24 juin 2007

Les Jours sont longs

Harry Bernard, Les Jours sont longs, Montréal, CLF, 1951, 183 p. (Glossaire à la fin du roman.)

Le narrateur, célibataire dans la cinquantaine, mène une vie sans attrait. Deux histoires amoureuses, survenues vingt-cinq ans plus tôt, ont en quelque sorte brisé sa vie. La première, racontée dans une courte rétrospective, eut lieu à Montréal. La fille se nommait Rolande et c’est lui, le narrateur, qui aurait quitté cette fille pour des raisons plus ou moins acceptables. Il sortit de cette relation, meurtri et plein de remords. C’est ce qui l’amène à fuir la métropole pour le Nord québécois, vraisemblablement la Haute-Mauricie.

Il se réfugie chez Amédée Cardinal. Tout comme le narrateur, du sang indien coule dans les veines de Cardinal. Il vit de la forêt même s’il possède un lopin de terre : il est garde-chasse et guide de chasse (mais braconne à tous vents), il dirige des équipes de bûcherons. C’est un homme indépendant, qui ne fait que ce qu’il a envie de faire. Il a plusieurs enfants, dont certains sont mariées mais continuent de vivre dans son entourage. Il a une relation assez spéciale avec sa femme qui ne cesse de le morigéner. Il a surtout une fille, Adèle, qui contre son gré (celui du père!) étudie à Trois-Rivières. Elle veut devenir institutrice.

Le narrateur arrive donc dans cette famille qu’un ami chasseur lui a suggérée. Au départ, tout le monde se méfie de lui : qu’est-ce qu’un citadin vient faire dans leurs solitudes nordiques? Après quelques jours passés chez la famille Cardinal, aidé d’Amédée, il se construit un camp au bord d'un lac à quelques kilomètres plus au nord. Il passe l’été dans une presque solitude, voyant de temps à autre les Cardinal, dont Adèle revenue de Trois-Rivières. Il est touché par cette jeune fille, par sa beauté et ses airs mystérieux, mais se tient quand même à distance, lui qui sort d’une relation amoureuse désastreuse. L’automne venu, la jeune fille quitte pour terminer ses études à Trois-Rivières. Cardinal invite le narrateur à passer l’hiver avec sa famille. Plus encore, il l’engage comme commis sur ses chantiers. L’hiver est marqué par la mort de la plus jeune fille des Cardinal.

L’été revient et Adèle prolonge son séjour à Trois-Rivières, soi-disant chez une amie. Elle finit quand même par arriver. Au fil de l’été, une relation amoureuse se tisse entre elle et le narrateur. Cette relation semble bien acceptée dans l’entourage. Pourtant, la jeune fille garde une certaine réserve, incompréhensible pour le narrateur.

Et le drame survient. Un jour Adèle ne se présente pas au dîner. On part à sa recherche et on retrouve son corps flottant sur un lac. Suicide ou accident? « Le corps flottait entre deux eaux. Dans un dernier réflexe, les mains s'étaient accrochées aux herbes, ce qui l'avait empêché de couler à pic. A deux cents pieds, renversé, le canot dont elle était tombée, d'où peut-être elle avait sauté. Le visage était bleu, déjà enflé, et des mouches bourdonnaient au-dessus du cadavre. » Le coroner découvre qu’elle est enceinte de cinq mois. On finit par comprendre qu’elle avait eu une relation amoureuse à Trois-Rivières, relation qui lui avait laissé un souvenir pour le moins amer.

C’est le meilleur roman de Harry Bernard. J’ai déjà présenté quatre de ses romans sur ce site et présenterai tous les autres. Les romans de Harry Bernard se lisent toujours bien. Contrairement à tant de romanciers de son époque, il ne disserte pas, se contentant de raconter une histoire. Ce n’est jamais original, pas toujours très profond, mais toujours agréable à lire.

Au-delà de l’intrigue amoureuse, pas très bien conçue mais pas si importante après tout, ce roman nous présente une famille et surtout trace le portrait d’un personnage haut en couleur, tendre et frustre, père attentionné mais mauvais mari, attachant et détestable, Amédée Cardinal. De descendance indienne, il est un avatar de tous les voyageurs, coureurs de bois, bûcherons et survenants, « mauvais sujets » qui hantent l’univers romanesque québécois. Ce roman présente l’univers nordique, notre frontière à nous, Québécois. La nature est rude, l’âme masculine est violente, non sans misogynie aux yeux de la rectitude politique contemporaine. Les gens vivent près des bêtes, côtoient leur violence au quotidien, ce qui peut effaroucher les lecteurs au « cœur tendre », alimentés des récits édulcorés de Walt Disney. Ce Nord, où la « sauvagerie primitive » le dispute à la civilisation, est encore imprégné de la barbarie ancienne, celle des premiers temps du Nouveau Monde. On pense à l’univers de Gilles Carle, de Thériault. Si je me réfère aux quatre romans nordiques que je viens de bloguer, je remarque que le Nord est bien cruel pour les femmes : Adèle Cardinal et
Louise Genest finissent par y laisser leur peau. La femme de Philippe Jarl, quant à elle, doit accepter la nature nomade de son mari. Seule Ernestine Valade en sort complètement indemne, parce qu’elle est elle-même une « fille des bois », une « survenante », elle qui un jour abattit une meute de loups qui l’avait cernée. ****

Extrait

Maître et seigneur d'un domaine conquis sur la forêt, rocheux et sableux, avec un minimum de sol arable, l'homme y cultivait sans enthousiasme quelques acres rebelles. N'en pouvant vivre, il cumulait en plus les fonctions de commerçant de bois, de marchand et de guide, d'hôtelier, donnant à manger et à loger. Comme la plupart des hommes du nord, il était aussi garde-chasse, ce qui ne l'empêchait pas de braconner, si l'envie lui en prenait.
Les bûcherons qui passaient le havresac au dos, se rendant aux chantiers ou en revenant, les ingénieurs forestiers, les arpenteurs du gouvernement et leurs aides, les touristes bottés et douillets, à l'époque de la pêche ou de la chasse, formaient le gros de sa clientèle. Il ne fendait pas de cheveux en quatre pour leur être utile. Il était habituellement absent, trouvant d'excellentes raisons pour s'éloigner. Car il avait, comme disait sa femme, un poil dans la main. Quand il était loin, l'épouse et les enfants le remplaçaient.
Des enfants, grands et petits, il en sortit de partout pour m'entourer et me dévisager. Une bonne demi-douzaine, dont deux jumeaux. La famille comptait aussi deux fils mariés et une fille aux études, à Québec. Cette dernière s'appelait Adèle.
Cardinal m'aida à porter mes valises, m'assigna une chambre et m'invita à souper.
— J'vous attendais pas si vite, dit-il. J'ai eu vot'lettre rien qu'avant-hier. Vous avez pas eu trop d'misère pour monter ?
— Aucune misère, je vous remercie. Quant au souper, pas de cérémonies. Je mange ce qu'il y a sur la table, je ne suis pas difficile.
— Inquiétez-vous pas, on est aussi paré que n'importe quel jour.
Construite de bois qui n'avait connu ni chaux ni peinture depuis le mariage de son propriétaire, la maison se dressait au soleil, à l'écart des arbres, sorte de boîte surmontée d'une toiture en pente, pour l'égouttement de la pluie. Les dépendances l'entouraient, à gauche et à droite, en face, grises elles aussi, de ce gris doux et terne de la planche vieillie en plein air. Dans la salle à manger, Cardinal me présenta à sa légitime :
— C'est le monsieur qui nous a écrit. Je l'attendais pas avant la fin d'la semaine, mais le v'là rendu. T'as de quoi manger ?
Elle salua de la tête, s'essuyant les mains à son tablier.
— Des fèves au lard, offrit l'homme, sans lui donner le temps de répondre, ou ben du jambon avec des œufs, ou p't'être une bonne grillade de chevreuil ? Ça vous sourirait, du chevreuil tué d'la semaine passée ?
Il ajouta, fermant l'œil gauche à demi :
— Pas encore de saison, le chevreuil, mais j'suis le garde-chasse de par icitte. Alors, vous comprenez, c'est plus facile... (p. 16-18)

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