12 juin 2007

L'Ampoule d'or

Léo-Paul Desrosiers, L’Ampoule d’or, Paris, Gallimard, 1951, 255 p. 


Percé. L’histoire est un long flash back raconté par une institutrice. Julienne, 18 ans, s’est follement éprise d’un marin breton, Sylvère. Même s’il se montre gentil avec elle, il garde une certaine distance, incompréhensible pour la jeune fille. Il se permet même de courtiser, devant elle, une autre jeune fille, ce qui la met dans tous ses états. Comme Julienne a une piètre opinion d’elle-même (elle ne se trouve pas belle), elle vit dans l’angoisse de perdre son Sylvère. Son père finit par lui défendre de revoir ce marin, sans lui exposer ses raisons. Elle passe outre et se retrouve, un dimanche, avec lui sur un voilier. La tempête se lève, ils sont projetés sur les récifs et menacés de mort. Heureusement, dans la paroi de la falaise, ils trouvent une grotte, s’y cachent, espérant que leur tête ne soit pas immergée par la marée montante. Durant toute la nuit, ils lutteront pour se maintenir à flot, et ils réussiront grâce surtout à Sylvère.


Au matin, une vieille femme un peu sorcière, que les gens appellent la Maussade, les retrouve. Le père de Julienne est en colère, car sa fille a outrepassé son ordre et attiré le scandale sur sa famille. Il la met à la porte. C’est la Maussade qui la recueille et qui lui apprend que son beau Sylvère est un homme marié. S’ensuit une peine d’amour qui la mène au bord du suicide, mais toujours la Maussade l’aide à se relever. Julienne finit par plonger dans le travail de la ferme, ce qui l’aide à oublier sa peine.


Mais surtout, elle trouve sur un bateau abandonné quelques livres qui vont changer sa vie : ce sont des livres religieux. Elle se met à les lire, s’y réfugiant à la moindre rechute. Entre-temps, un autre homme s’intéresse à elle, mais l’histoire tourne court ; il épouse une autre fille, ce qui contribue à la détruire davantage.


Son père finit par lui pardonner. Elle revient chez elle, mais voit son avenir comme un grand vide : elle doit trouver un sens à cette vie. Elle se rend compte que les enfants autour d’elle sont illettrés et elle commence à leur donner des leçons avec ses livres. Elle va trouver le curé, qui continue son éducation en lui prêtant des livres. Elle veut enseigner. Et là commence sa recherche de Dieu, sa recherche du bonheur, qui ne peut-être que spirituelle. Là commence son désir de renoncement, avec ses chutes.


Le livre se termine par la mort de la Maussade, son double, sa sœur de misère et par son apaisement à elle : elle semble avoir rencontré Dieu. En plus, elle deviendra institutrice.


C’est une belle histoire, tout compte fait. Roman sur le pouvoir des livres. Avec des valeurs d’une autre époque, j’en conviens. Beaucoup de passages religieux. Expérience mystique. L’auteur cite fréquemment La Bible, qui est présentée comme un livre de sagesse. Beaucoup de poésie.


Extrait (fin du roman)
Enfin, je saisis des bruits et je sais que c'est elle. Des branches sèches se brisent dans le silence et soudain j'entends comme la chute d'un corps. Un faible cri me parvient: « Julienne ! » Me frayant un passage avec précaution, j'avance, je distingue bientôt une longue forme noire écroulée sous les arbustes. Je m'agenouille à côté. La Maussade m'a entendue, elle n'a pas ouvert les yeux, mais elle tend l'une de ses mains que je saisis et elle serre la mienne convulsivement. « Vous êtes blessée ? Je vais chercher du secours ! » Elle a un sursaut: « Non, non ! »; puis, après un moment, elle ajoute: « Je veux mourir avec toi seule; pas devant le monde. » Une espèce de pudeur, un besoin de solitude la tiennent jusqu'en son agonie. Déjà, elle délire. Je distingue certains mots: « La profanation de l'église, la profanation... » J'apprendrai plus tard que des soldats avinés se sont présentés à l'église, le long de laquelle elle se dissimulait; elle a voulu les empêcher d'entrer, quand ils ont donné des coups de hache dans la porte; silencieuse, ardente, elle s'est battue et, pour se défendre d'elle, ils l'ont blessée à mort avec leurs baïonnettes. Elle s'est traînée jusqu'ici. À tout ce que je lui propose, elle répond: « Ce n'est pas la peine. » Dans ses convulsions, elle se cramponne à moi et parfois bredouille des phrases: « C'est dur, ma petite... Pour moi, c'était pire: je n'avais pas tes livres... Tu as tes livres, ma petite, tu es sauvée. » Elle me demande de réciter des prières qu'elle répète; puis elle parle encore: « Tu seras heureuse, maintenant. Je t'aiderai, ma pauvre petite, je sais ce que c'est. »
Quand elle est morte, je demeure là, agenouillée. Ma sœur. Ma très intime, très pitoyable, très douloureuse sœur. Comment n'aurait-elle pas compris mon drame ? C'était le sien. Elle m'avait regardé vivre ses déceptions, ses souffrances. Et moi, la sotte, je n'avais rien deviné. Comment cette pauvresse, cette demi-folle aurait-elle passé par les mêmes aventures que moi, Julienne ?
Dans le moment présent, La Maussade se détend sans doute dans l'apaisement. « Recevez cette âme qui vous a beaucoup aimé; elle a suivi vos sentiers, en votre présence, malgré les insistances de la chair; elle a observé vos décrets; elle a connu votre nom, ô mon Dieu ! elle a placé son espérance en vous, elle a crié vers vous dans ses tribulations, elle a toujours eu devant le regard la gloire de votre face. Peut-être lui prêterez-vous une voix pieuse pour que s'exhale enfin le psaume de son cœur... Agenouillée à côté de cette morte, ma sœur, je vous en prie instamment... »
Très pur, le croissant de lune brille dans le ciel noir. Le vent des nuits s'est levé sur la péninsule.
De la forêt et de la mer luisante sourd le froid. Et subitement, en plein centre de mon âme, c'est comme un tressaillement, un imperceptible mouvement d'une ineffable suavité; je tremble d'amour, de ferveur et de révérence: Dieu en moi-même.
Je mets le point final et je lève le regard. Commencé en septembre, mon récit s'achève en mars. La neige épaisse fond au dehors; de gros nuages blancs et lumineux s'enfuient dans le ciel d'un bleu intense, mouillé, qui me rappelle toujours la phrase de l'évangile de saint Jean: « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. » Mes souvenirs m'ont si bien absorbée qu'il me semble que je me réveille au printemps après m'être endormie à l'automne. Dans quelques minutes, je quitterai l'école pour me rendre aux Vêpres. Par un hasard extraordinaire, une main miséricordieuse m'a tirée dans le centre de la félicité; et, remplie d'allégresse, je chanterai avec le psalmiste: « Dans l'ombre de vos ailes, j'exulterai; mon âme adhère à vous; votre droite me soutient. »


Œuvres de Desrosiers sur Laurentiana
Âmes et paysages
Nord-Sud
Le Livre des mystères
Les Engagés du Grand Portage
Les Opiniâtres
L’Ampoule d’or

Aucun commentaire: