3 octobre 2008

La Terre ancestrale

Louis-Philippe Coté, La Terre ancestrale, Québec, Éditions Marquette, 1933, 171 p.

Trois-Pistoles. Le vieux Jean Rioux est fier de ses enfants, du moins de ses trois plus vieux : Louis et Élise sont mariés et vivent sur des terres, Adèle a aussi l’âme terrienne. Seul Hubert, son fils cadet qui l’assiste en attendant de reprendre la terre ancestrale, lui donne quelques inquiétudes. Il fréquente Delphis Morin, un ancien résident, en vacances à Trois-Pistoles. Celui-ci ne cesse de lui vanter les attraits de la ville de Québec. Le jeune homme l’écoute, admire son bagout, son aisance et finit par attribuer à la ville le pouvoir de raffiner les rustauds comme lui. Quand Morin l’avertit par lettre, quelque temps plus tard, qu’un bon emploi l’attend à Québec, il décide de partir. Ni son père ni monsieur le curé ni même sa fiancée, Jeanne Michaud, ne réussissent à le retenir.

À Québec, il évolue de déboire en déboire : logement insalubre, nourriture délétère, chômage, longues heures de travail, diminution de la vie religieuse, fréquentation des tavernes, bagarres, emprisonnement. Pourtant, au bout de quelques mois de cette vie de débauche, il se ressaisit, trouve un meilleur emploi et fréquente des gens plus sains, sans pour autant penser à revenir chez lui.

Un événement va changer sa décision : un télégramme l’avertit que son père est mourant. Il prend le train, mais arrive trop tard. Il vit douloureusement cette perte, dont il se sent en partie responsable. Ne l’a-t-il pas abandonné, le laissant seul avec tous les travaux de la ferme? Pourtant, malgré sa mère et sa sœur qui l’enjoignent de reprendre sa place sur la terre ancestrale, rien n’y fait, il veut repartir en ville.

Le lendemain de l’enterrement, lors d’une promenade près du fleuve, une vision s’impose à lui. Il vaudrait mieux parler d’une illumination tant le changement est soudain! Il revoit tous ses ancêtres, depuis le premier qui abattit le premier arbre jusqu’à son père et une vérité s’impose : il appartient à cette lignée, il appartient à cette terre. Sur le champ, il court chez les Michaud pour s’assurer que Jeanne, qu’il a laissée sans nouvelles depuis huit mois, a toujours les mêmes sentiments à son égard. Comme elle acquiesce, il décide de rester.

Roman de la terre assez typique, avec les motifs habituels : l’opposition ville-campagne, la désertion du fils, la menace qui plane sur la terre ancestrale, la mort du père, la lignée brisée, le retour de l’enfant prodigue, la révélation finale à la Maria Chapdelaine. Bref, un roman comme tant d’autres. Le seul intérêt que je puisse y voir, c’est que Coté présente une description détaillée de la vie des « petits ouvriers » en ville. Habituellement les romanciers du terroir ne décrivent guère ce qui arrive aux exilés.

Extrait
Devant cette vision du fleuve, cette apparition de ses héroïques ascendants, Hubert découvrit un aspect de l'existence qu'il ne connaissait pas, une parcelle de son âme qu'il n'avait pas explorée: il comprit qu'il était rivé à ce sol par la puissance de son lignage. À ce nouveau contact avec la terre natale, avec l'horizon qu'elle embrasse, il sentit, vers son cœur, monter une sève nouvelle qui lui fouetta le sang, l'obligea à rentrer dans la vaillante cohorte. Mais la victoire de l'atavisme n'était pas complète, car une blessure béante existait encore, qui pouvait compromettre toute la guérison.
Le benjamin de la race éprouva tout à coup une vigueur, une puissance de décision dont il ne se serait pas cru capable. S'arrachant à l'obsédante attraction, il se dirigea vers les bâtisses, allant tout droit vers un but déterminé. Dans le verger de Michaud, il aperçut sa voisine mettant la dernière main aux travaux de l'automne. En deux pas, il fut devant elle. Interdite, la jeune fille hésita : devait-elle le féliciter de son retour ou lui reprocher sa défection?
—Jeanne, lui dit-il, je remplacerai désormais chez nous ceux qui sont partis; voudrez-vous m'aider comme vous étiez prête à le faire jadis?
Elle le regarda dans les yeux, le trouva transfiguré.
—Hubert, lui répondit-elle, puisque vous êtes redevenu ce que vous étiez, je serai avec vous, car moi je n'ai pas changé.
Toute rougissante, ne pouvant maîtriser son émotion, elle s'éloigna vite, pour la cacher.
Alors Hubert Rioux, se tournant vers le Saint-Laurent, vers la glorieuse phalange des ancêtres qui, comme un brouillard que le vent chasse, allait s'évanouissant, enleva son chapeau et clama de tout son cœur :
—Père! vous pouvez relever le front : la terre ancestrale a toujours le même maître! (p. 170-171)

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