26 juin 2007

Le Temps des hommes

André Langevin, Le Temps des hommes, Montréal, Cercle du Livre de France, 1956, 233 pages.

Scottsville. Cinq hommes ont été engagés par la Scott Power and Paper company pour « nettoyer un sentier de deux milles dont on ferait, durant l’été, un chemin de camionnage afin d’ouvrir un nouveau territoire de coupe » près du Grand Lac Désert. Ce sont Gros Louis (le contremaître), Laurier, Baptiste, le curé, ainsi que Maurice, le cuisinier. Les hommes se sont donné rendez-vous à l’Hôtel de la Rivière verte, un tripot tenu par Arthur Derome et ses filles Yolande et Marthe. « Une sorte de poste d’acclimatation où l’alcool rendait plus douce la transition entre la ville et le désert planté d’arbres qui s’étendait à l’infini vers le nord, se perdait très loin dans la toundra et les glaces. » Yolande est la femme de Laurier et la maîtresse de Gros Louis. D’ailleurs, juste avant le départ, une empoignade entre les deux hommes aurait eu des suites tragiques, si le curé n’était intervenu.

En forêt, les relations sont tendues, mais le travail les occupe tellement qu’il tire en arrière-plan leur conflit. Comme la neige tombe abondamment, le snowmobile qui devait les ravitailler ne se pointe pas. Excédé, Gros Louis, sur un coup de tête décide de se rendre au camp principal, une marche de cinq ou six heures en forêt. En fait, il a une autre idée en tête : Yolande! Au camp central, il emprunte le camion et se rend à Scottsville. Il rencontre Yolande et couche avec elle. Il se rend compte qu’il est amoureux de cette femme, de « sa fragilité », et il lui promet, à son retour, de l’emmener loin de Scottsville.

Comme il tarde à revenir, les hommes du camp, à commencer par Laurier, ont compris son manège. Laurier, un jaloux caractériel, a un révolver et l’attend en embuscade : il tue Gros Louis. Les autres hommes n’y peuvent rien; il continue de les menacer de son révolver. Il finit par s’endormir et le cuisinier, une larve humaine, lui soutire son arme. Fier du pouvoir que lui confère cette arme, il tue Baptiste qui tente de la lui enlever. Laurier reprend l’arme et jette le cuisinier à la porte du camp. Comme il le souhaitait, il se retrouve seul avec le curé. Il a besoin désespérément d’une présence humaine. Quant au curé, qui a défroqué à la suite de la mort d’un enfant qu’il n’a pas acceptée, il voit en Laurier l’occasion de renouer avec sa vocation. Il se dit qu’il doit l’accompagner, peu importe ce qui arrive. Les deux partent en plein blizzard vers un camp situé sur un autre lac. Ils y arrivent difficilement. Laurier est malade. Il a une pneumonie. Après un court repos, voulant rejoindre sa femme, il se lance à nouveau dans la tempête. Au bout de quelques heures, il se traîne à quatre pattes. Il délire. Il menace le curé de son arme. Ce dernier essaie de la lui enlever. Une balle part qui tue Laurier. Le curé revient au camp du Grand Lac Désert, gelé, là où la police l’attend.

Édition du Temps des hommes
qui n'est pas datée.
Encore une fois nous sommes dans un imaginaire nordique : le camp perdu en forêt, des hommes coupés de la civilisation par l’hiver, une nature meurtrière… Dans cet espace, les règles sociales semblent s’estomper, les drames peuvent éclater. Pour Langevin, cet espace est avant tout un décor. Ce qui l’intéresse, ce sont les humains, leur vie brisée, leur esprit tordu, leur violence, leur inexorable solitude. Langevin est brillant quand il s’agit de créer des personnages. Chacun des cinq hommes ci-dessus, ainsi que les deux sœurs Derome sont décrits, analysés avec brio. Leurs rêves, leurs peurs, leurs failles, leurs échecs, rien n’est laissé au hasard, tout est expliqué. Et l’écriture de Langevin, très classique, est tellement belle!

Un drame typique des années cinquante. Tout est noir, déprimant. La vie humaine est tragique. Le bonheur est une illusion. Dieu a abandonné les hommes à leur triste sort. Un livre lent, très marqué par son époque. ****

Extrait

Il s'étendit dans la neige et respira profondément la bouche ouverte. Le frisson durait toujours. Il dit en se relevant :
— Le mieux est de continuer à marcher.
Une pente raide, où le vent avait amoncelé plusieurs pieds de neige, descendait jusqu'au lac. Laurier s'y engagea en courant, mais la neige le happa et il continua en rampant à demi. Dupas le rejoignit.
— Passe derrière moi. Je ferai un chemin.
Laurier ne répondit pas. Il passa devant. Quand ils atteignirent le lac, Laurier se traînait à quatre pattes. Il avait perdu son bonnet de fourrure. La neige le recouvrait d'un masque, rosé là où était la bouche. Parvenu à côté de Dupas il s'étendit complètement sur le ventre, le visage dans la neige. Dupas attendit un moment, puis il le retourna sur le dos. Il avait les yeux hagards. Il soufflait sans arrêt. Dans sa poitrine l'air crépitait.
Dupas enleva ses moufles et lui essuya le visage. Le passage de l'air dans sa bouche était gêné par un voile d'écume rosé. Il l'en libéra.
Dupas enfin se coucha à ses côtés. Ses membres étaient rigides. Le moindre mouvement lui coûtait un effort insensé et il ne parvenait pas à alléger sa poitrine d'un poids qui l'oppressait. Le vent chassait des tourbillons de neige au-dessus d'eux. Il ferma les yeux et la panique lui étreignit le cœur. Il allait mourir ainsi, allongé à côté de Laurier, mourir de froid, de faim, enseveli sous la neige. La mort était ce grand espace blanc qui se dilatait dans sa tête, le faux sommeil qui le tirait par derrière, la torpeur de tout son corps. La mort s'offrait, séduisante, facile, glacée. Il n'avait qu'à se laisser couler, à s'abandonner. La mort monterait de ses pieds, lentement et il ne sentirait rien qu'un bienfaisant engourdissement. Elle monterait avec son sang, goutte à goutte. Il pourrait même la regarder venir les yeux ouverts. Il pourrait se pencher au-dessus d'elle pour la voir progresser. Une mort blanche, tendre, pacifiante.
Laurier parlait à côté de lui. Il essaya d'entendre, mais il ne comprit pas. Laurier délirait. Les mots lui sortaient de la bouche comme une respiration gelée. Ils n'avaient aucun sens. Les derniers mots qui lui restaient sur le cœur. Ils sortaient pour faire place à la mort qui montait en lui aussi, enveloppée de l'écume rosé. (p. 228-229)

1 commentaire:

Michel Brisebois a dit...

J'ai ce livre avec une couverture différente. Il s'agit d'une aquarelle représentant le visage d'une femme. L'œuvre est signée mais très difficile à lire (Laflamme ?). C'est très frappant comme couverture et rappelle un peu les livres populaires ou les revues policières. Quelqu'un a-t-il déjà vu cette couverture ? Et pourquoi une nouvelle couverture sur ce qui semble être la même édition que celle avec couverture blanche ? Je ne sais pas comment la reproduire. Mais je peux vous envoyer un scan si vous m'envoyer un courriel: mbrise@videotron.ca