place, de lui permettre de faire sa première sortie dans le grand monde. Elle demande à François de l’accompagner. Dans la soirée, elle a une discussion avec Charles qui lui déclare son amour et, du même souffle, qu’il va quitter son poste pour aller travailler avec son père. Charles parti, elle décide d’attendre le retour de sa fille et de son amoureux. Ils rentrent enfin. Ne sachant pas que Nicole est couchée dans le salon, François fait la cour à Geneviève et l'embrasse. Nicole surgit et le met dehors.

La pièce n'est pas originale mais est susceptible d'intéresser pour une raison au moins. C'est l'histoire d'une femme de 40 ans qui a toujours vécu dans le giron des hommes. Il y a eu son père, puis son mari, deux hommes d’affaires. Pour eux, elle n’était qu’une « charmante poupée ». Veuve, elle s'émancipe,  elle se sent libre. Son père est devenu vieux et, enfin, elle mène sa barque. Elle est tout à fait consciente que son François est un coureur de jupons, mais elle est prête à l’accepter, puisqu’il lui permet d’être elle-même. Bien entendu, à partir du moment qu’il se permet de flirter avec sa fille, ses illusions s’écroulent. D’une certaine façon, la fin est triste puisqu’elle a perdu la dernière occasion de vivre « son » histoire d’amour. Cette héroïne n’est pas si loin des femmes de bourgeois que Marcel Dubé va présenter dans les années 60.

Extrait
NICOLE. — Et dire que cette nuit même, je m'étais enfin décidée à t'épouser: Blottie au coin du feu, je vous attendais, toi et Geneviève... je t'attendais patiemment, sans angoisse, je savais que tu allais monter. Ma maison était la tienne... Je t'ai attendu jusqu'au matin... (elle montre la fenêtre) Et d'attendre ainsi, je me sentais un peu ta femme... je ne t'en voulais pas... de t'amuser si longtemps loin de moi... Je t'aimais avec ce goût du plaisir qui est en toi... Toute la vie, j'aurais ainsi la patience d'attendre... j'en étais sûre... Ce serait si bon de toujours te pardonner ton abandon... de ne jamais te gronder... de toujours te comprendre... et de me dire que peut-être au monde il n'y avait qu'une femme capable de t'aimer tel que tu es. Plus tu vieillirais, plus tu te rapprocherais de moi, car aucune des femmes pour qui tu m'aurais délaissée ne te pardonnerait de lui être avec la suivante infidèle. Tu les aimerais toutes, donc  tu n'en aimerais aucune. Moi seule ne te ferais jamais un reproche, parce que mon amour aurait été profond, immense, il se fut épanoui... il eut vécu indépendant de tes actes, de tes pensées même. Voilà ce que tu as brisé, voilà ce que tu n'as pas permis qui fût! Il n'y a qu'une femme que tu n'avais pas le droit de me choisir comme rivale. Et cette femme, c'est ma fille... un autre moi-même dont je ne peux me défendre. Cette rivale est plus forte que moi, elle est jeune, belle et je l'aime. Elle est la seule que j'aie pu craindre, puisqu'en l'aimant, c'est mon passé que tu aimes. Comprends-tu le mal que tu viens de me faire et qui ne peut se défaire ? Comprends-tu surtout le tort que tu t'es fait et comprends-tu que désormais cette maison te restera fermée ? (p. 123-134)

Lire la thèse de DOMINIQUE LEMAY

12 mars 2012

Le Licou


Jacques Ferron, Le Licou, Éditions d'Orphée, 1958, 103 p. (3e édition) (1re éd. : La Barbe de François Hertel, suivi de : Le Licou, Éditions d'Orphée, 1951, 40 p.) (2e éd. : La Barbe de Francois Hertel ; Le Licou, Éditions d'Orphée, 1956, 110 p.)

La pièce a été présentée  le 24 juin 1958, au Studio d'Essai du Théâtre-Club, à Montréal, par la Troupe de l'Errant canadien dans une mise en scène de Marcel Sabourin.  Selon Jean -Marcel Paquette, Le licou serait la toute première pièce de Ferron (cité dans Le fils du notaire).

Dans son immense appartement, Dorante attend Camille, une danseuse de cirque qu’il a invitée chez lui. Il craint qu’elle ne vienne pas. Son valet Grégoire l’encourage du mieux qu’il peut. La belle finit par se présenter et s’ensuit un dialogue assez éclaté. Dorante se comporte comme un amoureux transi alors que son valet Grégoire garde les deux pieds bien sur terre. Il a vite conclu que Camille est une « coquette ». Son amoureux précédent s’est suicidé et Dorante est bien prêt à en faire autant si c’est ce qu’elle exige comme preuve d’amour. Faisant fi de l’admiration béate qu’il lui voue, tantôt elle essaie de l’attirer dans ses bras, tantôt de le tenir à distance. « Tu voudrais t’arrêter à mi-chemin entre l’homme et l’enfant : est-ce possible? Prends-moi dans tes bras. » Ou encore : « Bois donc, nigaud, tes scrupules finiront par me gâter mon aventure. » Qui est-elle cette Camille? Une « petite fille effarée », une femme qui n’a « goût que pour les hommes qui vont mourir », la revanche du bas-peuple écrasé par des seigneurs Dorante depuis toujours, une sorcière? La belle finit par partir et Dorante se retrouve seul. Au terme d’un long monologue, Dorante décide de se pendre :

DORANTE
On dit encore que la mort est une aventure dont on pense toujours se tirer sans blessure et que l'on tenterait pour vivre avec danger. (Il examine le câble.) Le danger est indubitable. Avec cette corde autour du cou, la mort devrait me trouver à son goût. Elle aura une fameuse prise pour me tirer selon sa guise. Elle tire et hop ! l'ascension, finie la passion : tu lui passes par-dessus l'épaule et tu peux voir enfin ce qu'elle a dans le dos. Qu'est-ce qu'elle a dans le dos ? Un sac, sans doute; le sac où elle met les chats et les chiens écrasés du canton. C'est dans ce sac qu'elle te met, c'est dans ce sac qu'elle t'emporte. Qu'elle t'emporte où ? Voilà la grande affaire et l'inconnu de l'aventure. Pourvu qu'elle ne t'emporte pas trop loin : Camille doit venir te rejoindre. Il ne faut pas lui compliquer la tâche. Elle viendra, elle viendra. En dansant, par le prestige et la magie d'un geste, elle touchera de sa main le voile qui sépare la vie de la mort. Pourvu qu'elle l'écarté suffisamment, ce voile, O Dorante, pour t'apercevoir dans le sac. Autrement, si elle opère à l'aveuglette, ce sera le premier chat mort venu qu'elle sortira par la queue, piteux triomphe pour son art et pour son amour ! Mon Dieu ! que l'avenir est cocasse dans un moment pareil. On a décidément surfait la réputation tragique du trépas. Je commence à prévoir que le mien sera drôle, et pourtant je meurs pour un grand amour. J'ai voulu le garder pur de toutes ces choses impudiques où il mène ordinairement. J'ai préféré la mort, et voilà que celle-ci n'est guère plus décente.

Camille, ayant pressenti son geste, est revenue sur ses pas et tance Grégoire de le dépendre au plus vite. Avant de s’exécuter, celui-ci lui fait la leçon : « La sorcellerie n’existe pas, je le sais bien, mais le prétexte est trop bon pour que je le dise, puisqu’il permet à la société de se débarrasser des filles de rien qui se mêlent, comme il t’est advenu trop souvent déjà, de troubler les garçons de bonne famille. » La pièce se conclut par une parodie d’Adam et Ève au paradis terrestre.

CAMILLE
Le fruit que tu goûtais était encore vert. Laisse-le mûrir dans la chaleur de mon sein.
Tu es mon amant, tu n'es que mon amant. Et si la mort t'a touché de son doigt, c'est pour qu'il ne reste de vie sur terre que la tienne et la mienne.
DORANTE
Pour que nous soyons seuls au Paradis.
CAMILLE
La fleur que je t'offrirai, sera nouvelle et savoureuse.
DORANTE
Ne craignez-vous pas, Camille, le serpent qui hante le jardin ?
CAMILLE
Le serpent, qui se durcit et se tend vers la fleur pour en goûter l'intimité et la saveur, n'a rien de venimeux, mon bel amant. A peine laisse-t-il un peu de lait sur son passage, un lait candide et profitable où la fleur trouve une nourriture et l'espérance de son fruit.
DORANTE
Ce serpent me gênait; j'y voyais le doigt de Satan.
CAMILLE
Le diable serait trop heureux d'en faire son pouce, mon bel amant, pour l'avoir toujours à la bouche.
DORANTE
Camille, il me semblait que vous vouliez ma mort; pourquoi êtes-vous revenue et l'avez-vous empêchée ?
CAMILLE
On s'éveille à l'amour en devenant mortel. J'ai voulu que tu meures parce que je voulais que tu m'aimes.

En conclusion, Camille exige qu’il vienne vivre avec elle. On devrait lui trouver un rôle dans le cirque. Dorante ayant toujours sa corde de pendu au cou, elle s’en saisit et le tire, comme on le ferait avec un veau.

Encore une fois : des emprunts à la comédie classique, ce langage d’un autre âge, un propos souvent sacrifié au profit de la fantaisie verbale, des personnages déjantés, ce mélange de préciosité et de vulgarité. Mais c’est du Ferron! À prendre ou à laisser.

5 mars 2012

Cotnoir


Jacques Ferron, Cotnoir, Montréal, Éditions d’Orphée, 1962, 99 pages.

Le docteur Léon Cotnoir, « médecin sans réputation, notable de faubourg, bourgeois encanaillé, honte de la paroisse, damné de vieille date », vient de mourir. Avec une telle réputation, il est clair qu’on ne se précipite pas aux portes de l’église de Saint-Antoine-de-Longueuil pour assister à son enterrement.

Quatre confrères et quelques personnages d’allure louche accompagnent le mort. Représentant les docteurs, il y a le narrateur, Gérin, Leroyer arrivé en retard (« un grand bel homme, toujours vêtu d’étoffes anglaises ») et Bessette, un morphinomane qui court les enterrements afin de recueillir les restes de morphine laissés par les défunts. Du côté des personnages à l’allure louche, on remarque un notaire (« l’air d’un rat, le nez pincé et les dentiers trop grands »), Sauviat, barbon au visage de pucelle, « trafiquant en tout et vivant seul dans son officine comme un gros chat dans son trou », enfin madame Cotnoir elle-même, une Française qui a toujours vécu cloîtrée dans sa grande maison bourgeoise, son mari étant son seul lien extérieur. S’ajoutent quelques croque-morts obséquieux et, pour le reste, ce sont les habituées des enterrements, faune parquée au fond de l’église : « vieillards à la peau séchée, dévotes sans famille, échappées d’hospice, demoiselles noires. »

Au-delà des funérailles, Ferron raconte la dernière journée du docteur Cotnoir. Il s’est occupé d’un patient, fraîchement sorti de Bordeaux, Emmanuel, lequel avait trouvé refuge chez son cousin Aubertin, lequel vivait avec sa femme, ses six filles et leurs perruches, à l’écart de la grande route, le long du chemin Chambly, là où « le beau Viger et ses hommes […] s’embusquèrent pour attaquer les Habits rouges et déclencher la révolte de 1837 ». Cet Emmanuel, un simple d’esprit, qui a la manie de baisser ses culottes dans la rue, les a baissées une fois de trop devant les filles du cousin Aubertin, ce qui n’a pas plu à madame, qui a quand même eu la délicatesse d’appeler Cotnoir plutôt que la police. Cotnoir a décidé que le remède était on ne peut plus simple : il suffisait de mettre Emmanuel dans le train de Québec et, assurément, un bûcheron de passage l’emmènerait dans les chantiers. Mais le soir venu, ledit Emmanuel a fait faux bond, donc n’a pas pris le train. Avant de rentrer chez lui, Cotnoir, se sentant mal, a fait un détour par la taverne. C'est pendant la nuit  qu'il est mort :  

« Or voici qu’il se trouvait à l’improviste devant la simplicité de mourir, un acte qui n’implique que soi, involontaire, c’est sa faiblesse, mais qui devient propre quand on l’assume seul. Il eut la dignité de ne pas appeler. Il fit : ouf! Et sombra; auparavant eut encore le temps de penser que sa mort titubante déjouerait tout le monde et qu’on ne se porterait à son secours que trop tard; il n'eut pas toutefois le loisir de s'en amuser. Les mourants d'ailleurs n'ont pas d'humour; ils voient, ils constatent c'est tout : le moment est trop vif pour qu’ils puissent l'approfondir, l'apprécier, le goûter. L'opérateur tombe; la caméra continue d’enregistrer : un dernier bout de film qui ne sera jamais projeté. Le cœur s'arrête; les poils continuent de pousser. Tout cela fait partie du résidu et n'offre aucun intérêt. »

Au matin, sa femme, croyant que son mari n’était pas rentré, a refusé l’appel d’un homme, dont la femme était en train de mourir. Elle le découvre finalement (ils font chambre à part), gisant « l’œil entrouvert, l’écume à la bouche, les lèvres noires ». Elle appelle Gérin : malheureusement ce dernier vient  de répondre au même appel qu’elle a refusé au nom de son mari.  Il lui conseille « d’appeler le prêtre. À sept heures, on en était rendu au croque-mort. »

Ferron est un conteur exceptionnel. Ce petit livre génial est écrit dans un style tout de finesse, plein d’humour et, en plus, la narration est très savante, ce qui dans ce cas n’est pas un défaut. Ce n’est pas la première fois,  et sans doute pas la dernière, que je lis Cotnoir.

27 février 2012

Contes du pays incertain


Jacques Ferron, Contes du pays incertain, Montréal, Éditions d’Orphée, 1962, 200 pages.

J’aime beaucoup Ferron. C’est sans doute un des auteurs qui m’a donné mes plus grands plaisirs de lecture ces dernières années. Pourtant, quand j’étais dans la vingtaine, il ne m’intéressait  guère. Tout ceci pour dire que Ferron est probablement un de ces auteurs qu’on apprécie davantage en vieillissant et cela, parce qu’il se tient au-dessus de la mêlée, avec cette douce ironie de ceux « qui en ont vu d’autres » ou mieux « qui ne s’en laissent pas conter ».

Il ne faut pas trop chercher le fantastique et le merveilleux dans les Contes pour pays incertain. Encore moins les châteaux et la magie. On y trouve bien un veau transformé en avocat (Mélie et le bœuf), un archange devenu robineux qui hésite à regagner ses terres (L'archange du faubourg), quelques animaux qui parlent, mais rien ne dit que le merveilleux y est pour quelque chose. Le domaine d’élection, c’est le plus souvent l’arrière-pays oublié, le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie, l’Abitibi, le Maskinongé. Ou encore la rive-sud de Montréal, encore une campagne, à l’époque. Dans « Les provinces », il met en scène un cartographe zélé qui cartographie le pays différemment selon qu’il travaille pour l’évêque, le premier ministre ou les frères enseignants. Il finit par se rendre compte que tout le monde se fout de lui. Le pays n’est pas tellement affaire de lieu, de territoire, tout compte fait. Davantage une question de culture, comme le comprennent Cadieu (Cadieu) et François Laterreur (La vache morte du canyon) lorsqu’ils rentrent chez eux.

Les personnages sont des « simples », habitant, boucher ou curé de presbytère, franciscain, rentier en bout d’âge, moribond qui ne veut pas mourir, bedeau, curé, nonne, médecin de campagne ou accoucheuse. Les « grosses poches », avocats, médecins de ville et députés, on les tient à distance tant il est difficile de les prendre au sérieux. Et souvent ces simples ne sont pas si loin des Originaux et détraqués de Louis Fréchette.

Le recueil contient dix-sept contes d’inégale longueur, le plus court faisant 3 pages et le plus long, 35. (Vous trouverez un résumé de chacun d’eux dans Le comptoir littéraireFerron disait que chaque conte était un roman potentiel : « Le perroquet » et « Les Méchins » sont déjà des ébauches de Cotnoir.

Ferron, c’est d’abord un style, un mélange de modernité et de vieillerie, impossible à imiter. « Car ils eussent pu s’accorder; même qu’ils l’eussent dû! » (La vache morte du canyon) Les phrases, très accidentées, vont et viennent, souvent pour le plaisir des mots, y compris des jeux de mots grivois : « Après tout, c’est un veau anglais : la saillie n’est pas son affaire. » Ou encore : « On ne raisonne pas une femme qui a ses facultés, encore moins lorsqu’elle les perd. La raison attaque de front, franchise inconvenante : il faut biaiser avec le sexe, ou tout simplement le prendre par derrière. » (Mélie et le bœuf)  Avant VLB, il se permet de québéciser les mots anglais (le farouest, les Stétes, la bisnesse, touristeroum), avant Ducharme il cite Garneau pour s’en moquer.

L’auteur, si précieux en un sens, ne perd pas une occasion de nous faire rire, même si cela doit passer par le trivial : ainsi cette farce bien rabelaisienne des quatre cochons qui poursuivent monsieur le docteur (Une fâcheuse compagnie) ou encore cette vieille qui montre son cul à tout le monde et que son gendre voudrait faire enfermer (Le perroquet).

Il ne faut pas trop prendre Ferron au sérieux. Oui bien sûr il réserve quelques savonnades aux Anglais : « On francise comme on peut, par le bas surtout, alors qu’on s’anglicise par le haut. »; il semble déplorer, mais si peu, qu’un habitant trop simple échange sa fille contre sa dette : « Monsieur Pas d’Pouce n’en revient pas : une fille de quatorze ans, brave et jolie, qui ne figurait pas sur l’inventaire. » Je ne pense pas qu’il y ait de message, l’auteur s’amuse, trop heureux de jouer de son imaginaire, même lorsqu’il nous livre la recette pour aller au ciel : « Cet archange, lorsqu’il était sur terre, a-t-il recherché les orgueilleux, les puissants, les échevins et autres potentats? » Le plus souvent, ce pays incertain, c’est un lieu loufoque où tout peut arriver, et même des histoires qui ne tiennent pas la route, tel ce mort ressuscité que sa femme et ses filles veillent alors qu’il trône dans la cuisine avec ses fils. On imagine Ferron nous surveillant, derrière la porte, trop malicieux pour se montrer, se délectant de notre air hébété.

Extrait :
Il avait un os de travers au-dessus de l'estomac; il n'était pas malade, seulement l'os gênait, le piquant à chaque respiration; il lui fallait rester tranquille en attendant que l'os reprît sa place. Au bout de trois ou quatre semaines le maudit os n'avait pas bougé; le bonhomme allait de mal en pis; on manda le ramancheur, mais le ramancheur, l'ayant tâté, refusa de le ramancher, car il lui aurait, en même temps que replacé l'os, décroché le nerf du cœur. Le bonhomme était fini. On envoya chercher le curé.
— Bonhomme,  dit  la  vieille  à  son mari,  tu n'es peut-être pas très malade, mais tu es si vieux que tu te meures.
— Je me meurs ?
— Oui, tu te meurs, je suis bien à plaindre!
— Et moi ... ? demanda le bonhomme.
— Toi, ce n'est pas triste, répondit la vieille : tu n'as qu'à te laisser faire ; le curé va tout arranger Seulement, il faudra que tu sois poli: tu joindras les mains, tu regarderas en l'air et tu penseras au bon Dieu si tu peux; si tu ne peux pas, fais semblant.
Et pas de farce, hein, tu m'entends!
Le bonhomme avait peine à souffler; il promit d'être sérieux.  L'arrivée  de ses  garçons  avec  des mines de faux apôtres le dérangea toutefois dans sa résolution. Il avait déjà les mains jointes; il tenta de les écarter sans que cela parût mais la vieille guettait;  elle  lui lia les  poignets  avec  un  grand chapelet. Le curé arrivé sur les entrefaites jugea que le bonhomme était condamné, aussi s'empressa-t-il de l'administrer;  puis  il ne sut  que faire;  il n'était pas encore temps de réciter la prière des
agonisants.
— Comment vous portez-vous, demanda-t-il au
bonhomme.
- Mal merci, répondit celui-ci. (« La mort du bonhomme », p. 39-40)

21 février 2012

L'Ogre


Jacques Ferron, L'Ogre, Montréal, Les Cahiers de la file indienne, 1949, 83 p. 

La pièce évolue sur quatre actes. Elle exige 10 personnages. La première aurait eu lieu au Théâtre-Club en 1958.

Une pucelle arrive au château de l’Ogre, attirée par les belles paroles du Chevalier, un rabatteur de chair fraiche, incarnation du démon. Toute innocente, elle compte plaire au maître de céans qui l’a invitée à souper. Cet Ogre semble insatiable, puisqu’il a voulu manger son valet avant que la belle ne se présente. II y a aussi un jeune homme, à qui le Chevalier a promis la gloire, qui a été fait prisonnier et qui pourrait être la prochaine victime. On apprend que le souper s’est mal passé : l’Ogre a été empoisonné. On soupçonne le valet, mais tout le monde s’entend pour accuser le cuisinier, qui est aussi docteur. Sans leur maître, gendarmes et valets se sentent perdus et s’empressent de lui trouver un successeur. Ce ne sera pas le chevalier puisqu’il quitte le château. Ce pourrait être le prisonnier, d’autant plus qu’il est amoureux d’une Amazone, sortie on ne sait d’où, à moins comme le suggère Ferron, qu’elle ne soit qu’un autre aspect de la Pucelle. À voir aller l’Amazone, qui tient la dragée haute à toute la valetaille et au prisonnier, il se pourrait bien qu’elle devienne l’Ogresse du château.

Il y a une modernité chez Ferron qui ne cesse d’étonner : en 1949, il s’adonne à des jeux littéraires qui vont devenir très populaires dans les années 60. Tout au long de la pièce il joue sur l’illusion dramatique, se permettant d'enjamber allègrement le quatrième mur :
JASMIN - Si cette forêt était une assistance, si sa faune au lieu d’être sauvage était humaine et si vous étiez Sganarelle au lieu d’être Jasmin, il me semble que vous auriez plaisir à faire l’éloge du théâtre, qui, par ses machinations et ses diableries, brûle aux feux de la rampe ce que le jour a de niais, de ridicule et de monstrueux pour laisser à la nuit ce que la vie a de pur et d’ineffable. Niaise était la Pucelle, pourtant touchante ; mais ses qualités fondantes, ses appas sans défense avaient sur l'homme un effet désastreux en faisant naître en lui un Ogre monstrueux. Elle est morte. De même I’Ogre. Et le ridicule les a suivis avec le docteur en médecine et son chapeau pointu. La scène n'est pas encore vide, mais le drame, par ces trois échelons successifs, est descendu vers des couches plus humaines. Ainsi se joue le passage du théâtre à la vie quotidienne ; il prépare le retour du spectateur à son foyer, celui de Sganarelle à la femme qui le trompe, celui du malade imaginaire à Molière qui se meurt. La forêt se videra de ses bêtes avides, et, ce château bizarre, prestigieux, extraordinaire tant que le drame y séjourne, deviendra une simple résidence, la maison de campagne où l'on élève une famille. Alors la terrasse cessera d'être une scène.
L’humour est le plus souvent subtil, même si parfois il ne déteste pas l'allusion grivoise :
LE MANCHOT - Occupe-toi à me trouver un appui quelconque où me poser les fesses ; après une journée de garde, ces morceaux-là n'ont plus leur place entre ciel et terre ; ils vous tirent dans le dos comme des jambons pendus par des ficelles. La ficelle peut casser ; alors il est trop tard pour vous asseoir. Comme le disait si bien le curé de mon baptême : « A le garder en l‘air, vous aiguisez votre derrière, et quand il est pointu, monsieur, vous vous piquez dessus ». Or donc, compagnon, va me quérir un siège.
L’Ogre est une pièce un peu bavarde, assez littéraire tout compte fait. Déjà le style inimitable de Ferron est bien présent : fantaisie, allusions politiques, sarcasmes contre les grands, dont l’Église et les Anglais. Il me semble que tous les éléments du conte sont présents, comme Ferron lui-même le suggère dans la dernière réplique de la pièce.
JASMIN – À ce régime, Madame, je vous le prédis, vous aurez beaucoup d’enfants. Et cette histoire d’Ogre finira comme l’autre. Elle finira bien. Ainsi le veut la morale des contes.
En terminant, deux citations sur la médecine :
« La médecine préventive est sa spécialité; il empêche ses patients de vieillir. »
« …la manière la plus efficace de vaincre la maladie est encore de se débarrasser des médecins. »

Sur Ferron :

20 février 2012

Qui est l'auteur de ce texte?

 Qui est l'auteur de ce texte?
 Vous allez dire Ducharme, j'en suis certain. Mais c'est Ferron dans La Sortie.
« Des chevaux galopent au-devant de l'eau. Pourquoi ne se transforment-ils pas en cachalots ? Il est difficile de changer d'habitude. Ils se disent sans doute qu'ils veulent rester fidèles à leurs ancêtres. Ah, vous serez bien avancés, patriotes-chevaux, quand le déluge vous aura rejoints ! L'avenir est à la plongée, aux sous-marins, aux cétacées. Et l'on peut aussi creuser la terre. On réduit les dimensions du living-room, sans en changer les proportions, cela donne un cercueil, et l'on continue de voyager dans la mort comme dans la vie, sans déranger personne. La terre tourne, on ne s'ennuie pas; on fait le tour du monde comme des cosmonautes oubliés. On ne peut plus s'arrêter. Pourquoi d'ailleurs arrêterait-on ? Où débarquer ? Personne ne vous attend. Alors on continue de tourner. C'est sans doute cela une vie éternelle... Ma pauvre perruche, dire que je t'ai aimée ! Et toi, poisson, que deviendras-tu dans ton désert mouillé sans un Dieu pour faire tomber la manne ? Et toi, palmier, comment pourras-tu regagner la Floride sur ton pied-bot ? La Floride, l'air libre, le vent; la vraie Floride qui est aux vedettes, aux impudiques, aux impudents, aux millionnaires... La mienne, c'était une attrape, les tropiques dans un living-room, le living-room dans un cercueil. »

11 février 2012

La Sortie


Jacques Ferron, La Sortie, Montréal, Écrits du Canada français, 1965, pages 109-147. (Création à la scène: le 14 septembre 1965, par le Théâtre de la Place. Mise en scène: Pascal Desgranges)

Auguste reçoit Armand, son seul ami. Son épouse, qui a une robe neuve, voudrait sortir. Auguste n’est guère tenté. Dans la discussion, il ressent une « crampe à l’estomac ». Pendant que l’épouse cherche les médicaments, les deux amis devisent sur la mort. Armand est agent d’assurances et il en profite pour lui vendre une assurance. La femme ne trouvant pas les médicaments, Auguste part à leur recherche. Pendant ce temps, l’épouse embrasse l’ami. On comprend qu’Auguste est cocu. En fait, lui aussi le sait. Remis de son mal, il se met tout beau pour sortir son épouse. Armand, jaloux, lui révèle qu’il est cocu et le mari fait semblant de ne pas le croire. Finalement, le mari dit éprouver de la fatigue et demande à sa femme de sortir avec Armand.

Cette pièce est présentée comme la suite de Tante Élise. Difficile d’y voir une suite, à moins que les deux jeunes amoureux soient devenus de vieux époux. Sinon, aucune allusion. Comme extrait, un petit passage savoureux sur la médecine.

Extrait
L'AMI — Ta maladie a été transformée; elle est devenue une mine de paroles, un mal pour un mot.
LE MARI — Un mal pour un mot ?
L'AMI — Oui, et tu parles avec autorisation; les pires calembours te sont permis. Sans la maladie, bien des gens seraient muets.
LE MARI — Merci pour moi : j'ai déjà trop divagué.
L'AMI — Comment te sens-tu ?
LE MARI — J'ai la bouche un peu sèche, c'est tout.
L'AMI — Tu as trop transpiré ! Quand tu auras bu, le goût de parler te reviendra. Tu suivras mon conseil. Les médecins ne sont pas seulement des sorciers; ils enseignent l'amplification du sujet, ce sont des rhétoriciens. Laisse-moi te faire un aveu : si je n'avais pas été si paresseux, je ne vendrais pas de l'assurance, non ! Au lieu de m'esquinter, c'est moi qui ferais parler le client, bien assis, bien gras et ne l'écoutant pas trop; oui, je serais médecin.
La femme revient.
LA FEMME — Voici ton eau, chéri; maintenant je vais chercher les grains.
Elle sort.
LE MARI — Médecin, toi ! Vendre le paradis ou vendre de l'assurance, c'est du pareil au même : je te voyais curé dans le grand sermon de la mort.
L'AMI — Mon cher, le siècle a changé : l'homme est moins hasardeux, ses économies... Oui, ses économies, ma Floride à moi... ses économies, il les place près de lui; son salut, il le cherche ici-bas; l'au-delà, c'est le dehors de sa peau; il ne s'en éloigne guère et la maladie le ramène en deçà, au chaud des tripes, dans son petit ciel portatif dont, moyennant finances, le bon docteur lui explique tous les gargouillements, ah, douce musique !
LE MARI — II faudrait quand même que tu inspires confiance.
L'AMI — C'est la maladie justement qui déguise le médecin aux yeux de son patient et d'un loup, s'il le fallait, lui ferait voir un mouton... Tu n'aurais pas confiance en moi ?
LE MARI — Non, décidément pas !
L'AMI — Tu n'es peut-être pas très malade, non, pas très malade... Ta crise, quand même, tu l'as eue au bon moment : tu ne voulais pas sortir. Évidemment les sueurs froides semblaient sincères, mais sait-on jamais : tu as peut-être le génie de la transpiration ?
LE MARI — Et mon mal ?
L'AMI — Je n'en ai rien ressenti.
LE MARI — Bon, j'irai voir le médecin : il me croira, lui ! Il me donnera même des dragées à croquer en cas de crise.
L'AMI — Des dragées que tu garderas précieusement dans ton porte-monnaie.
LE MARI — Autrefois, c'étaient des gris-gris,
L'AMI — Maintenant, ce sont des dragées. Les remèdes passent mais les médecins restent. (p. 116-117)