1 juin 2012

Orage sur mon corps


André Béland, Orage sur mon corps, Montréal, Éditions Serge Brousseau, 1949, 179 pages.

Les bouquinistes le présentent comme le premier roman homosexuel publié au Québec. Chose rare, le roman est suivi de neuf poèmes.

Julien Sanche a été renvoyé de son collège sous prétexte qu'il « corrompt tous ceux qui l'approchent ». Ses parents ont été convoqués par le directeur du collège qui leur a appris la nouvelle sans ménagement. « Julien invite chez lui des jeunes gens. Il les initie de sang-froid aux plus basses expériences. » Depuis ce temps ses parents humiliés et scandalisés le regardent avec dégoût. Julien lui-même est convaincu de sa faute et il se dit qu'une jeune fille saura le guérir de sa perversion. « S’il en existait une dont l’œil brille incessamment de désir, si une sorte de femme que la solitude sépare maintenant de tout un passé pittoresque, languissait dans sa demeure enrichie et cherchait un jeune homme pour elle seule, je tenterais de m’offrit. » Ce n’est pas une jeune fille mais plutôt une femme qui organise des partouzes (et qu’on dit folle) qui l’initiera aux plaisirs hétérosexuels.

Il parlera peu de cette aventure. Bien entendu, il n’en est pas ressorti hétéro : « Mais de là à soutenir que je ne porte en moi aucune trace de féminité, c'est autre chose, c'est mensonge ignoble... Satanée empreinte sur une telle journée, marque scélérate apposée sur le vingt-neuf novembre, par la soutenance d'une idée, d'un quasi-idéal que mes énergies avaient jusqu'ici sauvé du péril. Je ne suis pas femme ! Allons ! Je le suis peut-être trop ! De cela dépend en partie le malaise d'introspection qui me tracasse. De cela, ma faiblesse humaine est en partie née. Ah ! combien, à cette heure, je me déteste ! Avec quelle haine je me sens prostitué… »

Le soir de ses 18 ans, avec trois de ses amis, il s'enivre, ce qui diminue encore plus l’estime qu’il se porte et augmente la culpabilité religieuse : « Grâce pour mes vices innommables devant celui qu'à douze ans je fus !... Il ne m'est plus possible de reconquérir la pureté à laquelle je tenais tant : j'ai trop profané le mystère de ton génie par mes hypocrites chansons, mes lubricités, mes haines essentiellement contraires à ton message. J'ai théoriquement écrasé du talon les hosties exposées à l'adoration des croyants; quelques   circonstances   propices   auraient pu amener la pratique, Seigneur! Je n'ose désormais plus me retourner devant ton pardon, tant de noirceur et d'excréments sont entrés en moi et s'exhalent peu à peu de mon passage. Je suis lâche et je voudrais, mon Dieu, scier le bas de ta croix, pour qu'avec moi tu tombes à jamais dans le gouffre, pour que l'un par-dessus l'autre nous nous éteignions dans la mémoire des hommes. »

Il finit par quitter ses parents. II écrit une lettre à un poète  qu’il admire, espérant quelque secours de ce côté, mais peine perdue et frustration supplémentaire, il ne reçoit aucune réponse.

Par désespoir, il en vient à l’idée de combattre le mal par le mal, quitte à plonger encore plus profondément dans son « abjection » : « Je ne devrais pas agir ainsi. Mon esprit me le dit assez. Mais l'orage est sur mon corps. Et mon corps, c'est ce qu'il y a de plus puissant chez moi. Alors, trop faible pour avancer, j'aurai assez de force pour reculer, pour descendre dans les plus profonds replis de la haine et de la perdition. Ma girouette zigzague vers les bas-fonds... »

Il décide de revoir une lointaine cousine qui souffre de tuberculose avec le dessein de la faire souffrir, de se venger sur elle. Il la visite, elle lui écrit, il s'amuse du fait qu'elle patauge dans un amour possible. Il la visite sur son lit de mort, juste pour lui dire que tout leur amour ne fut qu'une horrible farce.

Il se retire à la campagne. Il rencontre un jeune homme et une jeune fille. On peut imaginer le pire.

Mon résumé ne rend pas compte du déroulement du récit. Je n’ai retenu que les événements, alors que ceux-ci occupent très peu de place dans ce roman qui a le ton du journal intime. Julien Sanche essaie de se décharger de l'immense sentiment de culpabilité qui l'accable. Son témoignage n’est qu’une longue introspection plutôt abstraite, qu’une longue d'effusion lyrique. Le monde extérieur n’existe pour ainsi dire pas. Il n’y a presque pas de scènes dans le roman, que de l’analyse. En un sens, le roman est plutôt désincarné même si on ne parle que de sexe sans le nommer. L’égotisme du personnage finit par nous excéder.

En 1949, hors de tout doute, le sujet de ce roman était audacieux. Il est dommage que Béland (ou l’éditeur) l’ait bousillé. L’édition est bâclée (plein de fautes) et le roman, parfois, surécrit : « Je pleure une cascade de sincérité, cependant que la fiction théâtrale dispose pour elle-même des clartés et des ombres… Quelle mare circulaire ou salée, produite par le subconscient salé de mon enfance, puis d’une partie de mon adolescence jusqu’à la découverte pubère, quelle plénitude où le dégoût jouit principalement, pourrait ne pas croire au prix de sa présence, ce soir? » 

24 mai 2012

Les Voix intimes


Caouette, Jean-Baptiste, Les Voix intimes, Québec, Imprimerie L.-J. Demers, 1892, 309 pages. (Préface de Benjamin Sulte)

« Mais il y a assez de bonnes pièces pour sauver Les Voix Intimes d'un oubli prématuré. Le souffle religieux et national agite noblement un grand nombre de pages, et cela suffirait pour valoir un accueil favorable à leur auteur. » (Sulte dans la préface)

L’auteur avait 48 ans lorsqu’il a publié Les Voix intimes. Certains poèmes sont datés des années 1870. Le recueil est divisé en quatre parties : Poésies diverses, Sonnets, Hymnes, Romances et chansonnettes, Une gerbe d’acrostiches.
Poésies diverses
Le titre l’indique assez bien, l’inspiration vole en tous sens. Le ton, lui, demeure toujours romantique. Plusieurs poèmes sont accompagnés d’une dédicace (à sa femme, son père, Sulte, Routhier…). Certains, très sentimentaux, donnent dans le pathétisme (Rose, Un héros de 1870); d’autres célèbrent la nature, le pays, un héros national (Champlain), le journalisme, Noël, Crémazie, Fréchette, Chapman. On trouve aussi des poèmes écrits dans les albums des jeunes filles. Enfin, l’auteur nous offre de « judicieux conseils » dont un poème adressé aux célibataires (lire l’extrait). 

Sonnets
La forme change, est plus ramassée, mais l’inspiration reste la même. Les sonnets célèbrent les villes de Québec et Montréal, des revers amoureux… Le dernier tranche quelque peu puisqu’il s’adresse à Marie (« Il est un nom que tout chrétien vénère »).

Hymnes, romances et chansonnettes
Cette partie présente des chansons, avec couplets et refrain. Certaines ont été composées sur un « air connu », d’autres sur une musique originale. Les musiciens sont nommés : N. Crépaullt, Edouard Vincelette, Joseph Vézina, A. Thomas, R. Lyonnais, J. Sauviat. Les sujets sont très variés : Noël, les Canadiens et Canadiennes, les raquetteurs de Sherbrooke, les noces d’or, les funérailles, le dépit amoureux…

Une gerbe d’acrostiche
La gerbe est bien mince, elle ne comprend que trois acrostiches : A M. V. Billaud, de l’Académie des Muses Santones; La femme canadienne; A mes poésies.

Ce recueil, très dix-neuvième siècle, dans lequel sont réunis pêle-mêle les écrits poétiques de l’auteur a peu d’intérêt. Caouette est un « faiseur de rimes », un « rimailleur », comme beaucoup d’autres de son époque. En toute honnêteté, je dois dire que j’ai souvent survolé le recueil.

AUX CÉLIBATAIRES

Allons, debout ! pauvres célibataires,
Vous que la femme abreuve de mépris !
Abandonnez vos gites solitaires,
Où l'on ne voit que des chats favoris !

De votre cœur bannissez la souffrance;
Ne soyez plus désormais soucieux :
Et saluez avec joie, espérance.
Le nouvel an qui brille au front des cieux !

Car en ce jour de fête universelle,
La fille d'Ève absout les amoureux;
Sa douce voix attendrit l'infidèle,
Et son regard rend les hommes heureux.

En votre honneur elle fait sa toilette;
Elle embellit de fleurs ses longs cheveux;
A son faux col rayonne l'épinglette
Qu'elle reçut un soir avec vos vœux !

Vite, debout ! accourez donc vers elle,
Vous que l'ennui torture tous les jours !
Et dites-lui : " Ma tendre demoiselle,
Je pleure encor mes premières amours;

" Je suis cruel, barbare et bien coupable
D'avoir blessé vos nobles sentiments;
Mais mon offense est-elle impardonnable ?
Oh ! non : alors, reprenez mes serments..."

Mariez-vous ! l'Évangile l'ordonne;
C'est un devoir sacré pour le chrétien.
Aux bons époux parfois le Seigneur donne
La paix de l'âme et le pain quotidien.

C’est le souhait, braves célibataires,
Que je formule en ce beau jour de l'an.
A l'avenir, soyez moins solitaires;
Rendez des points aux plus jeunes galants


Lire la critique de Jacques Blais dans le DOLQ

Jean-Baptiste Caouette sur Laurentiana

19 mai 2012

Les Fleurs poétiques


Léon Lorrain, Les Fleurs poétiques. Simples bluettes, Montréal, Beauchemin, 1890, 182 pages (préface de l’auteur)

Le recueil est dédié à Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec. Dans la préface, Lorrain se défend d’être poète (air connu). « Mes fleurettes, dont la plupart pâlissaient depuis déjà longtemps au fond d'un tiroir, n'ajouteront rien, je le sais, à l'éclat qui environne notre jeune littérature nationale. »

L’auteur aime beaucoup les fleurs, et c’est ce dont il parle dans le poème liminaire : « O fleurs! Objets de ma tendresse, / Je vous cultivai de mon mieux; /  Je vous donnai des soins pieux / Dans les heures de ma jeunesse! »

IMMORTELLES ET PENSÉES
Lorrain porte un jugement sévère sur la société; la nature, prolongement de Dieu, devient la grande consolatrice, thème cher à Lamartine. « Petites fleurs mélancoliques, / Qui penchez vos fronts angéliques / Sur le sol humide des pleurs / Que versent les saintes douleurs, / Au ciel, à la nature immense, Chantez, chantez votre romance ». D’autres poèmes sont carrément d’inspiration religieuse : « Salut! Reine des cieux! / O cœur miséricordieux ».

ROSES ET MARGUERITES
La rose est associée à l’amour. « La rose est un emblème unique de beauté, / De candeur et d’amour. »  Les marguerites sont plutôt les confidentes, les « sœurs discrètes » des jeunes filles amoureuses. Quelques poèmes portent des noms de fille : « Corinne avait quinze ans. / Oh! Qu’elle était jolie! »

VIOLETTES ET PIVOINES
Encore les fleurs, mais pas uniquement dans le sentiment amoureux. Le poète préfère la violette qui, « Loin de tout regard importun, / Pure,  s’épanouit à l’ombre » à la pivoine « Roue comme la honte, / [qui] étale au jardin sa blessante splendeur. » En somme, la modestie en tout chose : si l’auteur a rejoint la ville avec ses « splendeurs mensongères », il conseille aux jeunes gens : « Ne quittez pas l’héritage / Que l’aïeul vous a transmis. »

POÉSIES DIVERSES
Encore des fleurs, l’œillet et la tubéreuse, un poème patriotique (« La fête nationale »), un poème-hommage à Crémazie (« Poète à l’âme pathétique »), deux poèmes d’inspiration irlandaise, deux autres que lui ont inspirés Horace.

Bluette : Petit ouvrage, ouvrage sans prétention, qui n’est qu’un badinage d’esprit. Après avoir lu le recueil, il me semble que la modestie affichée par le poète dans la préface et le sous-titre est authentique. Rien n’est plus naïf que ces petits poèmes. Il va de soi que traduire des sentiments en utilisant le langage des fleurs est un défi perdu d’avance, même au XIXe siècle.

Lire la critique de Jeanne D’Arc Lortie dans le DOLQ.

Extrait
La rose, qu'elle soit jaune, blanche, écarlate,
Violette, lilas, pourpre, marron, carmin ;
Qu'un riche vermillon à sa corolle éclate,
Ou qu'elle ait le reflet velouté du jasmin ;
Qu'on l'appelle pompon, capucine ou trémière,
Et quel qu'en soit le genre ou la variété, —
Perle d'or ou coquette, aurore ou printanière, —
La rose est un emblème unique de beauté,
De candeur et d'amour. Dans les cœurs, son royaume.
Elle exerce un pouvoir qu'on ne peut déjouer.
La musquée, enivrant de son subtil arôme,
Nous parle d'inconstance, il faut bien l'avouer.
La rose capucine, il faut aussi le dire.
Ne représente aux yeux qu'un caprice d'un jour ;
Celle de tous les mois, qu'un éphémère amour
Qui naît en un moment, au milieu d'un sourire,
Et qui disparaît sans retour.

Mais comment faire un crime aux innocentes roses
De la noire inconstance et des faux sentiments
Des amoureux menteurs, volages ou moroses
Oubliant sans remords leurs éternels serments ?
Ici je vois plutôt un sujet de louange
Pour la rose fidèle à refléter le cœur,
Qu’il soit droit et sincère, ou que coupable il change. (p. 66-67)


Lire Les Fleurs poétiques

8 mai 2012

Essais poétiques


Léon-Pamphile Lemay, Essais poétiques, Québec, Desbarats éditeurs, 1865, 318 pages.

Ému par la déportation des Acadiens,  Henry Wadsworth Longfellow publie en 1847 un long poème épique qui lui vaudra la gloire : Évangeline, A Tale of Acadie (Boston: William D. Ticknor & Company). Sur le Maine historical society website, on peut lire que c’est le Révérend Horace Conolly qui lui a fourni le sujet et l’angle pour l’aborder :  
On April 5, 1840, Longfellow invited a few friends to dine at his rented rooms in Cambridge at the Craigie House. Nathaniel Hawthorne brought the Reverend Horace Conolly with him. At dinner, Conolly related a tale he had heard from a French-Canadian woman about an Acadian couple separated on their wedding day by the British expulsion of the French-speaking inhabitants of Nova Scotia. The bride-to-be wandered for years, trying to find her fiancé. Conolly had hoped Hawthorne would take the story and turn it into a novel, but he was not interested. Longfellow, however, was intrigued, and reportedly called the story, "the best illustration of faithfulness and the constancy of woman that I have ever heard of or read." He asked for Hawthorne's blessing to turn it into a poem.
Dix-huit ans plus tard, Léon-Pamphile Lemay traduit « Évangeline » en français, traduction qui sera remaniée dans des éditions ultérieures. Ce long poème narratif occupe les 100 premières pages des Essais poétiques de Lemay, le deuxième recueil de poésie publié au Canada français (Fréchette a publié Mes loisirs, deux ans plus tôt).

« Évangeline », poème du plus pur romantisme (le héros plus grand que nature, l’excès des sentiments, la nature bienveillante, prolongement de Dieu), comprend deux parties. Le récit commence alors que les bateaux anglais sont dans le havre de Grand-Pré. Les Acadiens sont convoqués à un rassemblement dans l’église pour le lendemain. Ils ne connaissent pas les intentions des Anglais. C’est le soir choisi par Gabriel Lajeunesse pour faire sa « grande demande » à Évangeline Bellefontaine, deux jeunes qui s’aiment depuis leur enfance. Dès le lendemain, on célèbre les fiançailles, mais bien vite la cloche interrompt la fête. Tous les hommes doivent se rendre à l'église. On leur apprend que leurs biens sont confisqués et qu'ils seront déportés. Hommes, femmes, enfants sont embarqués brutalement sur les navires anglais sans tenir compte des liens familiaux. Le village est brûlé.

« Déjà s’étaient enfuis bien des sombres hivers », quand s’amorce la seconde partie du poème. Depuis la Louisiane, en suivant la voie du Mississipi, accompagnée d’autres proscrits, Évangeline se lance à la recherche de Gabriel, sans même savoir si ce dernier est encore vivant.  Rien ni personne ne peut la convaincre de renoncer à sa quête. Elle finit par retrouver le père de celui-ci, bien installé sur une terre au nord de la Louisiane avec d’autres Acadiens. Il lui apprend que Gabriel est parti à sa recherche il y a quelques jours. Évangeline et le père se lancent à sa poursuite, en espérant le rattraper. Peine perdue. Un aubergiste leur dit qu’il s’est dirigé vers l’Oklahoma afin de devenir coureur des bois. Ils continuent de suivre sa trace. Ils rencontrent une Indienne qui les amène dans une mission. Ils apprennent que Gabriel y est passé il y a six jours et qu’il doit y revenir après sa saison de chasse. Évangeline décide de l’attendre pendant que le père retourne en Louisiane. Gabriel ne revient pas.

Quelques saisons ont passé quand Évangeline apprend que Gabriel est au Michigan. Elle repart à sa recherche, mais le rate encore une fois. Elle poursuit sa quête sans espoir, avant de s’installer au Delaware. « Elle avait bien vieilli; sa joue était fanée;  / Sa beauté s’en allait! Chaque nouvelle année / Dérobait quelque charme à son regard serein,  / Et traçait sur son front les rides du chagrin. » Elle finit par entrer au cloître, consacrant sa vie aux indigents. Une peste se déclare. Elle se porte au secours des malades. Et un jour, elle reconnaît Gabriel : « Près d’elle sur un lit où tomba son regard / On venait de porter un grand et beau vieillard ; / Mais il était mourant, et sa joue était creuse; / Des cheveux gris tombaient sur sa tempe fiévreuse. » Il ne lui reste plus qu’à rejoindre son amant : « Évangeline en pleurs resta pieusement / Près des restes sacrés de son fidèle amant. / Elle prit dans ses mains cette tète flétrie / Que depuis son enfance elle avait tant chérie, / La pressa doucement sur son cœur agité, / Puis inclina son front avec tranquillité : / — « Mon bon père, dit-elle, — Oh ! je te remercie  ! » / Elle avait terminé sa douloureuse vie ! / Elle allait maintenant rejoindre dans le ciel, / Pour ne le perdre plus, son tendre Gabriel ! »

Oui, c’est une histoire d’amour, mais c’est aussi une hymne à la nature américaine. Tous les déplacements d’Évangeline sont le prétexte pour louanger les grands espaces, la terre généreuse, presque idyllique. Les États-Unis sont présentés comme la terre d’élection des Acadiens. Ce poème a inspiré une chanson à Michel Conte en 1971. On trouve sur Youtube la version sobre d’Isabelle Pierre ou celle plus « sentie » de Marie-Jo Therio.

Comme mon compte rendu est déjà long, je vais me contenter de survoler les 200 pages qui complètent le recueil. Lemay y aborde déjà les thèmes qu’il va développer dans ses recueils ultérieurs, à ceci près qu’il n’a pas commencé à recenser les anciennes coutumes.  Il y parle de nature, de sentiment religieux (« Chant du matin », « Hymne à Marie »), de famille (« À ma petite fille »), de patriotisme (« Chant de la Saint-Jean Baptiste »), de certains sujets historiques (« Le rêve d’une jeune Huronne », « Souvenirs des braves de 1760 ») et de sujets plus personnels (« Regrets », « Sans toi… »).

Il ne dédaigne pas les sujets pathétiques (« Ironie et prière », « La petite mendiante », « Eugénie », (« L’aveugle de Lotbinière »). Ajoutons qu’il présente en traduction d’autres poèmes de Longfellow.

Ce qui étonne toujours lorsqu’on lit un poète de cette époque, c’est le peu d’attention qu’on porte à la composition du recueil. Les poèmes ne sont pas rassemblés par thème. Bien malin qui pourrait expliquer la place d’un poème. Pour le reste, Lemay n’est pas Fréchette : c’est un bon artisan, consciencieux, qui manque un peu d’éclat.

Extrait
C'est alors que l'on vit, au bord des sombres flots.
Un spectacle navrant. Les grossiers matelots,
En entendant les cris des malheureuses femmes,
Plus gaiment replongeaient dans les ondes leurs rames :
Par d'horribles jurons les soldats insolents
Des prisonniers craintifs hâtaient les pas trop lents.
L'époux désespéré parcourait la pelouse.
Cherchant, de toutes parts, sa malheureuse épouse.
Les mères appelaient leurs enfants égarés.
Et les petits enfants allaient, tout effarés.
Pareils à des agneaux cherchant leurs tendres mères !
Femme, cesse tes pleurs et tes plaintes amères :
Car tes pleurs seront vains et tes cris superflus !
Ton en enfant bien-aimé tu ne le verras plus !
Et toi, petit enfant, tu commences ta vie
Et déjà pour jamais ta mère t'est ravie !
On sépare, en effet, les femmes des maris ;
Les frères de leurs sœurs ; Ies pères de leurs fils.
Sur le sein de sa mère en vain l'enfant s'attache.
Aux baisers maternels un matelot l'arrache.
Et l'emporte, en riant, jusqu'au fond du vaisseau.
Quels soupirs ! quels transports ! quels cris, O Gasperau,
S’élevèrent alors de ta rive tranquille! (p. 41)

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques

1 mai 2012

Jacques et Marie


Napoléon Bourassa, Jacques et Marie. Souvenirs d’un peuple dispersé, Eusèbe Senécal, 1866, 306 pages. (publié d’abord dans la Revue canadienne de juillet 1865 à août 1866)

Dans sa préface, Bourassa explique la genèse de son roman et ses intentions. Lui-même descendant d’Acadiens venus s’établir à Montréal, il a voulu rendre hommage à ces « humbles mais héroïques infortunés » qui ont traversé l’Amérique pour trouver une terre d’exil qui leur convenait : « Le récit que je vais offrir aux lecteurs de la Revue résume les  impressions vagues qui me sont restées de tous ceux que j'ai entendus dans mon enfance sur les Acadiens, et il rappellera le plus fidèlement possible l'existence éphémère d'un peuple que la Providence semblait destiner à une vie nationale plus longue et plus heureuse, tant elle avait mis en lui de foi, d'amour et d'énergie. » Il insiste pour dire que son roman ne doit pas être lu comme une revanche contre l’Anglais oppresseur : « J'ai pris pour sujet de mon livre un événement lugubre, conséquence d'un acte bien mauvais de la politique anglaise ; mais ce n'est pas pour soulever des haines tardives et inutiles dans le cœur de mes lecteurs : à quoi bon ? tous les peuples ne conservent-ils pas dans leurs annales des souvenirs qui rappellent des crimes affreux qu'ils ont expiés, ou dont ils porteront la tache durant les siècles? »

Grand-Pré, 1749. Jacques Hébert (18 ans) et Marie Landry (13 ans), malgré leur différence d’âge, sont amoureux. Devant l’obligation de prêter allégeance à l’Angleterre et la menace de se voir expropriée, la famille Hébert décide de fuir et d’aller s’établir dans la région de Beaubassin, encore territoire français à l’époque. Jacques promet à Marie de revenir au printemps. Les années passent et Jacques ne revient pas. On ne sait même pas s’il est encore vivant.

Nous voici en 1755. Un jeune officier anglais, Georges, courtise Marie depuis deux ans. Celle-ci, toujours amoureuse de Jacques, le tient à distance. Au début de septembre, les événements se précipitent : tous les hommes de plus de 10 ans sont convoqués à l’église de Grand-Pré. La Déportation est commencée. Pour sauver ses parents, Marie vient près de céder aux avances de Georges. Le retour de Jacques, prisonnier des Anglais, la ramène sur le droit chemin du patriotisme. Condamné à mort pour avoir mené une guérilla contre l’armée anglaise, il est sauvé in extremis par des maquisards amis.

L’embarquement sur les bateaux de l’exil commence : les Anglais ne respectent pas la parole donnée, à savoir qu’ils ne sépareraient pas les familles. Le lieutenant Georges, francophile au fond et toujours amoureux de Marie, se révolte. Jacques et ses amis maquisards lancent une action punitive contre les dirigeants anglais, mais épargne Georges.

Quelque temps passe. On retrouve Marie et les Hébert dans la région de Boston. George veille sur eux à distance et organise leur retour en Nouvelle-France. Ils s’installent à Lacadie. Jacques, entre-temps, se comporte en héros lors de la bataille de Sainte-Foy. Sur le champ de bataille, il découvre le lieutenant Georges, blessé à mort : ce dernier lui apprend que Marie et son père doivent être de retour en Nouvelle-France. La guerre finie, plutôt que de s’embarquer pour la France, Jacques prête le serment d’allégeance et se lance à la recherche des siens. Il arrive juste à temps pour assister à la mort de son père. Le roman se termine par son mariage avec Marie.

Le roman de Napoléon Bourassa a beaucoup de qualités : d’abord, l’auteur écrit très bien, quoique son style d’écriture convienne mieux à un essayiste. En fait, il se démarque quand il s’agit d’analyser une situation psychologique, sociale ou militaire. Il ratisse large et bien comme on dit. Cette qualité, malheureusement, est quasiment un défaut quand on écrit un roman. La narration proprement dite des actions, qui touchent nos deux héros, est constamment repoussée pour céder la place à des digressions historiques, certes bien faites, mais lourdes dans un roman. Ces digressions sont trop souvent présentées comme des tableaux figés desquels les personnages principaux sont exclus. On pourrait dire aussi que les éléments dramatiques du roman (l’embarquement de Marie sur le bateau de l’exil, ses retrouvailles avec Jacques à la toute fin) ne sont pas assez exploités. D’un autre côté, ce parti-pris atténue le pathétisme dont l’histoire est porteuse.

C’est un roman historique dans la plus pure tradition : une intrigue amoureuse fictive vient agrémenter une trame historique. L’auteur donne beaucoup de détails sur les accrochages qui ont lieu ici et là entre les Français et les Anglais. Tout cela est un peu difficile à suivre si on ne connait pas très bien l’histoire des Acadiens entre 1749 et 1755. Les Anglais sont présentés sous un jour assez odieux (lire l'extrait). Le patriotisme, le sens de l’honneur demeurent des valeurs qui supplantent le sentiment amoureux, comme c’est le cas dans pareils romans : « Quant au père Landry, il ne variait pas ostensiblement de langage et d'habitudes depuis l'entrée de son jeune hôte dans sa maison : il était toujours affable, également jovial avec lui ; mais quand l'occasion s'en présentait, dans l'absence de l'officier, il ne manquait pas de réciter les deux phrases suivantes qu'il tenait comme des axiomes de ses pères : " Qu'une Française n'a pas le droit d'aliéner le sang de sa race ; et, qu'une fille des champs qui songe à s'élever au-dessus de sa condition est presqu'une fille perdue." »

Émile Achard a présenté une version revue de ce drame (Montréal, Librairie Générale Canadienne, 1944, 4 tomes). Il semblerait qu’il l’ait pour ainsi dire réécrite.

Extrait
Alors commença le triage des jeunes et des vieux. À mesure que les prisonniers franchissaient le seuil du petit temple, les gardes qui se trouvaient au porche séparèrent les enfants d'avec leurs pères, comme le maître d'un troupeau sépare les agneaux qu'il envoie à différents marchés. Les malheureux crurent que c'était tout simplement une mesure d'ordre et de précaution. Winslow leur avait dit que les familles s'en iraient ensemble; ils se fiaient à cette promesse, confiants encore dans la bonne foi de ces hommes qui les avaient si impudemment trompés. Rien ne pouvait détruire la crédulité de ces âmes honnêtes ; elles ne s'habituaient pas à croire qu'on pouvait si souvent mentira un peuple. Ils se séparèrent, donc sans se faire leurs adieux, pensant se rencontrer un instant plus tard, sur le môme vaisseau, avec leurs femmes, leurs mères et leurs filles; et cette idée de se retrouver encore tous ensemble tempérait dans leurs cœurs les angoisses du départ; ces quelques jours de séparation leur avaient fait désirer l'exil qui devait les rendre au moins aux affections de leurs foyers... Ils obéirent tous sans murmurer à ce qu'ils croyaient être les dispositions nécessaires de l'autorité.
Les jeunes gens furent mis à l'avant, distribués par rangs de six, et les vieillards, placés à leur suite, dans le même ordre, attendirent avec calme le signal du colonel pour s'acheminer vers la côte. Tous étaient résignés; il ne s'élevait pas une réclamation du milieu de cette foule ; au contraire, quelques-uns semblaient refléter sur leur figure cet enthousiasme que les martyrs apportaient sur le théâtre de leurs tortures ; beaucoup d'entre eux croyaient véritablement souffrir pour leur foi : à leurs yeux, le serment qu'on avait voulu leur imposer était un acte sacrilège. Mais Butler vint bientôt soulever une tempête dans leurs cœurs pacifiés, en commandant aux jeunes gens de s'avancer seuls du côté des vaisseaux :
— Il faut que vous montiez à bord avant vos parents.
Tous se récrièrent:
— Non, non ! nous ne voulons pas partir sans eux!... Nous ne bougerons pas à moins qu'ils ne nous suivent!... Pourquoi nous séparer ?... Nous sommes prêts à obéir, mais avec eux... Nos parents ! nos parents !...
En même temps ils se retournèrent pour aller se confondre dans les rangs de ceux-ci. Mais ce cri de leurs entrailles avait été prévu, et ils trouvèrent derrière eux une barrière de soldats qu'ils ne purent enfoncer, et devant laquelle ils s'arrêtèrent, protestant toujours avec la même fermeté. Butler cria à ses gens de marcher sur eux et de les pousser à la pointe de leurs armes. Ces hommes n'attendaient qu'un ordre semblable pour satisfaire leur haine. Ils s'élancèrent donc, dirigeant des faisceaux de baïonnettes vers ces poitrines trop pleines d'amour, contre ces bras levés vers le ciel, sans armes, et qui ne demandaient qu'un embrassement paternel! Le sang de ces enfants coula devant leurs mères, devant leurs vieux parents qui leur tendaient aussi les bras, mais qui, voyant pourquoi on les blessait, les prièrent de s'en aller sans eux, sans s'inquiéter d'eux...
Ils furent bien obligés d'obéir; ils n'avaient d'autre alternative que celle de se faire massacrer sous les yeux de ceux qu'ils aimaient. Ils tournèrent la face du côté de la mer et s'avancèrent au mouvement rapide que leur imprimait les armes que les troupiers tenaient toujours fixées sur leurs reins.
Mais bientôt leur marche précipitée se ralentit, on les laissa respirer. On vit que c'était se lasser inutilement que de poursuivre ainsi des gens soumis. Leur acte n'avait pas été une révolte inspirée par la colère, mais le premier mouvement de cœurs qu'on vient de briser: maintenant, dépouillés du dernier bien de leur vie, de la seule consolation qu'ils pouvaient apporter dans leur exil, la société et l'affection de leurs parents, ils ne faisaient entendre aucune menace, aucune imprécation; ils souffraient seulement, beaucoup, mais sans faiblesse, comme des hommes chrétiens savent souffrir. » (p. 244-245)

Lire le roman : Internet archives
Lire l’article de Roger Le Moine, dans le DOLQ

Sur l’Acadie
«Évangéline» dans Essais poétiques

20 avril 2012

Napoléon Tremblay


Angus Graham, Napoléon Tremblay, Montréal, Beauchemin, 1945, 405 pages (traduit par André Champroux) (1re édition : R. Hale Limited, 1939, 336 pages)

Angus Graham est né à Skipness (Écosse) le 3 avril 1892 et mort à Édinbourg le 25 novembre 1979. Cet ingénieur forestier a vécu 12 ans au Québec, travaillant pour la compagnie Price et pour le gouvernement.  Le roman Napoléon Tremblay, plutôt sympathique aux Canadiens français, fut écrit après son retour chez lui.

Difficile de dire avec précision où se déroulent les aventures de Napoléon Tremblay, Angus Graham ayant modifié le nom des lieux. On peut toutefois en déduire que l’essentiel se passe dans le bas du fleuve, à l’intérieur des terres entre Rivière-du-loup et Trois-Pistoles (baptisé Trois-Visons). Quant à l’époque, on est fixé : le récit commence en 1920 et se termine en 1936.

Partie 1
Jeanne Gagnon, dont la mère est amérindienne, est de retour au village après avoir donné naissance à un enfant que la communauté montagnaise a adopté, ce qui a sauvé les apparences. Voulant l’éloigner du village, le curé lui a trouvé un mari : Napoléon Tremblay, un garçon pas trop déluré. Et il a même trouvé un poste de gardien de barrage sur le lac Touladi à ce dernier. Perdue dans les bois, Jeanne s'ennuie. Pourtant, elle ne fait rien dans la maison qui est plutôt un « camp ». Elle donne naissance à une petite fille. Pendant l'absence de don mari, elle reçoit des hommes et dans une bousculade avec l'un d'eux, elle tombe à l'eau et se noie. Dommage pour elle, car Napoléon courait lui annoncer qu’il avait découvert de l’or dans une rivière.

Partie 2
Napoléon est plutôt dépressif. Il en oublie même sa découverte. Il a quitté son travail et il habite à l’auberge de sa belle-famille avec sa petite-fille. Son beau-père étant décédé, c’est maintenant son beau-frère Philippe qui possède l’auberge. Ce dernier fait de la contrebande d’alcool. Sans trop poser de question, Napoléon travaille pour lui. Lors des élections, Gagnon fournit de l’alcool à l’un des partis et se fait beaucoup d’ennemis. Finalement, la police réussit à l’arrêter. Absent lors de la descente, Napoléon s’en tire.

Partie 3
Se croyant recherché par la police, il s’engage dans un camp de bûcherons et y passe l’hiver. À l’été, il s’engage sur une goélette. Durant un voyage sur la Côte-Nord, il entrevoit brièvement sa fille, maintenant avec sa grand-mère chez les Montagnais. Il passe un second hiver dans les chantiers. Une lettre du curé lui apprend qu’il n’a jamais été recherché par la police.

Partie 4
Dans son hiver au chantier, il s’est fait un ami : Ozias Potevin. Ce dernier l’aide à trouver un poste de surveillant sur l’Ile-aux-Basques. L’Île vient d’être acquise par la Société d’histoire naturelle qui entend protéger les moyacs (les eiders) et la héronnière qui s’y trouvent. Des braconniers viennent voler les œufs des canards, ce qui menace la colonie d’eiders. Napoléon tombe amoureux d’une fille, mais finit par réaliser qu'elle est de mèche avec les braconniers. Il rencontre aussi une autre femme qui, par son intelligence, finit par gagner son amour : il s’agit de Marie-Ange, la sœur de son ami Ozias.

Partie 5
Napoléon essaie de revendiquer le terrain (claim) où il a trouvé des pépites d’or. Peine perdue, il appartient à une compagnie anglaise. Il décide de s’établir dans une paroisse qui ouvre à la colonisation : Sainte-Rose-du-lac. Il achète un lot, s’y installe avec Marie-Ange (qu’il a épousée) et Marie-Thérèse, sa fille. Pour le reste, on assiste aux efforts d’implantation des nouveaux colons et à l’abatis qui clôt la saison. Napoléon, qui a quelques économies, achète le bois des colons à bas prix. Ce faisant, il s’endette espérant retirer un fort profit lorsque la route qui mène à leur paroisse sera terminée.

Partie 6
Un curé entreprenant arrive dans la paroisse. Le gouvernement, critiqué pour le peu d’efforts qu’il offre aux colons, décide de faire sa part en construisant une route et en subventionnant la colonisation. Sainte-Rose-du-lac en profite. Des enfants naissent à Napoléon et Marie-Ange. Celui-ci possède maintenant un moulin à scie et est devenu prospère. Son ancien beau-frère, de retour des États-Unis, toujours aussi malhonnête, essaie de le faire chanter. Il est emprisonné. La Crise survient. Napoléon, déjà riche, en bénéficie : il bâtit magasin, hôtel et continue de marchander le bois.

Partie 7
Quand le terrain qu’il convoitait est retourné au domaine public, Napoléon s’empresse d’aller enregistrer son « claim ». Ayant en main quelques échantillons, il se rend jusqu’à Toronto pour vendre son droit de propriété à une compagnie susceptible de l’exploiter. Or ses pépites ne sont rien d’autre que de la pyrite de fer. Malgré tout, on trouve du plomb sur son lot. Napoléon continue donc de s’enrichir. Le roman se termine par l’annonce du mariage de sa fille Marie-Antoinette, seize ans.

Le roman est conçu comme un best-seller, avec intrigue, machination, coups de théâtre, personnages stéréotypés. Graham décrit la montée d’un «self made man». En toile de fond défile le Québec des années 20. Plusieurs milieux ou aspects sont décrits : la foresterie, l’agriculture, la faune, les mines. Il est évident que Graham connaît beaucoup le domaine forestier et le fait qu’il soit ingénieur apparaît dans la description des lieux géographiques. Il est dommage qu’il n’ait pas attribué aux lieux leur vrai nom. Dernière remarque : la transcription du français québécois est très particulière. Par exemple : « tu n’as qu’une piastre à payer » devient « y a eun’ pias’ à payer ». Cependant, quand un Anglais s’essaie au français, cela devient presque incompréhensible « Broule pâa! Fo pâa broulaie – dansgerous – broulaie laie limitss, comprie? » (Traduction : Ne brûle pas, il ne faut pas brûler. C’est dangereux de brûler les limites, compris? »

Extrait
Mais quel bel objet de contemplation que Gabrielle pour un jeune homme dans l'isolement ! Quand toute visite à la ferme était impossible, Napoléon restait paisiblement assis dans son bateau ou dans une certaine crevasse du rocher, évoquant toutes ses perfections, toutes les choses merveilleuses qu'elle trouvait à dire ou à faire. Avec quelle pénétration elle savait dire: « Ah ! Oui. » en réponse à une de ses suggestions; quelle, vivacité d'esprit transparaissait dans un simple « j'cré ben »; quelle candeur dans ce: « Pense pas »; et quelle finesse dans ces: « Mais pourquoi ? » et « Pas d'dange ! »
Napoléon semblait capable de se rappeler mot à mot toute sa conversation et sa façon de lever les yeux, de les baisser, de vous regarder de côté, ses haussements d'épaule, ses soupirs, et jusqu'aux moindres gestes qui complétaient le charme.
Mais le meilleur souvenir était celui du jour où il lui avait apporté un plein sac d'édredon: elle avait commencé par le tâter de ses doigts rosés et potelés, puis, en prenant une grosse poignée, elle y avait posé sa joue, tandis que son visage rayonnait de volupté à ce douillet contact. Ce sourire, cet éclat, ce feu, cette joue tendue sur laquelle s'égarait une boucle de cheveux, ce bourrelet blanc et satiné au coin de la mâchoire — car même un double menton peut être séduisant en sa prime jeunesse — tout cela avait transpercé le cœur de Napoléon et ébranlé jusqu'aux tréfonds de son âme. Et alors, le regardant du coin des yeux, elle avait murmuré: « Ah! qu'c'est doux! »
De tels éclats émotifs rendaient Napoléon absolument inapte à supporter les autres femmes, qui se trouvaient plus nombreuses à Trois-Visons qu'on eût pu croire d'après les simples apparences extérieures. Une, entre autres, lui semblait du dernier détestable: une belle petite de la boutique où il achetait son tabac; il en vint donc à transférer sa pratique ailleurs à seule fin d'éviter ses minauderies. (p. 198-199)

11 avril 2012

La Petite Aurore


Émile Asselin, La Petite Aurore, Montréal, A. C. C. I. film, 1952, 286 pages.

Émile Asselin est un comédien qui a joué à plusieurs reprises Aurore au théâtre. C’est à la demande de J. M. de Sève, qui avait acheté les droits sur l’histoire, qu’il a écrit ce roman. Comme le texte dramatique était très mince, Asselin a reçu le mandat de le développer afin qu’on puisse en faire un film. Asselin va aussi écrire le scénario que Jean-Yves Bigras tourne en 1952, film qui a obtenu un grand succès (750 000 entrées).

L’histoire est tellement connue que je vais la résumer à gros traits. Comme on s’en doute, les noms des personnages et des lieux ont été changés. L’action ne se passe plus à Fortierville mais à Normandville, et les Gagnon sont devenus des Andois.

Théodore Andois a épousé en deuxièmes noces Marie-Louise, la servante qui s’est installée chez lui quand sa première femme est tombée malade. Ils avaient chacun un enfant : Maurice et Aurore. 

Après la mort de sa mère, Aurore est allée habiter chez sa tante Malvina. Elle n’aime pas sa belle-mère qu’elle appelle madame. Elle s’est rendu compte que cette dernière a précipité la fin de sa mère. Il faudra que le curé insiste pour qu'elle revienne chez elle.

Aurore est une petite fille parfaite. Son père voit en elle une réplique de sa première femme, ce qui irrite la belle-mère. Cette dernière n’a qu’une idée en tête : la détruire. Mais la jalousie n’explique pas complètement le caractère cruel de cette femme. Asselin nous fait comprendre qu’elle jouit du plaisir sadique qu’elle ressent à maltraiter Aurore. Ce qu’elle veut détruire, c’est la beauté, la féminité de cette petite fille. « Privée de sa plus grande source de jouissance, elle couvait sa belle-fille d'un regard haineux, attendant des opportunités de recommencer ses sauvageries. Elle épiait chacun des mouvements de la petite et le levain de la jalousie fermentait de plus en plus dans son cœur. Les marques physiques de la féminité de l'enfant provoquaient des sursauts de colère sourde en cette femme au cerveau désaxé par l'emprise passionnelle des transes envieuses. Aussi ne perdait-elle aucune occasion de meurtrir la fillette aux endroits dont la vue attirait la rancune jalouse. Il lui revenait toujours à l'esprit que le père avait trouvé sa fille belle, et elle continuait à ravager cette beauté. »  On le dit à mots à peine couverts, mais elle s’attaque à ses organes génitaux : «Aurore n'avait pas le dos tourné que la marâtre retirait soudain le tisonnier du brasier. Il était rouge. Le glissant sous la jupe de l'enfant, elle se mit à le lui promener entre les cuisses. La fillette poussa un hurlement de douleur et voulut s'enfuir mais elle tomba de faiblesse. Marie-Louise la rejoignit et posa de nouveau le tisonnier sur la chair. Aurore agitait les jambes et roulait sur le plancher pour échapper au supplice. Dans l'agitation, sa robe resta un moment levée et la belle-mère se mit à lui griller le ventre… » Elle finit même par considérer que c’est l’enfant en son sein (elle devient encore plus cruelle à partir du moment où elle est enceinte) qui exige les souffrances et la mort d’Aurore (lire l’extrait). Voilà pour les motivations qui expliquent le comportement.

Les atrocités que subit la jeune Aurore sont tellement extrêmes que la société québécoise a souvent préféré les traiter sous le mode de l’humour. Tel n’est pas le cas dans le roman. Contentons-nous de les énumérer : Marie-Louise fait en sorte qu’Aurore ait des poux pour lui couper sa belle chevelure; elle découvre en la frisant qu’il est si facile et agréable de lui brûler le cuir chevelu; elle manipule tant et si bien son mari qu’elle l’incite à deux reprises à battre sa fille avec beaucoup de violence (lanières et manches de hache); pur plaisir sadique, elle ajoute du savon liquide dans sa boisson gazeuse; elle la force à manger des sandwiches au savon; elle lui cogne la tête contre les murs; elle lui  administre des coups de coude dans le bas du ventre; elle lui brûle au petit tisonnier les cuisses et le bas du ventre; elle lui plaque les mains sur le poêle; elle lui fait débouler l’escalier.

La fin de l’histoire est semblable à ce qui s’est passé dans la réalité : Marie-Louise est condamnée à la pendaison, mais sa peine est aussitôt commuée en prison à vie parce qu’elle est enceinte. Elle aurait donné naissance à deux enfants monstrueux et aurait passé le reste de sa vie (morte à 40 ans d’un cancer) dans un asile d’aliénés. Sa fin donne dans le mystique : Aurore, sous les traits d’un ange, vient la chercher. Quant à Théodore, condamné à 10 ans de travaux forcés, il serait revenu dans son village au bout de cinq ans et aurait refait sa vie.

On aura beau dire et en rire, la véritable question qui nous vient à la lecture de ce mélo est la suivante: comment expliquer que cette histoire, d’une violence inégalée dans la littérature québécoise, ait pu faire courir les foules pendant plus de trente ans? Qu'est-ce que le Canadien français pouvait bien trouver dans ce drame? En quoi ce trio (la mère marâtre, le mari bafoué, l’enfant martyr) pouvait-il le rejoindre? Jacques Ferron est un des premiers à avoir posé la question en ces termes. «Quelle est la signification de ce mélodrame ? On préférerait qu'il n'y en ait pas. Aurore l'enfant martyre, quelle horreur, quelle insanité! Là-dessus nos beaux esprits furent toujours unanimes. Pourtant c'est une œuvre précieuse. Un aveu, bien sûr: la mission du théâtre en ce pays, à cause de la fausseté régnante, est de faire remonter au grand jour, par une sorte de psychanalyse, l'âme refoulée du peuple. Un aveu de culpabilité collective. La marâtre, c’était tout simplement la bonne terre du Québec jusque-là maternelle, encore débordante de vitalité mais trahie au cœur même de sa génération, qui ne pouvait plus prendre soin de ses enfants et les voyait s’exiler, se perdre par centaines de milliers. » Je serais plus porté à y voir l’aliénation d’un peuple qui s’identifie aux victimes et qui se complaît dans leurs souffrances. On peut penser à Sainte-Donalda Laloge immolée sur l'autel de l'argent. Ou encore à tous ces orphelins qui peuplent la littérature québécoise des années 1930 à 1950. D’ailleurs, c’est l’un d’eux, Tit-Coq, qui prendra la relève d’Aurore dans les années 50.

Extrait
Si cette femme s'était trouvée sous observation, on aurait certainement reconnu en elle un cas pathologique tout à fait exceptionnel. Outre la croissance normale de la grossesse, le travail de gestation qui s'opérait en elle ne l'incommodait pas à la manière des autres mères. Elle ne ressentait aucun goût particulier, aucun caprice inaccoutumé, aucune fantaisie spéciale. Seul, le besoin de cruauté grandissait en elle, devenait plus violent, plus impérieux, comme s'il évoluait au même rythme que le développement de l'enfant qu'elle portait en son sein. C'est pourquoi elle s'ingéniait constamment à trouver d'autres tortures, toujours plus cruelles, pour que le martyre atteigne son point culminant en même temps que l'embryon toucherait à sa maturité. Elle en était arrivée au point que l'enfant en formation semblait demander ces explosions de fureur, les ordonner même. Quand elle les espaçait trop, une douleur lancinante lui tenaillait les entrailles et elle ne trouvait d'apaisement que dans la volupté de regarder sa victime se tordre sous les morsures de la souffrance. Cet anormal et sadique appétit, devenu vice impitoyable, aux suggestions infâmes, aux commandements irrésistibles, cet appétit accaparait aussi son cerveau, le maîtrisait et le dirigeait implacablement. Lorsque la crise montait dans la chair, l'obsession s'emparait de l'esprit; rien d'autre ne comptait plus et la volonté restait sans force comme sans action. Dans la détente, elle retrouvait toute sa lucidité, mais cette lucidité totalement désaxée, de même qu'un rayon détourné de sa ligne par une lentille aux angles réfractaires,  n'éclairait plus qu'une pensée,  toujours la même: préparer d'autres voluptés. Aussi la marâtre se montrait-elle, à certains égards, d'une prudence extrême. D'ailleurs, elle demeurait tout à fait normale dans l'accomplissement des actes quotidiens de la vie courante. L'espèce de folie intermittente dont elle souffrait ne pouvait apparaître aux yeux de quiconque la voyait agir ou l'écoutait parler aux heures où les crises la laissaient en repos. Il lui devenait donc assez facile de cacher son jeu. Et son plus grand effort consistait à maîtriser les excès de sa passion en présence des personnes à craindre. Elle tenait à se satisfaire dans l'isolement et la sécurité. » (p. 154-155)