22 juin 2007

Louise Genest

Bertrand Vac (Aimé Pelletier), Louise Genest, Montréal, CLF, 1950, 231 pages.

Louise Genest vit dans un petit village au nord de Joliette, Saint-Michel, avec un homme qui la néglige, sinon la méprise. Ils ont un fils de 16 ans, Pierre. Un métis du nom de Thomas Clary fréquente le magasin qu’ils tiennent dans le village. Il est trappeur et, chaque printemps, il vient vendre ses peaux et acheter certains biens de consommation. Il est amoureux de Louise Genest, amour que celle-ci partage. De temps à autre, il lui donne une peau. Leur histoire semble vouloir en rester là, l’une étant mariée et l’autre trop timide pour se lancer dans le vide.

Clary finit pourtant par déclarer sa flamme et invite Louise à le suivre dans son camp à une journée de navigation au nord de Saint-Michel. Là-bas, vivent aussi d’autres trappeurs, des guides de chasse, des garde-feu, bref des solitaires qui se visitent de temps à autre. On trouve aussi des camps de bûcherons et surtout un club de chasse et pêche pour riches Américains, le club Bellerose, pour lequel Clary travaille parfois. Au camp, Clary et Louise vivent le grand amour, même si Louise a de la difficulté à faire table rase de son passé malheureux. Puis les remords viennent quand elle apprend que son mari a empêché son fils de poursuivre ses études. Elle revient au village, essaie d’intervenir auprès de son mari, mais se fait jeter dehors. L’automne vient et cette-fois-ci elle apprend que son fils est monté au chantier. L’hiver passe, marqué par la trappe, la vie en forêt. Elle espère que son fils lui rendra visite, mais rien. L’aventure tourne au tragique lorsque son Pierre se perd en forêt. Elle part à sa recherche, se perd, finit par retrouver sa carabine, sombre dans la folie et est engloutie par les flots d’un barrage qu’on a ouvert en vue de la drave.

Ce roman fut le premier récipiendaire du prix du Cercle du livre de France. On le devine, il ne fit pas l’unanimité dans le Québec puritain des années 1950. Même si le mari est un salaud, l’opprobre tombe sur la femme infidèle. On aurait aimé que cette Louise Genest, qui a eu l’audace de tout quitter, assume davantage son geste, au lieu de sombrer dans une culpabilité débilitante. La fin vient en quelque sorte sauver la morale aux yeux des bien-pensants et tahir l'esprit de liberté que le roman laissait entrevoir. On comprend mal que la conservatrice revue Lectures ait attribué la cote M à ce roman. Par ailleurs, ce roman explore l’espace nordique, le mythe de la frontière, comme À la hache de Nantel, La Randonnée passionnée de Le Franc, Les Jours sont longs de Harry Bernard, plusieurs Thériault, certains Major… ***½

Extrait
Elle se calmait tranquillement. Elle avançait sans s'arrêter aux branches qui la mettaient en lambeaux et la fouettaient, sans s'occuper des roches sur lesquelles elle trébuchait. Elle allait comme une somnambule, insensible à tout, sauf au but qu'elle poursuivait : son Pierre.
De temps en temps, la forêt l'entendait pourtant murmurer : « II était si beau ! » Pensait-elle au métis? se rappelait-elle Pierre ?
Les yeux fixes, elle allait droit devant elle. Maillet, exténué, nez à terre, la suivait de si près qu'elle lui tapait le museau de ses talons à chaque pas. Elle lui en était reconnaissante car ainsi, elle se sentait moins seule.
Le soir s'était mis à descendre et le vent soufflait sur les nuages. Un rayon de soleil frappa la forêt. Le mauvais temps achevait.
Soudain, Louise crut que son cœur allait s'arrêter de battre. Là-bas, de l'autre côté de la mare qui gonflait, elle avait aperçu quelque chose... comme une forme humaine que l'eau léchait déjà.
Elle partit comme un trait, se précipita, buta, glissa, sombra. Plus rien.
Elle reparut, les yeux hagards tournés vers l'horizon tout éclairé de longues tramées bleues. C'était bleu comme la malle du petit Pierre, la malle qu'il apportait au collège.
Elle le revit petit, petit...
Un calme immense descendit qui l'enveloppa d'une sensation d'euphorie. Et ce fut tout.
Quelques jours plus tard, on retrouva la Genest, face contre terre. Le flot retiré, la boue en séchant l'avait étreinte comme une sangsue.
La malheureuse tenait encore à la main gauche, l'arme du petit Pierre. C'est tout ce qu'on retrouva jamais de lui.
La neige a couvert les pistes et fondu bien des fois depuis ce drame. Le bois a repris son calme et les oiseaux, leurs ritournelles. Nonchalants, les orignaux passent dans le portage qui les amène à la rivière en mâchonnant quelques feuilles vertes attrapées au passage. Toute la nature a oublié.
Mais le soir près des lacs, les trappeurs, les gens de la ligne et des tours, les gardiens racontent encore avec émotion l'histoire de la belle Louise Genest. (p. 229-230)

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