8 octobre 2008

Une fille est venue

Émile Gagnon, Une fille est venue, Québec, Éditions Quartier latin, 1952, 231 pages.

1re partie : 1928-1931
Nous sommes au Bic, tout près de Rimouski. Les Dupont cultivent une terre depuis maintenant quatre générations. Marcel a un fils, Georges, qui se prépare à prendre la relève. Mais ce Georges voudrait bien vivre d’autres expériences. Il va passer un hiver dans les chantiers de la Côte-Nord, et il en revient en partie changé, buvant et jurant au grand désespoir de ses parents. Durant ses vacances, il s’acoquine avec Pierre Dubuc, un ancien résident du Bic en vacances, qui vit maintenant à Québec et qui vante les vertus de la ville à son copain, tout en dénigrant le travail sur une terre. Georges l’écoute et en vient à partager son point de vue. En pleine nuit, il décide de fuir. Son père et sa mère se retrouvent seuls sur la ferme, avec deux filles dont Marie-Rose, la plus jeune. Marcel tient mal le coup : malade, il essaie tant bien que mal d’entretenir sa ferme, en attendant que son fils revienne. En ville, Georges mène une vie misérable, entre les tavernes et les filles faciles. Et un jour le drame survient : il est tué dans un accident de travail.

2e partie : septembre 1939
Le Canada vient de déclarer la guerre à l’Allemagne. Marcel, maintenant dans la soixantaine, voit bien qu’il devra se résoudre à vendre sa terre. Il essaie de convaincre l’un de ses gendres, sans succès. Il enclenche donc le processus de vente. Un voisin accepte son prix. Pendant qu’ils sont en train de passer le marché devant un notaire, surgissent Marie-Rose et son copain qui exhortent Marcel à ne pas vendre. Le voisin accepte de lui rendre la parole donnée. Fou de joie, Marcel rentre chez lui avec sa fille et son futur gendre.

Surprise! Un roman du terroir des années 1950, tout à fait porteur de l’idéologie de conservation. Un roman à thèse, comme il se doit, qui cherche à nous convaincre que nulle vie n’est plus belle que celle du paysan. C’est un roman plutôt bavard, dans lequel on disserte beaucoup. Gagnon défend la thèse traditionnelle, celle de Gérin-Lajoie, de Lionel Groulx. C’est avec des paysans qu’on construit une nation forte. « La terre, avec ses vertus, sauvaient la race ». La ville, elle, est le lieu de tous les malheurs. Si le roman avait été écrit en 1920, peut-être aurions-nous pu lui donner un certain crédit. Mais dans les années 1950?


Extrait
Rosette et Louis descendent maintenant, tous les deux, par cet après-midi, vers la grande route, courant à travers champs, sans s'occuper de ceux qui peuvent les voir. Ils passent près des fermiers sans les regarder. Les gars de Josué Lortie qui chargent les voyages d'avoine, les filles de Pierre Valcourt qui râtellent au petit râteau près des clôtures, les voient, tour à tour; chacun s'arrête et ne comprend rien à cette promenade inaccoutumée. Les filles de Valcourt en ont échappé toutes deux leurs râteaux et se sont interpellées d'un côté à l'autre du clos.
— C'est Rosette avec Louis Bertrand?
Longtemps elles les ont regardés courir sans rien comprendre. Ils n'ont qu'une préoccupation : arriver à temps. Le cœur de la jeune fille bat à se rompre. Dans cette lutte pour son bonheur, sa volonté se dédouble. Elle sent si bien que c'est sa raison de vivre qui en est l'enjeu. Vivre comme l'on peut, sans organiser sa vie, sans vouloir vivre, c'est bon pour les médiocres. Mais pour cette vaillante petite qui sait ce qu'elle veut, il n'y a plus rien pour l'arrêter. Le rêve est trop beau, il se dégage trop des formes imprécises des rêveries ordinaires pour ne pas le poursuivre avec obstination.
— C'est la terre des Marcoux, dit Louis, enfin.
En prenant le chemin qui mène à la maison, ils croisent les gars d'Antoine Marcoux occupés à faucher l'avoine tout près. Rosette ne les regarde pas. Elle pense : Ils ne l'auront pas notre terre, elle est à moi et je la garde. Ils n'ont pas assez d'argent pour nous l'ôter. Un dernier clos maintenant, un clos de pacage. Les vaches beuglent longuement; elle ne les regarde pas, non plus, elle pense : nos belles vaches ne viendront pas ici, vous êtes trop laides....
La maison d'Antoine Marcoux n'est plus qu'à quelques arpents, et la voiture qui vient d'amener le notaire est dans la cour. Rosette s'essuie le visage en marchant. Ils traversent la devanture de l'étable, contournent le jardin, passent dans l'allée garnie de fleurs sans rien voir, enfin ils débouchent dans la cour de la maison et viennent, sans s'arrêter, frapper à la porte de la cuisine.
Rachel Marcoux vient ouvrir. Du salon, il arrive des paroles confuses et ce doit être le contrat qui s'achève. Rosette, sur le perron, s'empresse :
— Rachel, je veux parler à papa sans faute. Elle lui prend les mains, et suppliante : 

— Je veux voir papa tout de suite. Louis se tenait près d'elle. Rachel courut au salon. L'on entendit le notaire qui lisait : — Lecture faite, les comparants signent en présence du notaire soussigné.
— Trop tard....! fit Rosette qui mit ses deux mains sur ses yeux.
Le notaire venait de terminer la lecture de l'acte de vente.
— Signez donc, Monsieur Dupont, avant de sortir, et nous pourrons clore l'acte.
Marcel, intrigué par la manière qu'avait eue Rachel Marcoux, s'excusa et sortit du salon. Qui pouvait bien le demander si instamment? Un moment, il pensa que ce pouvait être quelqu'un du canton qui voulait acheter à plus haut prix, mais cela n'avait aucun sens. Sur le seuil de la porte de la cuisine, il aperçut sa petite fille.
— Mais, c'est Rosette! Qu'est-ce qui se passe?
Elle l'attira dehors; Louis les suivit.
— Papa, gardez la terre.
Et sans le laisser répondre, elle s'accrocha à lui et l'attira dans la cour. Elle parla à voix retenue et à mots pressés; il fallait à tout prix casser ce marché, garder le bien; il y avait Louis qui venait avec son amour et son bon vouloir. (Pages 214-216)

2 commentaires:

Laurence a dit...

Bonjour!
Juste un petit mot pour vous dire: chapeau! C'est une très belle initiative que de diffuser ces histoires malheureusement oubliées de notre littérature québécoise! Je suis d'ailleurs curieuse de savoir où vous dénichez ces petits trésors...

Bonne journée!

Jean-Louis Lessard a dit...

Bonjour!

Merci. Celui-là, je l'ai trouvé sur la rue St-Jean, à Québec. (La librairie Nelligan, je crois.)