24 octobre 2008

Menaud maitre-draveur

Félix-Antoine Savard, Menaud maître-draveur, Québec, Garneau, 1937, 265 pages.

Menaud, veuf depuis peu, vit dans le rang de Mainsal avec son fils Joson et sa fille Marie. Il cultive la terre, mais il est d’abord un coureur des bois. Le printemps étant venu, il monte dans le Nord avec son fils Joson pour draver sur la rivière La Noire. Même s’il est maître-draveur, il est loin d’en tirer orgueil : il se considère comme le valet des grandes entreprises étrangères, ce que son cœur patriotique abhorre. Quand un embâcle se crée en haut d’un rapide, les hommes montrent un grand courage et beaucoup d’habileté. Malheureusement, quand l’embâcle cède, Joson est englouti par la rivière sous les yeux de son père impuissant. En vain, son ami le Lucon va plonger et plonger encore pour le sauver. Le vieux Menaud va exiger qu’on le laisse seul : il va sonder la rivière délicatement et retrouver le corps de son fils.

La tristesse s’est installée dans la demeure de Menaud. Le vieux vit en solitaire sa détresse. Sa fille Marie est dévastée. Quelque temps plus tard, la douleur de Menaud est accentuée quand il apprend que sa Marie s’est amourachée du Délié, un personnage qui s’est acoquiné avec les Étrangers qui ont pris possession de l’arrière-pays. Ce traître ose même dire que les paysans n’auront plus accès libre à leur territoire de trappe. Il n’en faut pas plus pour que Menaud se révolte. Avec le Lucon, il parcourt la campagne essayant de semer la révolte chez les paysans. Ils n’obtiennent aucun succès. Entre-temps, sa fille Marie, qui a compris le rôle du Délié, s'est éloignée de lui et rapprochée du Lucon.

Faisant fi des menaces du Délié, Menaud et le Lucon montent à leur territoire de chasse. Menaud, toujours affecté par la mort de son fils, sombre peu à peu dans un délire. Un jour il part en pleine tempête plus au Nord, soi-disant sur la route des anciens trappeurs. Le Lucon le retrouve à moitié mort et réussit à le ramener. Il a perdu la raison. Le roman se termine sur une note d’espoir : le Lucon et Marie comprennent qu’ils doivent continuer ce combat.

Tout le roman est construit sur la reprise d’un célèbre passage de Maria Chapdelaine, surnommé par Menaud le « grand livre ». Ce passage, cité en épigraphe, commence ainsi : « Nous sommes venus il y a trois cents ans et nous sommes restés... » L’idée fondamentale du roman de Savard, c’est que l’héritage est en train de se perdre, que des étrangers s’en sont emparés.

Ces dernières années, j’ai lu à quelques reprises des critiques qui remettaient en question la place que l’histoire littéraire accordait au roman. Je pense que le discours patriotique de Savard, non sans raison, froisse les oreilles postmodernes des « révisionnistes ». Bien sûr, si on lit vite, on peut voir dans le roman une charge contre les étrangers, une certaine xénophobie, un nationalisme exclusif et fermé sur le monde. Savard reprend plusieurs fois la phrase de Hémon : « Autour de nous des étrangers sont venus qu’il nous plait d’appeler des barbares... ». Mais si on lit attentivement, on se rend compte que ce n’est pas leur qualité d’étranger qui dérange, ce n’est probablement pas leur présence au « pays de Québec » qui pose problème, mais le fait qu’ils se sont emparés des richesses du pays, qu’ils ont fait des Canadiens français des portefaix, étrangers dans leur propre pays. Et ceci, que cela plaise ou non, est une vérité historique. On est en 1937 et non en 2008! Par ailleurs, l’histoire des petits peuples dépossédés par les « plus grands » fait partie de l’histoire universelle. Bien des peuples africains pourraient encore reprendre les paroles de Menaud. On ne peut quand même pas balayer sous le tapis toutes les réalités historiques dérangeantes sous prétexte qu’il faut maintenir la concorde entre les peuples. Va pour la concorde, mais va aussi pour la vérité!

J’ai lu la première version du roman. Celle-ci a été modifiée cinq fois par Savard (en 1938, 1944, 1960, 1964 et 1967), dans le sens d’une atténuation du langage métaphorique. Il est presque banal de dire que la langue est le véritable héros du récit. Il y a dans ce roman une telle fête du langage que le récit parfois s’empêtre, surnage. Savard insère beaucoup d’archaïsmes, de régionalismes, il casse le rythme des phases, il métaphorise à outrance, il invente des mots, il en écrit d’autres selon la prononciation paysanne. Ce n’est pas tant les gestes posés par le personnage que la langue elle-même qui confère à Menaud un statut de héros patriotique qui peut déranger.

Le récit demeure touchant, même après plus d’une lecture. Menaud est un vieux « bougonneux » plein de colère, de frustration. Encore une fois c’est par le style que Savard donne à ce personnage une « hauteur » qui le rend attachant. Le combat du vieux loup solitaire, qui accepte de s’immoler pour sauver son peuple (un Christ immolé), dépasse l’aventure individuelle, comme son ami Josime l’a bien vu : « C’est pas une folie comme une autre! Ça me dit, à moi, que c’est un avertissement.» Bien sûr, c’est un « héros pauvre », un perdant, mais au moins un perdant magnifique, en cela différent des François Paradis, Séraphin Poudrier et Euchariste Moisan.

L’attitude de Menaud est quand même ambiguë : il a accepté de travailler pour des compagnies étrangères, de conduire les draveurs dans leur métier dangereux. Il a même entraîné son fils dans ce périple dangereux. Étonnant tout de même qu’il ne s’en prenne pas aussi à lui-même.

La célébration de la nature et, pourquoi pas, l’admiration pour nos ancêtres coureurs des bois qui ont traversé de part en part ce continent contribuent aussi à l’émotion qu’on peut ressentir face à cet univers, peu réaliste tout compte fait.

Menaud n’est pas un roman du terroir classique. Ce n’est pas le terrien, mais le coureur des bois, l’aventurier qui emporte la sympathie de l’auteur : « Ce que Marie lui avait proposé, c'était la petite vie, étroite, resserrée, pareille à la vie des ours en hiver. Ils dorment, se lèchent la patte dans leurs trous. Comme si l'on pouvait ainsi passer son règne, replié sur soi-même, et se laisser dépouiller sans se défendre. Non ! tel n'était pas le dessein de ses pères. » On remarque aussi qu’il s’agit moins de transmettre un héritage matériel (le bien paternel) que le sentiment d’appartenance, pour ne pas dire l’amour du pays. Ceci ne veut pas dire pour autant que les terriens, représentés par Josime et les femmes, sont dévalorisés.


Extrait
Une clameur s'éleva !
Tous les hommes et toutes les gaffes se figèrent, immobiles... Ainsi les longues quenouilles sèches avant les frissons glacés de l'automne.
Joson, sur la queue de l'embâcle, était emporté, là-bas...
Il n'avait pu sauter à temps.
Menaud se leva. Devant lui, hurlait la rivière en bête qui veut tuer.
Mais il ne put qu'étreindre du regard l'enfant qui s'en allait, contre lequel tout se dressait haineusement, comme des loups quand ils cernent le chevreuil enneigé.
Cela s'agriffait, plongeait, remontait dans le culbutis meurtrier...
Puis tout disparut dans les gueules du torrent engloutisseur.
Menaud fit quelques pas en arrière; et, comme un bœuf qu'on assomme, s'écroula, le visage dans le noir des mousses froides.
Alexis, lui, n'avait écouté que son cœur. Il s'était précipité dans le remous au bord duquel avait calé Joson.
Et là, il se mit à tâtonner à travers les longues écorces qui tournaient comme des varechs, à lutter de désespoir contre les tourbillons de l'eau, à battre de ses bras fraternels, à l'aveuglette, vers des formes qui semblaient des signes de forme humaine.
Et quand le remous lui serrait à mourir le cœur dans l’étau de glace, il remontait respirer, crachait l’eau, puis replongeait encore, acharné, dans la fosse sépulcrale, presque fermée par les linceuls de l'ombre.
Et les autres, muets, avaient leurs regards piqués sur l’eau noire, entree les écumes qui tressaient déjà des couronnes funèbres.
Non, personne autre que lui n'aurait fait cela; car, c'était terrible ! terrible !
A la fin, d'épuisement, il saisit la gaffe qu'on lui tendait, remonta de peine en se traînant sur les genoux, se dressa dans le ruissellement de ses loques, anéanti, les yeux fous, les lèvres blanches, les bras vides...
A peine murmura-t-il quelque chose que l'on ne comprit pas; puis il prit sa course vers les tentes, et se roula dans le suaire glacé de son chagrin.
Alors, semblable à un homme ivre, levant haut les pieds comme ceux qui tombent de la clarté dans les ténèbres, arriva Menaud, ses paupières basses sur la vision de l'enfant disparu.
Et les hommes s'écartèrent devant cette ruine humaine qui descendait en se cognant aux bords du sentier.
II demanda: « L'avez-vous ? »; se fit indiquer l’endroit de plonge, regarda les mailles du courant et dit:
« II est là ! »
Il prit sa gaffe, fit immobiliser une barque en bordure du remous, et se mit à sonder, manœuvrant le crochet avec d'infinies tendresses. (p. 82-84)


Voir l’étude publiée dans Le Comptoir littéraire
Voir aussi La Littérature du terroir au Québec

Félix-Antoine Savard sur Laurentiana
Menaud maître-draveur

1 commentaire:

Jean-Louis Lessard a dit...

«Menaud maître draveur» est un roman patriotique ou un roman de la terre ?

«Menaud maître draveur» n’est pas un roman de la terre. Et, chose tout aussi sûre, ce n'est pas un roman patriotique, car on n`y trouve pas la glorification d'un héros, de préférence un personnage historique. À strictement parler, c’est un roman du territoire.

Disons que, pour faciliter les apprentissages, on divise la matière en périodes historiques, en genres et sous-genres, en courants et mouvements, etc. Quand on y regarde de plus près, ces catégories ne sont pas aussi étanches qu'on le voudrait.

Expliquons-nous. À l'intérieur de la littérature du terroir, on pourrait distinguer en ciblant le principal enjeu du roman : 1) le roman de la terre (transmettre le bien paternel); 2) le récit du territoire (ouvrir de nouvelles terres comme dans «Jean Rivard» ou maintenir la présence canadienne-française sur un territoire, comme dans «Menaud maître draveur»); 3) l'écrit ethnologique (mettre en scène le mode de vie traditionnel des Canadiens français). Que de distinctions! Est-ce vraiment nécessaire, je ne le crois pas. Tous ces récits, selon moi, poursuivent le même but : maintenir forte et vivante la présence canadienne française sur le territoire du Québec. Les trois forment la littérature du terroir.

Dans «Menaud», on quitte la plaine laurentienne, propre à l'agriculture, et on se transporte dans Charlevoix, dans les Laurentides, territoire dominé par la forêt. Ce n’est plus la terre, mais la forêt le lieu de survivance. Ce n'est pas la transmission du bien paternel au sens strict du terme qui constitue l'enjeu du roman, c’est plutôt la protection d’un territoire. On pourrait dire la même chose de «Jean Rivard» et «Maria Chapdelaine».

J’irais plus loin. Tous les romans du terroir (romans de la terre, romans du territoire et récits ethnologiques) sont des romans patriotiques qui ne s'avouent pas. On disait, dès le XIXe siècle, que pour maintenir la nationalité canadienne, il fallait s'emparer du sol. Occuper les terres, c'est occuper le territoire. Occuper les terres, c’est garantir la survie de sa religion et de sa culture. Occuper les terres, c’est maintenir son identité. En ce sens, beaucoup de récits du terroir contribuent à la conservation de l'identité nationale. Que ce soit énoncé ou non dans la trame du récit n'y change rien. La littérature du terroir rejoint la littérature patriotique. C'est « blanc bonnet bonnet blanc ».