14 juin 2007

Le Notaire Jofriau

Adrienne Sénécal, Le Notaire Jofriau, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 149 pages.

Première partie
Michel Jofriau est le fils d’un censitaire du fief de Varennes. Par sa mère, il a du sang noble. Enfant brillant, on l’envoie en Europe pour accomplir son rêve : devenir notaire. Quand le navire aborde Honfleur, toute la famille maternelle l’attend sur le quai. Il est accueilli à bras ouverts par ses aïeuls, mais surtout par son oncle François qui doit lui apprendre les rudiments du métier de notaire. Par sa gentillesse, Michel finit par conquérir toute sa parenté européenne, même sa cousine Suzanne, enfant gâtée s’il en est. Mais Michel se méfie d’elle et devance son retour en Nouvelle-France quand elle lui fait une déclaration d’amour. Celle-ci vit l’abandon comme un outrage.

De retour au Canada, Michel est salué par ses parents et amis. Une belle carrière se dessine devant lui. Il a rencontré une jeune fille, Marie-Josephte, dont il très amoureux. Cependant, sa cousine n’a pas dit son dernier mot : elle a trouvé un prétexte pour visiter ses parents canadiens. Sitôt arrivée, elle entreprend de briser le lien amoureux entre Michel et Marie-Josephte. Quand le mariage de Michel est annoncé, puis célébré, scellant sa défaite, elle décide d’épouser un officier français basé à Trois-Rivières.

Deuxième partie
Sept ans ont passé, les Jofriau ont trois enfants et Michel est devenu un notaire très estimé. Un jour, un colporteur a vent que Michel conserve pour un client une forte somme d’argent. À la faveur de la nuit, il lui dérobe. Le notaire le poursuit, avertit les autorités, se plaint à sa marraine Marguerite d’Youville. Dans un premier temps, ses efforts sont vains. Voyant que certains le soupçonnent, il est obligé de pousser plus loin l’enquête. Il a un petit indice : il a trouvé sur les lieux du crime un petit portefeuille dans lequel une inscription prouve qu’il appartient à un agent de la Baie d’Hudson. Il décide d’aller rencontrer les dirigeants de la compagnie : il voyage de Trois-Rivières jusqu’à la baie James, en passant par Québec et Tadoussac. Il finit par découvrir que le coupable est Arnold Prickett, un ami de sa cousine Suzanne, un noble anglais venu se refaire au Canada. Celle-ci, au courant du crime, par vengeance, n’a rien révélé. Le hasard faisant bien les choses, Prickett, grièvement blessé suite à une bagarre de taverne, se trouve dans l’hôpital dirigé par Marguerite d’Youville. Au seuil de la mort, il lui avoue son crime afin que la réputation de Michel Jofriau soit lavée.

En épilogue, on apprend que Prickett n’est pas mort, qu’il fait maintenant partie du régiment du général Murray en route vers Montréal. On est en 1759. Trois soldats ivres voulant prendre d’assaut la maison des Jofriau, Prickett s’interpose, reçoit un coup de stylet et meurt dans les bras des Jofriau.



L’intrigue est bien menée, malgré certaines invraisemblances et certains raccourcis. Entre autres, certains personnages intéressants disparaissent avec la première partie. L’intérêt historique est très mince. Seule Marguerite d’Youville joue un petit rôle. L’intendant Hocquart, Lévis et Murray sont à peine nommés. En épilogue, on se retrouve dans la guerre de la Conquête sans que l’auteur n’y ait fait la moindre mention auparavant.

Il me semble que l’auteure tenait un sujet riche, inexploité : qu’est-ce qu’il advient des relations entre les Français métropolitains et les Français canadiens au-delà de la première génération? Continuait-on de garder des liens, du moins épistolaires? Était-ce fréquent qu’un jeune Canadien aille en France visiter sa parenté? Plutôt que de développer ce sujet qui est celui du premier tiers du roman, l’auteur nous plonge dans une histoire rocambolesque : voici que notre fragile petit notaire est devenu un détective, un coureur des bois affrontant les pires périls et que la capricieuse Suzanne est devenue une vraie démone. ***

Extrait
Après une traversée de deux mois, "Le Triomphant" arrivait en rade de Honfleur. Déjà l'on distinguait sur le quai, les parents et les connaissances venus pour accueillir les voyageurs d'Amérique. Un beau vieillard à noble figure dominait la foule de sa haute taille. Michel reconnut son grand'père, le docteur Duval-Chesnay, dont sa mère lui avait fait souvent une si tendre description. Le cœur du petit-fils battit d'émoi de trouver là son aïeul pour le recevoir au débarqué.
À Rouen, l'impatience était grande; on avait hâte d'y accueillir le Canadien. La grand-mère surtout se promettait de bienvenir en sa personne, la fille si chère qu'elle n'avait pas revue depuis des années et les petits-enfants que jamais, sans doute, elle ne connaîtrait. Oncles, tantes, cousins et cousines, tout le ban et l'arrière-ban de la parenté, réunis pour l'accueillir, prodiguèrent à Michel une si affectueuse sympathie qu'il perdit, dès le premier contact avec sa famille française, la sensation d'exil qui lui faisait l'âme inquiète.
Après avoir pris une part gracieuse, quoique un peu timide, aux fêtes données en son honneur, Michel voulut sans tarder se mettre au travail. Mais son grand'père étonné et ravi, au fond, de cet empressement, lui conseilla cependant de se reposer encore de son long voyage, avant de commencer de nouvelles études :
— Il faut que vous preniez; le temps de voir notre pays, mon enfant; tout au moins, vous visiterez; notre intéressante ville de Rouen, si vous ne voulez faire un tour de France. Laissez donc vos vieux parents vous gâter un peu et vous mieux connaître.
Michel ému, et lisant une prière dans les yeux de Madame Duval-Chesnay, acquiesça à leur désir et les laissa volontiers faire le programme de son séjour chez-eux.
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et une jeune fille, inconnue de Michel, entra. Ayant salué d'une révérence le vénérable docteur, elle vint s'incliner devant la vieille dame.
— Bonjour, ma petite, dit celle-ci en mettant un baiser sur le front blanc. Vous avez hâte, je le vois, de faire connaissance avec votre cousin. À peine rentrée de Kermaheuc, vous voici déjà pour lui dire à votre tour que sa venue parmi nous est une joie.
La blonde enfant répondit sans chaleur :
— Je voulais surtout vous embrasser, grand'mère, et vous porter les hommages de mes parents de Bretagne.
Et se tournant vers le jeune homme qu'on lui présentait, elle le salua légèrement, lui tendant le bout de ses doigts avec une réserve hautaine. (p. 12-14)

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