17 juin 2007

À la hache

Adolphe Nantel, À la hache, Montréal, Albert Lévesque, 1932, 233 pages.

Le roman est divisé en deux parties : printemps-été et automne-hiver. Nantel raconte la vie dans un chantier, en Haute-Mauricie (en fait, la Laurentide company, basée à Saint-Michel-des-Saints, gère dix chantiers). Le camp principal (le dépôt) est établi au Lac Clair, mais il y a des chantiers plus au nord (au lac Jérome, au Lac Caribou, au lac Croche).

Le personnage narrateur, c’est le commis. Autour de lui évolue le reste du personnel, soit le forgeron Almanzar L'Épicier, le cuisinier Désiré Desrochers, le contremaître Arthur Deslauriers et les bûcherons. Ainsi se déroule une année. L’automne, les bûcherons arrivent. La compagnie doit couper 8,000,000 de billots pour un moulin de Grand-Mère. On bûche tout l’hiver. Au printemps, c’est la drave entre le Lac Clair et Saint-Michel-des-Saints, 35 milles en aval. L’été, une équipe réduite prépare la venue des bûcherons pour l’automne. On lave, on apporte la nourriture, on s’occupe des animaux restés sur place (vaches, lapins, chiens, chevaux). L’auteur décrit la descente des billots (la drave qu’il appelle flottage), un feu de forêt (impressionnant), la vie au camp (prononcez le « p »), une chasse à l’orignal, une veillée, la messe de minuit, le charroyage des billots vers les jetées, le mesurage...

Comme intrigue, qui n’en est pas une, il y a l’histoire d’amour entre Phillias L’Épicier, fils du forgeron, et Ernestine Valade (personne réelle, voir sur le net). L’idylle est totalement rose bonbon. Les Valade habitent une île sur le lac Clair. Ils n'appartiennent pas au chantier. Ils vivent de trappage.

Valeur documentaire du récit. L’auteur introduit une variante dans la littérature du terroir : il décrit le monde des chantiers comme Jean-Charles Taché l’avait fait au XIXe siècle. Il prend pour cadre la Haute-Mauricie, région qui incarne le Nord chez plusieurs littérateurs de l’époque : Le Franc, Leclerc, Vac, Bernard…

Les thèmes de la « race » forte et de la religion sont typiques du terroir : « Rustres, solides et bons, mes Laurentiens ont conservé dans sa pureté la force morale des aïeux. Aussi, tant que nous aurons des flotteurs de bois, des bûcherons, des chasseurs, le luxe, la vie molle à la garçonne, la stérilité volontaire ne pourront atteindre le cœur du Canada français. » (p. 81) Ou encore : « Tout, enfin, proclame la sublime grandeur de ces humbles… Avec de tels gardiens, un peuple ne doit pas, ne peut pas mourir!... » (p. 145) La description de la nature est très abondante, une nature toujours paradisiaque. Quant au style, Nantel essaie de faire mouche à chaque phrase ce qui est fatigant («L'aurore est en maillot rose.»; «La princesse [la lune] est étendue sur des coussins jaunes, des édredons blancs.»; «Le crépuscule jette des fraises, au sommet des érables...») Le roman se termine par une fin épique à la Maria Chapdelaine. ***

Extrait
Terre Laurentienne! Il y a trois siècles, un embryon de petit peuple s'est accroché à tes flancs. Désespérément d'abord, mais devenant plus fort, au fur et à mesure qu'il sortait de tes chênes et de tes pins, le bois de ses caresses et de son dernier repos...
Il a, ce peuple, appris à ne pas avoir peur, en s'endormant à la musique de tes tonnerres.
Il a, ce peuple, compris la fécondité, en voyant le manteau de tes glorieux hivers redonner toujours au sol les plus blondes moissons.
Il a, ce peuple, réalisé ses devoirs d'expansion, en admirant le cours majestueux autant qu'immuable de ton fleuve, le Saint-Laurent, le plus beau au monde, et qui baigne de ses flots la moitié d'un hémisphère.
Ton coeur, le roc de Québec, est le sien.
Ton cerveau, la sève du Mont-Royal, est encore le sien.
Et ce soir, illuminé par un couchant pourpre dans les cieux en ébullition, je ne puis, ô ma terre, que joindre aux nuages de feu roulant là-haut le miracle français, rouge et fort comme ce crépuscule, transformant en porphyre, la surface immaculée du lac Clair.
Le soleil, heureux de retrouver un peuple neuf, en un siècle mourant, caresse toute ma province de ses rayons de fête.
Puis, unissant les monts altiers avec la race qui les ouvre, il offre le tout à son Maître, en une apothéose de force et de survivance. (p. 231-232)

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